VIOLLETTE Maurice

Par Gilles Candar

Né le 3 septembre 1870 à Janville (Eure-et-Loir), mort le 9 septembre 1960 à Dreux (Eure-et-Loir) ; avocat et journaliste ; député, sénateur, ministre, maire de Dreux, gouverneur général de l’Algérie ; dirigeant du Parti républicain-socialiste ; réformiste colonial ; auteur du projet « Blum-Viollette » (1936-1937).

Maurice Viollette était issu d’une solide famille de paysans aisés parvenue dès les lendemains de la Révolution à la bourgeoisie marchande et à la banque. Son grand-père fut maire bonapartiste de Janville et son père, maire républicain. Le milieu familial était donc celui de notables ouverts avec modération aux idées nouvelles. Il fut dès l’âge de huit ans interne au lycée Pothier d’Orléans en compagnie de son frère cadet qui devait mourir adolescent.

Après un an de service militaire, Maurice Viollette suivit des études de droit à Paris et s’engagea aussitôt dans la vie publique : il participa aux activités de la Conférence Molé-Tocqueville, adhéra à la Franc-Maçonnerie en 1893 et devint en 1895 secrétaire général de l’Union de la jeunesse républicaine. Avocat à partir de 1892, il milita à la Fédération des travailleurs socialistes de France de Paul Brousse* et collabora avec Alexandre Millerand* dont il devint le secrétaire politique. Lorsque Millerand entra dans le cabinet Waldeck-Rousseau comme ministre du Commerce, de l’Industrie et des Postes et Télégraphes, Maurice Viollette fut son chef de cabinet. Il était alors pleinement socialiste, comme avocat et comme journaliste puisqu’il écrivait régulièrement dans La Petite République (en 1897 et 1898) ainsi que dans l’Idée socialiste de Maxence Roldes*.

Conseiller municipal de Janville où il succéda à son père décédé en février 1897, Maurice Viollette chercha dans un premier temps à s’implanter dans l’Indre-et-Loire, se présenta aux élections législatives de 1898 à Chinon et siégea de 1900 à 1904 au conseil municipal de Tours dont le maire était le radical-socialiste Pic-Paris.

Pour des raisons d’opportunité politique, il revint cependant se présenter dans l’Eure-et-Loir aux élections de 1902. Maurice Viollette fonda le 23 février de cette même année l’hebdomadaire L’Action républicaine qu’il devait diriger jusqu’à sa mort en 1960 et qui, appartenant au groupe Hersant depuis 1959, continue à paraître en 1993. Le 11 mai 1902, il était député de l’arrondissement de Dreux, élu par 8 507 voix contre 7 464 à Joseph Dubois, fils du député sortant. Son implantation dans la ville même de Dreux était encore fragile, puisqu’il échoua dans sa tentative, menée il est vrai « à la hussarde », de conquérir la mairie en 1903. En revanche, il fut élu conseiller général de Dreux en 1904, mandat qu’il conserva jusqu’à sa mort. Les élections municipales de 1908 lui permirent d’obtenir la mairie de Dreux qu’il conserva jusqu’en 1959. Il demeura jusqu’à sa mort conseiller municipal. Il fut réélu député dès le premier tour aux élections législatives de 1906, 1910 et 1914.

Maurice Viollette n’appartenait plus alors au courant socialiste proprement dit. Il se présentait aux élections comme républicain et, choix essentiel, n’adhéra pas à l’Unité socialiste constituée au congrès du Globe en avril 1905. Socialiste indépendant dès la législature de 1902, il devait s’affirmer comme un des principaux animateurs du courant qui allait s’organiser, non sans souplesse, en Parti républicain-socialiste les 9 et 10 juillet 1911. Viollette en fut le premier secrétaire général. Cela ne l’empêcha pas de garder de « bonnes » relations avec Jean Jaurès* et certains socialistes unifiés. Le secrétaire fédéral de la SFIO d’Eure-et-Loir, Georges Iauch, pouvait s’en plaindre et interpeller Jaurès à l’occasion du congrès de Saint-Étienne (avril 1909). Lors des grands débats de 1913 au sujet de la loi des trois ans de service militaire, Viollette devait d’ailleurs faire partie de la fraction du Parti républicain-socialiste qui combattit la loi, refusa l’orientation à droite préconisée par Aristide Briand, Millerand et la Fédération des gauches et rechercha l’alliance avec les socialistes unifiés et le Parti radical-socialiste dirigé par Caillaux.

Dès cette époque, Maurice Viollette s’était spécialisé dans l’étude des questions coloniales qu’il avait déjà abordées dans ses billets de La Petite République. Rapporteur du budget des colonies dans la législature de 1910, il s’éleva contre les abus coloniaux en Indochine et obtint le rappel du Gouverneur général. Il se révéla surtout au grand public par sa dénonciation vigoureuse du scandale de la N’Goko Sangha dans lequel était directement impliqué André Tardieu, rédacteur au Temps et député de Versailles. Soutenu par Caillaux et Jaurès, Maurice Viollette s’attira de tenaces rancunes dans les milieux coloniaux. La N’Goko Sangha, compagnie spécialisée dans le commerce officiel du caoutchouc, et celui plus officieux des armes et poudres, se livrait à « la chasse aux indemnités aux dépens de l’État français ».

Républicain, Maurice Viollette était un réformiste colonial. Il acceptait le fait acquis des conquêtes mais il entendait que soit respectée la mission républicaine de la France, fondée sur l’esprit de justice, de liberté et de défense des droits de l’Homme. Ce fut donc tout naturellement qu’on le retrouva pendant la Première Guerre mondiale parmi ceux, avec Marius Moutet*, Joseph Lagrosillière* et Marcel Cachin*, qui tentèrent d’élargir les droits des indigènes en Algérie, y compris, dans une certaine mesure, ceux qui servaient la France mais voulaient conserver leur statut personnel musulman. L’opposition, d’abord sourde, puis déclarée, des députés d’Algérie permit de vider de l’essentiel de son contenu la réforme votée en février 1919.

Vice-président de la Chambre au moment de la déclaration de guerre, Maurice Viollette servit comme capitaine de chasseurs alpins et fut décoré de la Croix de guerre. De retour au Palais-Bourbon en 1915, il se montra actif partisan du contrôle parlementaire et prononça de véritables réquisitoires contre l’état-major et le gouvernement Briand au cours des comités secrets. Il devint ministre du Ravitaillement général et des Transports maritimes dans le cabinet Ribot, du 20 mars au 7 septembre 1917. Comme il est d’usage à ce poste, sa réussite ne sembla pas évidente et Ribot lui adjoignit en juillet Anatole de Monzie aux Transports maritimes. Le caractère entier et l’orientation « à gauche » de Viollette ne devait pas au demeurant faciliter ses relations avec le président du Conseil. Les mêmes raisons peuvent expliquer son échec aux élections de 1919 alors qu’il avait refusé d’adhérer au Bloc national et que le cadre départemental du scrutin le desservait. Maurice Viollette restait cependant un notable bien implanté : en 1921, il fut élu président du conseil général d’Eure-et-Loir et le demeura jusqu’en 1940, puis à nouveau de 1945 à sa mort. Sa position locale s’était en fait vite consolidée : les notables et les militants anticléricaux du département n’appréciaient pas la politique religieuse du Bloc national. Or, son rival local quoique parfois allié, son prédécesseur à la présidence du conseil général, le sénateur-maire de Chartres, Gustave L’Hopiteau était garde des Sceaux en 1920-1921. Viollette s’imposa et put fonder son propre quotidien : L’Indépendant d’Eure-et-Loir qui parut de 1920 à 1940 et de 1944 à 1948, date à laquelle il fut intégré à La République du Centre.

Maurice Viollette n’avait pas non plus délaissé la scène politique nationale : en 1923 il redevint secrétaire général du Parti républicain-socialiste qui se reconstituait sous l’égide de Paul Painlevé. Victime d’une agression commise par les camelots du Roi le 31 mai de cette même année, comme Marc Sangnier*, Marius Moutet et Henry de Jouvenel, il était une figure marquante de la gauche républicaine et militait avec certains socialistes au sein de la Ligue pour la République. La victoire du Cartel fut aussi la sienne et sa liste obtint la majorité absolue et donc tous les sièges du département.

Maurice Viollette ne fut pas ministre, mais il occupa le poste-clé de rapporteur général du budget et joua un grand rôle dans les débats parlementaires. Sa nomination par Painlevé en mai 1925 comme gouverneur général de l’Algérie ne fut donc pas une surprise, même si elle inquiéta les milieux coloniaux et suscita des espoirs chez les Algériens favorables aux réformes. A l’égard des communistes, il assura d’emblée une répression qu’il voulait « rapide et efficace ». Il saisit régulièrement La Lutte sociale et interdit plusieurs journaux arabes. Il s’attacha en même temps à réaliser un important programme d’améliorations économiques et sociales dans les domaines de l’assistance, de l’éducation, de l’équipement hydraulique, du crédit et de la colonisation foncière. Il souhaitait associer davantage les élites indigènes à la gestion et à la vie politique du pays. Le lobby colonial, emmené par le député radical et minotier Duroux, ne pouvait le supporter et obtint en novembre 1927 le rappel de Maurice Viollette par le gouvernement Poincaré dans lequel siégeaient cependant encore radicaux et républicains-socialistes.

Maurice Viollette fut réélu député au second tour des élections de 1928, fut de nouveau secrétaire général du Parti républicain-socialiste de Painlevé, affaibli par une importante scission menée par son successeur et prédécesseur au secrétariat René Georges-Étienne*, et devint sénateur le 20 octobre 1929. Il voyagea en Algérie à la tête d’une commission parlementaire en avril 1931 et déposa une proposition de loi visant à intégrer une part des élites algériennes dans la pleine citoyenneté française. Ses idées furent rassemblées dans un important livre-manifeste, L’Algérie vivra-t-elle ?, publié chez Alcan.

Partisan du Front populaire en raison du danger représenté par les ligues d’extrême droite, Maurice Viollette participa à la constitution en novembre 1935 de l’Union socialiste républicaine qui regroupait les républicains-socialistes, les socialistes français et les socialistes de France. Il en fut le vice-président avec Georges-Étienne, Marcel Déat* étant secrétaire général et Joseph Paul-Boncour* président. En mai 1936, il représentait officiellement cette formation dans le gouvernement Léon Blum* en tant que ministre d’État, poste qu’il conserva dans le premier cabinet Chautemps qui suivit — celui avec les socialistes — et qu’il reprit dans le second gouvernement Blum en mars-avril 1938. Sans attributions officielles précises, Viollette était implicitement chargé de l’Algérie. Des réformes importantes y étaient attendues. Le congrès de la SFIO (du 30 mai au 2 juin 1936) montrait qu’elles pouvaient s’appuyer sur le soutien des militants. « Viollette l’arabe » comme le surnommaient de nombreux colons pouvait penser avoir enfin les moyens de sa politique.

Le projet Blum-Viollette provoqua sans doute « une réelle mystique chez les indigènes », mais ne fut déposé que le 30 décembre 1936 sur le bureau de la Chambre. Il reprenait les anciennes propositions de Viollette et voulait sensiblement élargir la portée de la réforme de 1919. 22 000 Algériens, anciens combattants et diplômés, étaient concernés. L’agitation des milieux coloniaux et des forces hostiles au projet, à droite ou chez les radicaux, fut aussitôt extrême. Le collège unique et la possibilité pour les éventuels nouveaux électeurs de conserver leur statut personnel musulman furent violemment dénoncés. Maurice Viollette mena une intense campagne d’explication, il prévint ainsi : « On peut fabriquer des révoltés avec des doctrines(..) mais on fabrique aussi des révoltés avec l’injustice, qui parfois s’oublie, mais aussi avec le mépris qui, lui, ne s’oublie jamais. » Malgré le soutien de certains parlementaires, comme Lagrosillière, le projet s’enlisa au printemps 1938 dans les manœuvres et les surenchères de la commission du suffrage universel de la Chambre. La situation internationale reléguait sans doute au second plan le débat colonial, la conclusion de l’épisode n’en appartenait pas moins à Viollette : « Plus tard : c’est le mot de toutes les révolutions. »

Partisan d’une politique de résistance énergique à l’égard des fascismes, très sévère à l’égard de l’action de Daladier, Maurice Viollette fustigea au congrès de la Ligue des droits de l’Homme « la passivité, la complicité, la résignation » de la minorité pacifiste. Mais si ses vues l’emportèrent au sein de la Ligue, dont il avait toujours été un militant actif et très tôt un membre du comité central, son opposition aux accords de Munich provoqua son échec aux élections sénatoriales du 23 octobre 1938. Viollette fut révoqué de ses fonctions de maire de Dreux par le gouvernement de Vichy le 11 décembre 1940 et assigné à résidence à Redon, puis à Paris, à partir du 1er février 1941. Son opposition déterminée à Vichy fut constante et Viollette ne rentra à Dreux que clandestinement en août 1944. Il put ainsi reprendre possession de sa mairie et accueillir le 23 août le général De Gaulle à Chartres.

Sous la Quatrième République, Maurice Viollette retrouva tous ses mandats et appartint notamment aux assemblées législatives jusqu’en 1956. Il tenta même un retour au Sénat en mars 1956 après le décès de Charles Brune mais il fut battu avec 242 voix sur 812. Il n’était sans doute guère raisonnable de vouloir revenir à quatre-vingt-six ans dans ce que Viollette appelait « le palais des gâteux »... lorsqu’il avait lui-même vingt-six ans. En tout état de cause, malgré le maintien de son autorité sur le département, malgré d’imposantes fêtes républicaines pour son jubilé parlementaire (1952), le patriarche de l’UDSR « n’était plus d’actualité », mais « une sorte de survivant d’une époque disparue » (François Mitterrand). Il combattit le tripartisme, puis avec vivacité et même aigreur, le communisme, le gaullisme et le mendésisme, bradeur de nos colonies, tous attentatoires à sa conception immuable de la République. Lui qui avait compté parmi les fondateurs de l’Association France-Vietnam en 1946, avec des communistes, des « compagnons de route » et de nombreux anticolonialistes, accepta en 1956 la présidence d’honneur de l’Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française créée par Jacques Soustelle*, Le Beau et Marcel-Edmond Naegelen*. Il continuait à espérer que des réformes hardies, menées de front avec la conduite de la guerre, sauveraient la présence française en Algérie. Son choix était d’ailleurs celui de toute une gauche républicaine avec Albert Bayet* ou Paul Rivet* qui se reconnaissaient dans la politique de Guy Mollet*, Robert Lacoste*, Max Lejeune* ou Bourgès-Maunoury. Il s’opposa au 13 mai et au retour au pouvoir du général De Gaulle. Rassuré ensuite par les institutions mises en place, il soutint la politique algérienne de De Gaulle même s’il combattit certaines décisions gouvernementales, comme la loi Debré. Il mourut avant de voir l’indépendance de l’Algérie à laquelle il s’était au demeurant finalement résigné, le salut du pays et de la République primant sur toutes autres considérations.

« Un homme plus grand que son destin » (François Mitterrand) ? « Personnalité du XIXe siècle confrontée à tout l’imprévu du XXe » (Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier) ? En tout cas, Maurice Viollette ne fut pas seulement une figure marquante et emblématique du courant républicain-socialiste, au moins dans son acception la plus à gauche. Il incarna aussi avec allure « la politique d’assimilation républicaine » (Charles-Robert Ageron) qui fut l’ambition constante du réformisme colonial en Algérie.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article134877, notice VIOLLETTE Maurice par Gilles Candar, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 30 novembre 2010.

Par Gilles Candar

ŒUVRE : Des offres réelles en droit français, Th., Paris, 1896. — La N’Goko-Sangha, Paris, Larose,1914. — Commentaire sur la loi ayant pour objet la garantie des cautionnements, des employés et des ouvriers, Giard et Brière,1914. — Le rôle du Parlement depuis le 1er janvier 1915 et la question des décrets-lois, L’Émancipatrice, 1915. — Exposé de la situation générale de l’Algérie en 1926, Alger, Heintz, 1927. — L’Algérie vivra-t-elle ?, Alcan,1931. — Une expérience commence. Voici nos solutions (discours de Déat et de Viollette), USR, 1936. — Centenaire de Paul Deschanel, Imprimerie de L’Écho,1956. — Nombreuses préfaces (voir le catalogue de la BN).

SOURCES : La Petite République, 1897-1898. — L’Idée socialiste, janvier 1899. — L’Humanité, 5 mars 1909. — Parti socialiste, VIe congrès national du parti tenu à Saint-Étienne les 11, 12,13 et 14 avril 1909, c.r. sténographique. — A. Ribot, Journal et correspondances inédites, 1914-1923, Plon, 1936. — J. Jolly, Dictionnaire des parlementaires français, op. cit. — J.-J. Fiechter, Le socialisme français : de l’affaire Dreyfus à la grande guerre, Genève, Droz, 1965. — G. et Ed. Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, PUF, 1965-1987. — D. Mayer, Les socialistes dans la Résistance, PUF, 1968. — Françoise Gaspard, Maurice Viollette, homme politique, éditorialiste, (textes choisis et présentés), Pontoise, Edijac, 1986. — Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, « Maurice Viollette », Parcours,n° 12, mai 1990. — Ahmed Koulakssis, Le Parti socialiste et l’Afrique du Nord de Jaurès à Blum, Armand Colin, 1991. — Françoise Gaspard, De Dreux à Alger Maurice Viollette 1870-1960, L’Harmattan, 1991. — J.-P. Biondi, avec la collaboration de G. Morin, Les anticolonialistes (1881-1962), Robert Laffont, 1992.

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