KRAEMER Jacques [KRAEMER Jacques, Joseph]

Par Nathalie Lempereur

Né le 15 août 1938 à Metz (Moselle) ; comédien, metteur en scène et auteur, fondateur et directeur du Théâtre populaire de Lorraine de 1963 à 1982, directeur du Théâtre de Chartres de 1993 à 2005, militant communiste de 1962 à 1977.

Jacques Kraemer
Jacques Kraemer

Fils de Simon Kraemer, commerçant implanté à Metz et d’Andrée Abraham, Jacques Kraemer partit à Paris étudier le droit mais s’en détourna rapidement pour se consacrer au théâtre. Il se forma à la rue Blanche puis au Conservatoire national. Il rejoignit ensuite sa ville natale où il fonda en 1963 le Théâtre populaire de Lorraine (TPL) qu’il dirigea pendant près de vingt ans avec, successivement, Jean-Claude Jost, André Steiger, René Loyon et Charles Tordjman. Le TPL s’installa à Villerupt, petite ville ouvrière, de 1969 à 1973, puis se basa définitivement à Thionville en 1977.

C’est, marqué par Roger Planchon, Jean Vilar ou encore par les analyses et les choix de la revue brechtienne Théâtre Populaire, que Jacques Kraemer décida d’œuvrer à la décentralisation théâtrale en promouvant un théâtre ouvert à un large public. Il y présenta dans un premier temps un répertoire varié, alternant classiques et contemporains, de Molière ou Marivaux à Sean O’Casey, Bertolt Brecht ou Arthur Adamov, dont la pièce Paolo Paoli inaugura la première saison de sa compagnie. Le caractère politique de cette pièce avait d’ailleurs suscité la réprobation du patronat qui refusa de louer sa salle des fêtes à Villerupt.

Il monta les classiques en les replaçant dans leur contexte historique et social, étant, comme une partie de sa génération, fasciné par Brecht. Parallèlement, il prit contact avec les comités d’entreprise et mit en place une politique de prix favorable à un renouvellement du public.

Les événements de 1968 l’amenèrent à repenser ses méthodes, à revoir et à radicaliser sa conception du théâtre. Il interrompit les représentations du Menteur de Corneille pour s’associer à la grève générale, et proposer des représentations de courts montages sur l’actualité dans les usines occupées par les travailleurs. Il participa aux débats de Villeurbanne et signa la déclaration qui en découla, et à laquelle il resta fidèle. Il œuvra alors à mettre en pratique les idées clés de renouvellement du répertoire et d’ouverture au « non-public » dans une région ouvrière où dominait l’industrie sidérurgique, et où la main-d’œuvre immigrée était importante, et vivait dans des conditions de vie et de travail difficiles alors qu’une crise économique d’envergure touchait le secteur clé de la région. Jacques Kraemer entendit également poursuivre les relations créées avec le public ouvrier autour de mai 1968 en créant des pièces traitant de sujets en résonance avec la vie quotidienne de la population.

C’est ainsi qu’il se lança dans l’écriture théâtrale et signa Splendeur et misère de Minette la bonne Lorraine (1968-1969), écrite en collaboration avec René Gaudy. Cette première pièce s’apparentait à une fable et jouait sur les double sens, intelligibles à la population : Minette, nom familier que l’on donne au minerai lorrain, est une jeune fille aux mains de truands proxénètes qui symbolise la région malmenée par ses industriels. La pièce, emblématique du théâtre partisan après 1968, était précédée d’un spectacle d’intervention, Parade pour Minette, qui renouait avec une certaine tradition de l’agit-prop : de courts montages, où se mêlaient poèmes, documents historiques et chansons, furent présentés dans les différentes villes où était programmée la pièce. Elle triompha auprès du public ouvrier mais provoqua de vives réactions au sein des industriels ou de la bourgeoisie locale.

Puis, Jacques Kraemer poursuivit son travail en proposant des pièces sur le racisme anti-immigré dans Les Immigrés, sur l’exploitation des femmes dans Jacotte ou les plaisirs de la vie quotidienne ou sur les mythes régionaux avec le Graully. Des pièces faisaient aussi directement allusion à la situation du TPL tout en rejoignant un thème plus large : la faillite, lorsque le théâtre était menacé par les difficultés financières et le pouvoir de la presse locale, avec laquelle Jacques Kraemer avait nombre de conflits. Il fit une satire du journal local Le Républicain Lorrain dans sa pièce Noëlle de Joie. En réaction au journal qui refusait de relayer les informations sur ce spectacle (le titre reprenait une opération caritative organisée par ledit journal), il écrivit un court spectacle d’intervention Les Ciseaux d’Anastasie qui alerta sur le fonctionnement de la presse et le pouvoir économique : un communiqué de presse d’un spectacle et sa photo sont en lutte contre les publicités et les faits divers qui finissent par le faire disparaître. Ceci expliqua notamment que malgré la volonté et les promesses ministérielles, la municipalité de Metz s’opposa au projet de faire du TPL un Centre dramatique national en 1975. Il le devint seulement en 1989.

Ses pièces ont pu être exceptionnellement représentées dans les usines, comme La Liquidation de Monsieur Joseph K jouée devant les ouvrières de la Tricoterie de Chaligny en 1971, dans des villes ouvrières ou à l’occasion de meeting politique comme Histoire du Petit Paul qui revient de loin d’après des textes de Paul Vaillant-Couturier présentée en 1970 à Longlaville devant près de 1 000 spectateurs. Jacques Kraemer s’était assuré pour ces spectacles l’appui d’organisations ouvrières. Le public vint parfois nombreux pour certaines pièces comme Minette.

Par ailleurs, Jacques Kraemer repensa la création théâtrale, en promouvant un mode de création participatif : il prépara l’écriture de certaines de ses pièces en collaboration avec son équipe et le public. Il proposa différents spectacles d’intervention et renoua avec la proposition d’un montage pour La farce du Graully, qui utilisait les procédés mis en place pour La Parade pour Minette. Ces interventions, visant à rencontrer un public plus large, s’adressaient aux classes populaires, dans divers lieux liés à leurs quotidiens, alors que le public du TPL avait pu être davantage constitué d’un noyau réunissant majoritairement ouvriers, étudiants ou enseignants plutôt militants. Mais Jacques Kraemer sut, tout au long de ces années, rencontrer le public pour lequel il déployait ses efforts, œuvrant à une nouvelle génération de la décentralisation plus militante et cherchant à nouer des liens forts avec la population, et cela malgré une municipalité hostile et des difficultés financières, auxquelles sa compagnie réussit à survivre.

À partir de 1975, Jacques Kraemer créa des pièces plus manifestement personnelles, notamment sur l’histoire juive, qui exploraient une certaine idée du théâtre du quotidien comme dans Histoires de l’oncle Jakob.

Il mit fin à son expérience lorraine en 1983 et fonda la compagnie qui porte son nom. Jacques Kraemer fut par ailleurs directeur du théâtre de Chartres de 1993 à 2005. Il alterna pendant toutes ces années entre mises en scène de pièces classiques et contemporaines, de Musset à Minyana, renouant avec ses débuts au TPL, et ses propres créations, Thomas B. ou Le Golem par exemple. La compagnie se produisit à Chartres mais aussi en tournées, à Paris et lors du festival d’Avignon. Jacques Kraemer enseigna également plusieurs années à l’ENSATT, rue Blanche, à l’Université de Strasbourg et à l’Institut d’études théâtrales de Paris III. Depuis 2005, il poursuivit son travail avec sa compagnie, avec récemment la mise en scène de pièces de Michel Vinaver et ses propres pièces comme Agnès 68, qui renouait avec le passé de l’auteur et s’inspirait de la manière dont il avait vécu les événements de 1968.

Domicilié à Chartres, il se maria le 7 septembre 2006 à Paris XIIIe arr. avec Aline Karnauch, professeur de lettres.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136203, notice KRAEMER Jacques [KRAEMER Jacques, Joseph] par Nathalie Lempereur, version mise en ligne le 6 février 2011, dernière modification le 9 septembre 2011.

Par Nathalie Lempereur

Jacques Kraemer
Jacques Kraemer

ŒUVRE : Splendeur et misère de Minette la bonne Lorraine, Paris, Ed. du Seuil, 1970. — Les immigrés, Paris, P.-J. Oswald, 1973. — Le retour du Graully ; La farce du Graully, Paris, P.-J. Oswald, 1973. — La liquidation de Monsieur Joseph K. suivi de Jacotte ou les plaisirs de la vie quotidienne, Paris, P.-J. Oswald, 1974. — Noëlle de Joie suivi de Les Ciseaux d’Anastasie, Paris, P.-J. Oswald, 1975. — Histoires de l’oncle Jakob, Paris, l’Avant-scène théâtre, 1977. — La Véridique histoire de Joseph Süss Oppenheimer dit le Juif Süss, Paris, l’Avant-scène théâtre, 1982. — Face de Carême, Paris, Théâtre ouvert, 1983. — Thomas B, Paris, L’Avant-scène théâtre, 1989. — Le Golem, Paris, Éd. des Quatre-Vents, 1999. — Le Home Yid, Paris, L’Avant-scène théâtre, 2003.

SOURCES : Entretien avec Jacques Kraemer, 2011. — D. Bradby, Le théâtre français contemporain, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires de Lille, 1990 et Le théâtre en France de 1968 à 2000, Paris, Honoré Champion, 2007. — J. Kraemer, « Notre expérience. Théâtre Populaire de Lorraine », Travail théâtral, n° 8, juillet-septembre 1972. – Paul-Louis Mignon, « Le théâtre de A jusqu’à Z. Jacques Kraemer », L’Avant-scène théâtre, 1er janvier 1977. — État civil.

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