LACAMBRE Antoine, Louis, Cyrille

Par Alain Rustenholz

Né le 22 mars 1815 à Saint-Christophe-Les-Gorges (Cantal), mort le 29 décembre 1894  ; médecin  ; l’un des plus proches, avec Benjamin Flotte, et fidèles de Blanqui au long de plus de quarante années.

Fils d’un médecin de campagne catholique pratiquant de Saint-Christophe-Les-Gorges, (canton de Pléaux, arr. de Mauriac), dans le Cantal, Antoine Louis Cyrille est placé par son père au petit séminaire des jésuites du canton. Il en est renvoyé en 1831, après qu’il a fêté bruyamment les Trois Glorieuses, dont son frère aîné, Adolphe, lui a fait le récit vécu. Avec Adolphe, il passe ensuite par le collège Pascal de Clermont-Ferrand et commence sa médecine à l’école de la ville, où il rencontre Trélat. Il achèvera ses études médicales à Paris et, pour les financer, sera durant huit ans maître d’études à la pension Chataing, 156 rue de Paris à Belleville ; il s’y liera avec Louis Meyer, professeur d’allemand. Dès 1838, ils adhèrent ensemble à la section des Montagnards, que dirige Barbès, de la Société des Droits de l’Homme, puis à la Société des Saisons.

Il a soutenu sa thèse de médecine, le 28 mai 1846, sous son état-civil complet : Antoine Louis Cyrille Lacambre. Mais lorsqu’il est inculpé pour la détention de « deux pistolets d’arçon, réputés armes de guerre », c’est « Louis-Cyrille Lacambre, docteur en médecine » qui comparaît à l’audience du 27 février 1847. (Il sera condamné à huit jours de détention ; il a déjà fait trois semaines de préventive.)

C’est « Louis-Cyrille » encore, qui est à nouveau condamné — par défaut — par le tribunal correctionnel de la Seine, le 16 octobre 1847, pour « association, fabrication de projectiles et de poudre, détention de munitions de guerre ». Une explosion dans un appartement du 6 rue du Chaudron, le 11 mai précédent, a suscité les investigations policières, mais Lacambre a pu échapper aux arrestations. L’instruction réussit à relier les faits à des évènements survenus six ans plus tôt et il écope, par contumace, de deux ans de prison et deux ans de surveillance de haute police. Benjamin Flotte, co-inculpé, se voit infliger 15 mois et la même peine complémentaire.

Après les émeutes de Rouen et d’Elbeuf des 27, 28 et 29 avril 1848, et une répression qui « surpasse la rue Transnonain », « C. Lacambre », vice-président, est du trio dirigeant (aux côtés de Blanqui, président, et Flotte, trésorier) de la Société Républicaine centrale qui signe l’adresse au gouvernent provisoire lui demandant :
1° La dissolution et le désarmement de la garde bourgeoise de Rouen ;
2° L’arrestation et la mise en jugement des généraux et des officiers de la garde bourgeoise et de la troupe de ligne qui ont ordonné et dirigé le massacre ;
3° L’arrestation et la mise en jugement des soi-disant membres de la cour d’appel, séides nommés par Louis-Philippe, qui, agissant au nom et pour le compte de la faction royaliste victorieuse, ont emprisonné les magistrats légitimes de la cité et rempli les cachots des républicains ;
4° L’éloignement immédiat de Paris des troupes de ligne, qu’en ce moment même les réacteurs (sic) poussent, dans des banquets fratricides, à une Saint-Barthélemy des ouvriers parisiens.

Un mois plus tard, Lacambre est arrêté après l’envahissement de l’Assemblée nationale du 15 mai 1848, comme le sont Blanqui et Flotte, l’ouvrier Albert, Barbès, F.V. Raspail, etc. Mais tandis qu’eux sont enfermés au château de Vincennes, Lacambre l’est à la Conciergerie avec le douteux Daniel Borme qui, agent d’une machination policière ou pour acheter sa liberté, va bientôt affirmer qu’il a vu Lacambre dessiner dans sa cellule, entre le 12 et le 19 juin, trois à quatre cents plans d’autant de barricades pour une insurrection qui doit suivre, plans qu’un commissionnaire serait venu chercher le 22 juin.
Si bien qu’au procès devant la Haute Cour, qui se tient finalement à Bourges en mars–avril de l’année suivante, Lacambre n’est pas accusé comme la vingtaine de ses camarades d’avoir, au 15 mai 1848, « commis un attentat ayant pour but de détruire ou de changer le gouvernement ; d’exciter la guerre civile », ou d’en avoir été le complice, mais d’avoir ourdi la conspiration des 23, 24, 25 et 26 juin ayant pareillement pour but de « renverser le gouvernement, d’exciter à la guerre civile, et porter le massacre dans la capitale. »
« J’ai moi-même averti de l’insurrection de juin qui se tramait dans la prison », explique Borme devant le tribunal. « Je n’étais pas agent de police, si vous le voulez, mais comme je suis opposé à la République démocratique et sociale, je surveillai Lacambre et je le dénonçai au préfet de police le 20 juin. M. Lacambre avait fait un plan de Paris en désignant la place de chaque barricade. »
La défense plaide en vain que Borme s’est rétracté dans une lettre adressée à Benjamin Flotte et qu’elle est d’ailleurs en possession de l’écrit ; l’accusateur lit à haute voix sa demande de pardon à Flotte et à Lacambre pour les avoir dénoncés, tout en maintenant que ses regrets ne signifient pas pour autant qu’il ait menti sur les faits.

Le 10 avril 1849, la Haute Cour de justice condamne le docteur Lacambre à la déportation. Heureusement, c’est par contumace : Lacambre a réussi, trois mois plus tôt à s’évader de la prison des conseils de guerre de la rue du Cherche-Midi et a trouvé refuge à Valence, en Espagne.
Dans le récit qu’il publiera seize ans plus tard à Bruxelles, Évasion des prisons du conseil de guerre Episode de juin 1848, par C. Lacambre, docteur en médecine de la Faculté de Paris, on pourra lire ce jugement inique : « Coupable d’avoir pris part les 23, 24, 25 et 26 juin 1848 à un attentat contre le gouvernement, Lacambre était prisonnier à la Conciergerie depuis le 27 mai. » Ce résumé passe totalement sous silence les dénonciations de Borme dont le tribunal s’est servi comme éléments de preuve.

Depuis son exil espagnol, Lacambre fut l’un des rédacteurs des Veillées du peuple. Journal mensuel de la Démocratie socialiste, auxquelles collabora L.-A. Blanqui depuis sa prison, et qui n’eut que deux numéros, parus en novembre 1849 et en mars 1850.
En 1865, c’est lui qui finança le journal blanquiste anticlérical Le Candide qui eut huit numéros.

Cette même année 1865, en août, Blanqui s’est évadé à son tour et a trouvé refuge en Belgique. Lacambre échafaude des plans pour lui venir en aide et, le 29 novembre 1868, a cette idée dont il présume qu’elle pourrait être reçue avec quelque ironie — « n’allez pas en rire », commence-t-il sa lettre à Blanqui. « Si l’une de vos nièces, Bérangère ou sa sœur, qui tiennent pension rue du Faubourg-Saint-Denis, était douée d’assez de dévouement pour se consacrer au service de deux vieillards, tout en servant en même temps une noble cause, à quelque titre que ce fût, dût-elle se marier avec moi si cela était indispensable, je m’arrangerais de façon à réaliser des ressources suffisantes pour notre existence à tous les trois, puis nous choisirions un séjour qui, tout en ne vous enlevant pas à vos influences indispensables, me permit à moi-même d’exercer ma profession. (…) Je ne connais pas beaucoup vos deux nièces et ne sais jusqu’où pourrait aller leur dévouement. (…) Bien entendu que Bérangère, comme la plus rieuse, la plus gaie et la plus légère, remplirait peut-être mieux les conditions nécessaires. » « N’en riez pas trop », répète-t-il encore. Bérangère a 23 ans, Marie, sa sœur, en a 34 ; le docteur Lacambre en a 53.
Il revient à son idée dans un courrier du 9 décembre : « Quoique je n’aie pas de grands penchants pour le mariage, (…) je ferais le sacrifice pour nous mettre tous deux à l’abri des vicissitudes du service domestique — Pour peu que Bérangère soit dévouée et femme de ménage, je parviendrai bien à nous créer des ressources pour pouvoir nous suffire à tous en nous permettant de nous occuper sérieusement de nos affaires les plus chères. »

Blanqui est rendu à une vie possible sur le territoire national par l’amnistie générale du 14 août 1869, et son ami Lacambre épouse le 11 septembre, à la mairie du Ve arrondissement, Rose, Inès, Juliette, Bérangère Barrellier, née le 1er juillet 1845, dernier enfant de Sophie Blanqui (la sœur aînée d’Auguste), et de Charles Barrellier, « laboureur », (c’est la mention de tous ses actes d’état-civil), décédé et laissant sa veuve rentière, 8 rue Linné.
De cet arrangement domestique dont Lacambre préjugeait qu’on pût le trouver risible, naîtront deux enfants : René Gilbert, le 17 septembre 1872, à Bretenoux (Lot), et Laure. La signature manuscrite du père, sur le registre de l’état-civil, est « C. Lacambre ».

Après la chute de l’Empire, Lacambre signa le 6 septembre 1870 la déclaration, tirée en affiche La Patrie en danger, qui commençait par la phrase : " En présence de l’ennemi, plus de partis ni de nuances... " (voir Eudes).

Le dimanche 14 août 1870, Lacambre est de « l’échauffourée blanquiste de la Villette » : tentative d’y récupérer quelques armes dans une caserne de pompiers, le fort de Vincennes, d’abord choisi, s’étant révélé imprenable. Sa participation sera révélée publiquement dans Le XIXe siècle du 2 septembre 1893 quand Emmanuel Chauvière, candidat blanquiste aux législatives dans le XVe arrondissement, accusé au cours d’une réunion publique par le député sortant d’avoir tué un pompier vingt-trois ans plus tôt dans l’attaque de la caserne, s’en défendra par voie de presse : « J’en appelle à ceux qui ont coopéré à l’émeute de la Villette. Il y avait le docteur Lacambre, gendre de Blanqui, qui réside dans le Lot ; il y avait le député Granger, lieutenant de Blanqui ; il y avait le conseiller municipal Breuillé… Ceux-là sont des témoins irrécusables. »

Lacambre collabora à La Patrie en danger, publiée du 7 septembre au 8 décembre 1870. Il était commandant du 67e bataillon de la Garde nationale, mais fut révoqué en raison de ses opinions politiques et de sa participation au mouvement révolutionnaire. Après l’armistice du 28 janvier 1871, il fut au nombre des 43 socialistes révolutionnaires, dont Blanqui et Flotte, présentés aux élections législatives du 8 février par l’Internationale, la Chambre fédérale des sociétés ouvrières et la Délégation des vingt arrondissements de Paris. Il ne fut pas élu et regagna sa propriété de Loulié, commune de Bretenoux. C’est là qu’Auguste Blanqui fut arrêté sur l’ordre de Thiers, le 17 mars 1871 pour sa participation à la tentative de proclamer la Commune au soulèvement du 31 octobre 1870.

Quand Blanqui est libéré de Clairaux, en juin 1879, Lacambre l’installe dans son cabinet parisien donnant sur la rue de Rivoli de sorte que l’animation de celle-ci réhabitue progressivement « l’emmuré » à la vie. Lacambre, peut-être à la demande de Blanqui, semble vouloir réunir des informations sur leurs camarades éparpillés. C’est ainsi que dans une lettre du 19 août, son ancien collègue de l’institution Chataing, quarante ans plus tôt, lui écrit ce qu’il sait de l’ouvrier Marche et que Maurice Dommanget résume ainsi : « Pour échapper à la répression, il émigra en Amérique. Là-bas, non perdu de vue par les blanquistes, il était encore en 1879 à la tête d’un établissement agricole. »

Alors que Blanqui est mort au 1er janvier 1881, Cyrille Lacambre, « déporté de 1851, blanquiste », comme le présente la Lanterne, est candidat aux législatives d’août/septembre dans trois cantons de son Cantal natal, ceux de Mauriac, de Saint-Flour et de Murat.

Il se présente une dernière fois aux législatives d’août 1893 sous l’étiquette socialiste dans le canton de Figeac ; il y recueille 778 voix sur 21 000 votants.
Le Comité socialiste de Figeac présenta son candidat comme le " doyen des républicains du Lot [...] qui a sacrifié pour le triomphe de la République une très grande fortune laborieusement acquise dans l’exil par de longues années de travail et d’économie ". Si son succès fut modeste, il dépassait largement les 137 voix de Bessière, candidat à Cahors. Or, l’Encyclopédie de Compère-Morel qui cite ce dernier est muette sur Lacambre. Son programme n’a pu être la cause de cet ostracisme. Il comportait la suppression du Sénat, de la Présidence de la République et du budget des cultes ; l’instruction à tous les degrés égale pour tous, accessible à tous par concours ; la réduction du service militaire à un an ; l’égalité de l’homme et de la femme ; l’abolition de tous les impôts indirects " si ingénieusement inventés pour soutirer les dernières gouttes de sueur du peuple " (Arch. Dép.) ; le retour à l’ouvrier de tous les instruments de travail, etc. Mais ce programme était assorti de déclarations antiparlementaires. " Quoique convaincu, écrivit-il, que le parlementarisme n’a jamais été qu’un leurre, un attrape-nigauds, qu’une grossière farce bonne tout au plus à divertir une galerie de badauds assez niais pour payer fort cher ce spectacle décevant, j’ai néanmoins accepté une candidature que je savais ne devoir aboutir à rien de sérieux, dans l’unique but de dire à mes concitoyens malheureux quelques vérités sur lesquelles quelques-uns réfléchiront, je l’espère, et pour prouver au plus grand nombre, par le fait brutal, que cette comédie de mauvais aloi, cette farce de foire qu’on nomme les élections, n’est qu’une amère mystification qui ne sert qu’à aggraver la situation des exploités, déshonorer le suffrage universel, démoraliser le peuple et grossir l’armée des anarchistes par le fait... " (Archives Départementales).
" Un mot nouveau "Socialisme" va bientôt arracher à leur torpeur les populations endormies... » (Ibid.), lançait-il en terminant.

Lacambre meurt le 29 décembre 1894. Le drapeau rouge recouvre son cercueil.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article135954, notice LACAMBRE Antoine, Louis, Cyrille par Alain Rustenholz , version mise en ligne le 1er décembre 2010, dernière modification le 22 février 2022.

Par Alain Rustenholz

SOURCE : Arch. Dép. Lot, série M, dossiers électoraux. — Arch. PPo., A a/428. — État civil de Bretenoux. — M. Dommanget, Blanqui et l’opposition révolutionnaire à la fin du Second Empire, Paris, Armand Colin, 1960. — M. Dommanget, Blanqui. La guerre de 1870-71 et la Commune, Paris, Domat, 1947. — Note de R. Skoutelsky. — Souvenirs inédits de Lacambre dans le fonds Dommanget de l’IFHS ; la lettre de Meyer à Lacambre est résumée par Maurice Dommanget dès La Révolution de 1848 et le drapeau rouge, Ed. Spartacus, mars 1948 ; Inventaire sommaire des Papiers d’Auguste Blanqui par Maurice Paz. — Notes de Justinien Raymond.

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