VIGNÉ Paul, dit Vigné d’Octon

Par Jean Sagnes

Né le 7 septembre 1859 à Montpellier (Hérault), mort le 29 novembre 1943 à Octon (Hérault). Médecin, écrivain et homme politique, républicain d’extrême gauche, proche du POF, puis radical-socialiste ; socialiste SFIO dès 1910 ; collaborateur de la presse libertaire, militant anticolonialiste ; député de l’Hérault (1893-1906), conseiller général du canton de Lunas (1895-1907), maire d’Octon (1900-1908).

Paul Vigné était de ces républicains avancés pour qui la grande famille des démocrates allait des radicaux aux syndicalistes révolutionnaires et aux anarchistes en passant par les socialistes de toutes nuances. Au cours de sa longue vie, il sympathisa à un moment ou à un autre avec chacun de ces courants.

Il naquit à Montpellier où son père, après avoir été dans sa jeunesse ouvrier boulanger, s’était installé à son compte. Sa mère, catholique pratiquante, le fit entrer au petit séminaire. Mais l’influence du père, républicain sous l’Empire, fut la plus forte et P. Vigné poursuivit ses études au lycée, puis à la Faculté de Médecine de la ville. Cependant, les ressources de la famille, insuffisantes, obligeaient l’étudiant à donner des leçons particulières, et P. Vigné pensa bientôt, pour gagner sa vie le plus tôt possible, à faire carrière dans la médecine militaire navale. En avril 1880, après concours, il était admis à l’École de Médecine navale de Toulon et, le 6 avril 1881, partait pour la Guadeloupe. Ce fut alors, pendant huit ans, une carrière de médecin colonial. Après des séjours aux Antilles (jusqu’en février 1883), puis en France où il passa sa thèse de médecine, Paul Vigné embarqua, le 1er décembre 1884, pour le Sénégal. Il devait demeurer en Afrique occidentale jusqu’en mai 1888. Il connut alors la vie des petites garnisons et fut le témoin des intrigues des sociétés privées, des commerçants, des officiers avides d’avancement et surtout des affreuses expéditions punitives contre les populations autochtones.

Dès 1886, il collabora, sous les pseudonymes de Gaëtan Kérouel et de Stéphan Plovgine (anagramme de Pol Vigné), à diverses publications (Revue bleue, Figaro littéraire...), publiant des choses vues, des récits exotiques ou de petits mémoires scientifiques. Bien que ne se livrant pas encore à une critique serrée des méthodes colonialistes, ses écrits ne furent pas appréciés de ses supérieurs militaires et, le 7 février 1889, Paul Vigné démissionnait de la marine. Mais il avait rapporté de ses voyages outre-mer des notes substantielles sur la vie des habitants des Antilles comme du Sénégal ou de la Guinée et sur les méthodes dites de « pacification ».

Il décida de se consacrer à la carrière littéraire et vint s’installer à Paris. Dès 1889 paraissait son premier roman, Chair noire, qui ouvrait une série d’ouvrages ayant pour thèmes son expérience africaine. Il signait désormais « Paul Vigné d’Octon » sur le conseil du directeur du Figaro littéraire (Octon était un village du canton de Lunas (Hérault) d’où son père était originaire).

Après Chair noire parurent ensuite : Au pays des fétiches (1891), Terre de mort (1892), L’amour et la mort (1895), Journal d’un marin (1897), ce dernier ouvrage préfacé par Camille Pelletan. Ses livres jetaient un jour cru sur la colonisation : opérations financières douteuses, ambition et avidité de nombre d’officiers et d’administrateurs, répression aveugle et souvent inutile, etc. Vigné ne se livrait à aucune analyse de fond du phénomène colonial bien qu’éprouvant de la sympathie pour les autochtones et les civilisations africaines lui paraissaient empreintes de barbarie. Mais il était généreux, honnête, il avait du talent, une langue riche, claire. Rapportant avec indignation des faits bruts, ses écrits prenaient l’allure de véritables réquisitoires.

Cette période fut pour lui particulièrement féconde sur le plan littéraire. Outre ses ouvrages « coloniaux », il publia également de nombreux romans ayant pour cadre son Languedoc natal.

Politiquement, il adhérait alors à la « Ligue républicaine antiplébiscitaire » opposée au boulangisme, et il n’hésitait pas à payer de sa personne dans les réunions publiques.

C’est aussi en 1889 qu’il se lança dans la compétition électorale dans son département d’origine. Il est difficile de penser que la personnalité de l’adversaire qu’il combattit ne fut pour rien dans son engagement. Il s’agissait en effet de Paul Leroy-Beaulieu, professeur au Collège de France, très connu comme « théoricien » de la colonisation et dirigeant du Comité pour l’Afrique française que Vigné accusera en 1911, dans La Sueur du burnous, d’avoir été partie prenante dans un consortium chargé de s’approprier le maximum de terres en Tunisie avec Ferry et Hébrard, le directeur du Temps. Leroy-Beaulieu était aussi conseiller général du canton de Lunas, et Vigné l’affronta lors des élections cantonales de 1889. Il fut battu, mais il eut la joie, quelques semaines plus tard, de voir son adversaire battu à son tour aux législatives par le républicain sortant Ménard-Dorian pour lequel il avait fait une ardente campagne.

Quatre ans plus tard, Paul Vigné était lui-même candidat dans cette circonscription de Lodève à la suite d’un concours de circonstances : une épidémie de choléra, durant l’été 1893, qui le ramena à l’improviste dans la région, lui médecin ; la décision de Ménard-Dorian de ne pas se représenter ; l’adoption de la candidature multiple par les républicains de la circonscription, socialistes compris. Le 1er août 1893, Paul Vigné annonçait sa candidature pour les législatives du 20 août. Il acceptait le programme socialiste adopté par le POF à son congrès de Marseille. Cependant son étiquette variait : « candidat des socialistes », « candidat radical-progressiste des intérêts viticoles », « candidat radical-socialiste ». Soutenu par les socialistes, les radicaux et de nombreux républicains, il obtenait, au premier tour, 4 390 voix contre 5 144 à son principal adversaire, Leroy-Beaulieu. Au second tour, la concentration des voix républicaines s’opéra sur son nom et il fut élu par 8 250 voix contre 6 302. La Dépêche de Toulouse le compta aussitôt parmi les 49 députés socialistes de la nouvelle Chambre.

Il était en effet très proche des socialistes de l’Hérault dont il devait présider le congrès de Lodève (5 juillet 1896) qui vit la fédération socialiste adhérer au POF. Il fut absent ce jour-là, mais aux élections législatives de 1898, la fédération socialiste de l’Hérault (POF) le soutint dès le premier tour. Il battit à nouveau son adversaire Leroy-Beaulieu dont c’était la dixième et dernière tentative, en France et en Algérie, pour devenir député. En 1902, Vigné était réélu député dès le premier tour contre Pierre Leroy-Beaulieu, fils de son adversaire de 1893 et 1898.

Pendant treize années, de 1893 à 1906, Vigné siégea au Palais-Bourbon avec les radicaux, tendance Pelletan, entretenant les meilleurs rapports avec les socialistes. Durant cette période, son activité d’écrivain ne se ralentit pas, tandis qu’à la Chambre il faisait de nombreuses interventions.

Il fit, à plusieurs reprises, des discours remarqués, notamment le 20 janvier 1894 où il obtint la levée de l’interdiction d’une pièce de G. Hauptmann ; le 22 novembre 1894 où il s’éleva avec force contre l’expédition de Madagascar ; le 5 mars 1896 où il se félicitait que son projet de loi de 1892, « portant constitution des universités », avait rempli son but « de provoquer [...] l’initiative du gouvernement » dans ce domaine (ce jour-là fut votée la loi sur les universités promulguée le 10 juillet 1896). Son discours fut publié en plaquette sous le titre Les Universités nouvelles.

On le vit, en 1894, parcourir le bassin houiller de Graissessac en grève, avec Basly et Clovis Hugues, et, en 1896, reçu en audience par Léon XIII, s’entretenir avec lui de l’encyclique Rerum Novarum.

Dans ses discours et ses écrits, Vigné continuait sa campagne de dénonciation anticolonialiste. Depuis 1897, trois fois par semaine, il signait une chronique dans L’Aurore de Clemenceau. À la Chambre, le 30 novembre 1900, intervenant sur l’affaire Voulet-Chanoine, il élargissait le débat aux crimes de l’armée coloniale et portait contre Galliéni de très graves accusations, en particulier celle d’avoir fait exécuter « pour l’exemple » des ministres malgaches. On comprend les violentes réactions des hommes du « parti colonial » contre lui. Lorsqu’il décida d’éditer un livre La Gloire du sabre, reprenant pour le grand public toutes ces accusations, les pressions furent telles que l’éditeur Flammarion, après impression, refusa de mettre l’ouvrage en vente. Attaqué dans sa personne, boycotté dans ses livres, Vigné fut également l’objet de tentatives de corruption, mais il n’en fut pas moins « durant trois législatures, le porte-parole le plus courageux et le plus déterminé de l’anticolonialisme à la Chambre des Députés... le mieux renseigné aussi. » (J. Suret-Canale, art. infra).

Faisant toujours figure, chez les radicaux, de franc-tireur, il n’adhéra pas au « Parti républicain, radical et radical-socialiste » fondé en 1901, ni à la fédération de l’Hérault de ce même parti, créée en avril 1903 par son collègue Louis Lafferre, député de Béziers I et radical ministériel. Fidèle à lui-même, il refusait de suivre les Clemenceau et Lafferre dans leur évolution vers la défense de l’ordre. Il était ainsi devenu, pour le parti colonial comme pour les radicaux de l’Hérault dirigés par Lafferre, l’homme à abattre aux élections de 1906. Dès le premier tour des législatives, le 2 mai 1906, ses adversaires réussissaient à l’éliminer de la vie politique. Il y avait eu contre lui six candidats (non compris un candidat de principe, socialiste SFIO) dont cinq s’intitulaient, comme lui, radicaux-socialistes ! Grâce à cette multiplicité de candidatures, le candidat officiel du Parti radical obtenait 117 voix de plus que Vigné (2 318 contre 2 201), plus de 6 500 voix s’éparpillant sur d’autres candidats. Vigné se retirait, la discipline républicaine ne lui permettant pas de se maintenir.

Aux élections de 1910, il tentera de reprendre son siège. Mais absent trop longtemps du département, faisant figure d’homme seul, il n’obtiendra que 984 voix sur 12 202 votants.

Après sa défaite de 1906, en effet, il avait fait partie, de 1907 à 1909, grâce à ses relations avec des parlementaires comme St. Pichon, d’une mission officielle d’enquête en Afrique du Nord. À la fin de 1910, assuré que son rapport serait étouffé au ministère, il l’apportait à La Guerre sociale de Gustave Hervé où il fut publié à partir de décembre 1910 sous le titre « Brigandages officiels en Afrique du Nord (Tunisie, Algérie, Maroc) ». Le rapport comprenait trois parties : « La sueur du burnous », publié en volume en 1911, « Terre à galons » et « Légion étrangère ». Les deux dernières parties ne semblent pas avoir paru.

Du 21 décembre 1910 au 19 juin 1912, Vigné tint, dans La Guerre sociale, une rubrique intitulée « Petits éphémérides du brigandage colonial ». En novembre et décembre 1911, il fit une tournée de quarante-cinq conférences dans le pays sur « les brigandages coloniaux ». Le 3 juillet 1911, il quittait La Guerre sociale, sans rupture grave apparente, pour passer à la Bataille syndicaliste. Par ailleurs, il collabora régulièrement, à partir du 7 juillet 1912, au quotidien SFIO du Gard et de l’Hérault, Le Populaire du Midi.

Mobilisé de 1914 à 1916 comme médecin, il tira de cette expérience un ouvrage, La Nouvelle gloire du sabre : les crimes du Service de Santé et de l’état-major général de la Marine, qui parut en 1923.

Toujours membre du Parti socialiste SFIO il fut délégué d’Octon au congrès fédéral du 26 octobre 1919 et soutint la campagne électorale des candidats socialistes aux élections législatives de novembre 1919. Il semble cependant avoir abandonné assez vite ce parti, sans pour autant donner son adhésion au Parti communiste, bien qu’il ait, à plusieurs reprises, salué la « Grande Révolution russe ». Dans La Nouvelle gloire du sabre, il soulignait le rôle anticolonial de la « République des Soviets » dans le triomphe de laquelle, estimait-il, les Arabes d’Afrique du Nord voyaient « le règne de la justice sur la terre d’Islam et dans le monde » (op. cit., p. 136). En 1924, dans Les Pages rouges, il flétrissait avec indignation l’assassinat de Jeanne Labourbe et les « drames de la mer Noire ».

Pourtant son anticléricalisme et son esprit anarchisant le portèrent plutôt vers « La Libre Pensée » et des publications anarchistes comme Le Libertaire et La Revue anarchiste auxquels il donna de nombreux articles.

Dans les années trente, partageant son temps entre Marseille puis Cannes en hiver, et Octon en été, Vigné ne cessait pas pour autant son activité d’écrivain. Il entretenait une abondante correspondance, prenait plaisir à publier ses souvenirs sur le métier de député, envisageant avec nostalgie et beaucoup d’indulgence les ficelles électorales et parlementaires. Esprit curieux, ouvert à tous les problèmes, son dernier ouvrage, publié en 1934, touchait à la psychanalyse.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article134542, notice VIGNÉ Paul, dit Vigné d'Octon par Jean Sagnes, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 26 mars 2011.

Par Jean Sagnes

ŒUVRE : Paul Vigné d’Octon a collaboré à de très nombreuses publications parmi lesquelles : La Revue bleue, Le Figaro littéraire, L’Économiste français, Le Bulletin de la société de géographie de Bordeaux, Le Gaulois, L’Aurore, La Guerre sociale, La Bataille syndicaliste, L’Idée libre, Le Libertaire, La Revue anarchiste, Le Petit Méridional.
La liste chronologique et analytique complète des oeuvres de Paul Vigné d’Octon se trouve dans l’ouvrage d’Hélia Vigné d’Octon, La vie et l’oeuvre de Paul Vigné d’Octon, Montpellier, sans date (pour le centenaire de sa naissance) : quarante et un ouvrages sont recensés. Si l’on néglige les romans languedociens et psychologiques, des écrits divers, pour ne retenir que les ouvrages anticolonialistes et à résonance antimilitariste, on peut citer : Chair noire, Paris, 1889. — Terre de mort : Soudan et Dahomey, Paris, 1892. — L’Amour et la mort, Paris, 1895. — Journal d’un marin, Paris, 1897. — Martyrs lointains, Paris, 1899. — La Gloire du sabre, Paris, 1900. — Les Crimes coloniaux de la IIIe République : la sueur du burnous, Paris, 1911. — La Nouvelle gloire du sabre : les crimes du Service de Santé et de l’état-major général de la Marine, Marseille, 1923. — Pages rouges, Marseille, 1924. — Le Populaire du Midi.

SOURCES : Arch. Dép. Hérault : 15 M 46, 48, 52, 55 et 58. — Les Hommes du jour, 3 juin 1911. — Le Devoir socialiste, 1919. — Jean Suret-Canale : L’Anticolonialisme en France sous la IIIe République : Paul Vigné d’Octon (Les Cahiers Internationaux, n° 107, sept.-oct. 1959). — Hélia Vigné d’Octon, op. cit., — L’Idée libre, juin-juillet 1959 (article de Lorulot). — Madeleine Rebérioux, « La Gauche socialiste française : La Guerre sociale et le Mouvement socialiste face au problème colonial » (Le Mouvement social, n° 46 janv.-mars 1964). — Cl. Willard, Les Guesdistes, p. 295-296. — Martine Astier-Loufti, Littérature et colonialisme..., Paris, 1972. — Jean Sagnes, « Montpellier dans la seconde moitié du XIXe siècle d’après les souvenirs de Paul Vigné d’Octon », Hommage à Jean Combes (1903-1989). Études languedociennes, Montpellier 1991.

ICONOGRAPHIE : Photographie dans : Hélia Vigné d’Octon, op. cit. — Portrait dans L’Étincelle, n° 5 du 25 septembre 1898. — Caricature dans Les Hommes du jour, art. cit.

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