LUNEL Jean-Marie

Par Alain Prigent

Né le 27 juin 1938 à Saint-Denis d’Anjou (Mayenne) ; agent technique électronicien ; membre du secrétariat (1965-1967) puis secrétaire général de l’union départementale CGT de Mayenne (1967-1987) ; membre du comité la fédération du PCF de Mayenne (1969-1999) ; mutualiste à la MACIF.

Les Grosses têtes de Laval (1986)
Les Grosses têtes de Laval (1986)

Petit-fils d’une éclusière et d’un journalier agricole, fils d’une institutrice de l’enseignement public et d’un électricien, décédé prématurément par noyade en janvier 1940, il fréquente l’école communale et le cours complémentaire de Sablé-sur-Sarthe (Sarthe) où il obtient son certificat d’étude puis son BEPC. Ensuite il poursuit ses études au collège national technique, place Washington au Mans, de 1954 à 1957, jusqu’au baccalauréat mathématiques et technique.

Il effectue son service militaire de 29 mois, de novembre 1959 à mars 1962. Affecté au 38e RIT (Régiment d’infanterie et de transmissions) à Laval, il intègre l’harmonie du régiment comme clarinettiste. Il est ensuite versé au 54e bataillon de transmissions en Algérie à Guertoufa (dans le sud-est Oranais). Il est alors affecté à la musique de la 4e division d’infanterie motorisée sur la base de Bouchékif chargée de toutes les cérémonies officielles. Au sein de ce groupe composé de 80 musiciens, un orchestre plus restreint d’une dizaine de membres anime les soirées locales. Avec un appelé de Cholet, il s’oppose au chef de la musique, qui non seulement exige que la participation financière versée par l’association des Pieds Noirs soit reversée à l’armée pour l’entretien des instruments, mais refuse de dire comment ces fonds récoltés sont utilisés. En réaction et de manière autoritaire, ce chef de musique démantèle les chambrées pour les réorganiser par familles d’instruments (bois, cuivres, fanfare). Dans un mouvement collectif s’apparentant à une cessation de travail tous les musiciens déposent leurs instruments au pied du bureau du chef. Jean-Marie Lunel, le saxophoniste, et le tromboniste de Cholet, sont renvoyés dans leurs régiments respectifs jusqu’à la fin de leur service. Cet épisode en dit long sur l’état d’esprit d’une fraction d’appelés ─ pourtant à l’écart des combats en cette fin de guerre d’Algérie. Jean-Marie Lunel fait là sa première expérience de responsable d’un mouvement social pour le moins original.

De retour en métropole, il est embauché en mars 1962 comme ouvrier spécialisé à la SALMSON à Laval (usine de fabrication de pompes centrifuges) où il ne reste que deux mois et demi. En mai 1962, il entre comme contrôleur à la Compagnie Française Thomson Houston (CFTH) où, après formation, il devient agent technique électronicien, dans une entreprise où il travaille pendant trois années. Très vite, il refuse les injustices et discriminations subies par le personnel, particulièrement les femmes, et adhère à la CGT. Désigné délégué syndical, il œuvre, en septembre 1963, à la création du syndicat CGT de la THOMSON à Laval. La publication d’un bulletin syndical mensuel d’entreprise, « Profils », pendant plus de deux années, est un appui précieux pour le développement du tout jeune syndicat qui affirme ses revendications face aux blocages du patronat et du gouvernement gaulliste.
Après deux mouvements sur les salaires, pour dénoncer l’important différentiel avec la région parisienne, la CGT devient à l’automne 1964 largement majoritaire notamment dans le collège ouvrier au détriment du syndicat CFTC, favorable au même moment à la déconfessionnalisation de la Confédération, aboutissant à la création de la CFDT. Jean-Marie Lunel intègre le secrétariat de l’UD (union départementale) CGT de la Mayenne en 1965 dirigé alors par René Muller (1961-1967), inspecteur des PTT. Il a suivi plusieurs stages de formation syndicale au Centre confédéral d’éducation ouvrière de la CGT à Courcelles par Gif-sur-Yvette (Essonne). En juin 1965, au Congrès de l’UD CGT organisé à Laval, il devient, à 27 ans, secrétaire permanent de l’organisation, puis au Congrès qui se tient à Mayenne en 1967, secrétaire général de l’UD, responsabilité qu’il assume pendant deux décennies.

Pendant son mandat à l’UD, il s’investit dans de nombreux conflits sociaux dans le département, comme lors des grandes grèves de la métallurgie lavalloise en 1966 et 1967, lors desquelles les salariés demandent des augmentations de salaire et la fin des disparités avec la région parisienne. Loin de penser que les grèves du printemps 1968 se sont développées spontanément, Jean-Marie Lunel rappelait en 2018, dans la publication numérique de l’UD CGT 53 Contacts, l’importance du mouvement initié par l’ensemble des syndicats ouvriers et paysans (de la CGT à la FNSEA) de l’Ouest de la France qui se concrétise au printemps 1965 par une puissante manifestation à Paris sur le thème : « L’Ouest veut vivre ». Mai 68 commença aussi le 8 mai par un mouvement de grève générale dans l’Ouest de la France, décliné en Mayenne par trois rassemblements à Laval (plusieurs centaines de manifestants), à Renazé (300 ardoisiers en meeting) et à Château-Gontier (250 hospitaliers et ouvriers des fromageries en cortège). Jean-Marie Lunel participe au CCN du 17 mai écourté par la direction de la CGT, situation sociale oblige. Il rentre dans l’après-midi pour rendre compte de la décision de la Confédération d’amplifier partout le mouvement. Ce fut un mouvement profondément enraciné dans les entreprises. Ce fut aussi un mouvement profondément responsable : durant tout le mouvement les malades ont été soignés, les épiceries ravitaillées, le carburant distribué sous contrôle, les machines entretenues et les matériels protégés. A l’apogée du mouvement les usines étaient occupées, les grands magasins de Laval fermés. 19 syndicats CGT ont été créés pendant le mouvement. Jean-Marie Lunel se souvient d’être allé à Evron à la demande téléphonique de deux salariés de l’entreprise Bailly (habillement). A son arrivée, il prend contact avec les ouvrières qui venaient de se mettre en grève et qui l’attendaient sur le parking. Deux heures plus tard, 175 d’entre elles adhéraient Sous l’effet conjugué de l’augmentation du SMIG et de la suppression des abattements d’âge, de sexe et de zones, les jeunes filles ont vu leur salaire horaire passé de 1,40 Francs à 3 Francs.

Lors des quatre premières années de son mandat, les effectifs de l’UD doublent : 3 500 syndiqués en 1967 ; 5027 syndiqués au comité général de Bazouges du 12 octobre 1968 ; plus de 7 000 en 1971. Il est au premier plan lors du mouvement qui touche une dizaine d’entreprises de l’agglomération lavalloise de la fin septembre à la fin octobre 1973 (Métallurgie, Bâtiment, Travaux publics, Textile et Habillement). Dans le contexte des accords confédéraux d’unité d’action, la CFDT privilégie la conflictualité dans chaque entreprise, tandis que la CGT tente d’impulser une démarche interprofessionnelle. Le rassemblement unitaire du 10 octobre 1973 (2 000 manifestants selon Ouest-France du lendemain) est le point d’orgue d’un mouvement également marqué par le conflit au sein des usines d’une filiale (LMT) du groupe ITT, aussi basée à Laval. De longues grèves se développent au même moment dans l’ouest en particulier à Orvault (Loire-Atlantique) et à Lannion (Côtes-du-Nord) demandant la fin de toutes les disparités avec les autres usines LMT de la région parisienne (à Boulogne-Billancourt, Trappes, Argenteuil et Romainville). Le quotidien socialiste L’Unité du 26 octobre 1973 souligne la détermination des secrétaires des UD dans le conflit lavallois, Alphonse Lorieul (CFDT) et Jean-Marie Lunel (CGT). Appelé quelquefois L’Octobre rouge mayennais, ce mouvement s’inscrit dans l’évolution des mentalités chez les ouvriers et salariés recrutés pendant les 15 premières années de l’industrialisation du département après 1955, mutation qui se traduit par la victoire de la liste socialiste conduite par Robert Buron ─ ministre démocrate-chrétien au sein des gouvernements Debré et Pompidou qui se tourne ensuite vers la gauche non communiste ─ aux municipales de mars 1971 à Laval.

Jean-Marie Lunel est sur la brèche au printemps 1977 dans la longue grève des 130 ouvrières d’Exciting, à Laval, laquelle va durer sept semaines avec occupation. Dans cette entreprise, spécialisée dans la confection de vêtements, les cadences, les pressions de la maîtrise, et les salaires mobilisent fortement les ouvrières. La solidarité autour des grévistes, par des collectes sur la voie publique pendant les vacances de Pâques, l’organisation d’un méchoui et d’un bal, sont autant d’initiatives qui popularisent le mouvement et apportent un soutien financier et moral.

Dans les années 80, ses fréquentes interventions aux Comités confédéraux nationaux (CCN) de la CGT, insistent, à partir d’exemples mayennais, sur la nécessité de déployer, au quotidien, dans les entreprises, l’activité syndicale au plus près des salariés pour qu’ils deviennent propriétaires et acteurs de leurs luttes. Il considère également comme essentiel d’investir le terrain économique pour mieux comprendre et contester la gestion capitaliste et légitimer les revendications. Par exemple au CCN du 21 novembre 1984 (Collection Le Peuple N° 1183-84 du 6 décembre 1984), il s’appuie sur la situation de deux entreprises importantes du département pour étoffer son intervention. Chez Gruau (Caravanes et carrosseries à Saint-Berthevin), entreprise où travaillent 400 salariés et où la direction décide de supprimer 140 emplois, la CGT est faible (20 syndiqués) au point que le matériel syndical est diffusé de l’extérieur de l’entreprise. Par contre à la SGF (Société générale de fonderie basée à Port-Brillet à 20 kilomètres à l’ouest de Laval), entreprise de 470 salariés menacée d’un plan de suppression de 105 emplois, la CGT peut s’appuyer sur une section syndicale forte de la moitié du personnel (près de 250 syndiqués) qui conteste dans les instances internes (comité d’entreprise) les choix du patronat et qui crée les conditions pour obtenir le soutien de la population de cette localité de 2 000 habitants.

Reconnu au niveau départemental (Les Grosses têtes de Mayenne) pour sa ténacité à défendre le monde du travail, Jean-Marie Lunel l’est également par la presse nationale (Le Point, janvier 1983, les personnalités de Mayenne) qui le place dans le même groupe que René Ballayer (Sénateur et président du Conseil général de Mayenne) ou François d’Aubert (député). En mai 1987, après 22 ans de responsabilités à l’Union départementale, il passe le relais à Alain Voisin, technicien des télécoms, qui dirige l’UD pendant 14 ans (1987-2001). Francine Desnos, ouvrière à SALMSON lui succède (2001-2009) puis Isabelle Vitry-Brochard, ouvrière monteuse câbleuse à l’entreprise ALCAAD, est actuellement en responsabilité (2009-2020).
Après son retrait de l’UD, Jean-Marie Lunel s’investit dans la structure de formation syndicale des Pays-de-Loire (secteur régional de l’éducation syndicale). En septembre 1988 il devient salarié de la mutuelle MACIF d’Assurance, dans laquelle il occupe un poste de conseiller. Entre 1989 et 1992, il suit par correspondance les cours dispensés par l’École nationale d’assurance obtenant le CAP et le Brevet professionnel d’Assurance. Conseiller polyvalent à Mayenne (1989-1994) puis à Laval jusqu’à son départ en retraite en avril 1999, il est élu en 1992 représentant CGT des salariés au Comité de la région Loire Bretagne, jusqu’en 1998. Il est également élu CGT des salariés au Conseil d’Administration national de la MACIF (1994-1998).
A sa retraite professionnelle en 1999, il garde des responsabilités à la CGT chez les retraités mayennais qu’il représente au Congrès national de l’Union Confédérale des Retraités à Tours en décembre 2003. Dans ce congrès, il intervient, en affirmant que « les syndiqués et les salariés doivent toujours rester acteurs de leurs mouvements et non devenir de simples exécutants de mots d’ordre décidés à Paris ». A l’automne 2004, avec la commission exécutive de l’Union syndicale des retraités CGT mayennais, forte de 400 adhérents, il demande, dans une lettre au bureau confédéral de la CGT de prendre une position claire et nette contre le nouveau projet de Constitution européenne de Lisbonne.

Jean-Marie Lunel a également eu un engagement politique significatif pendant plus de trois décennies. Il adhère au PCF en 1965 dans une fédération dont les effectifs stagnent autour de 350 adhérents depuis le milieu des années 50 ─ après avoir connu une « ruée » de nouveaux adhérents après la Libération avec en 1946 près de 1400 adhérents. Il intègre le Comité de la Fédération du PCF de la Mayenne après la conférence fédérale du 16 février 1969 et suit une école de formation d’un mois au centre de Draveil en 1987. Une fois dégagé de ses responsabilités syndicales, il est candidat à des élections politiques dans les années 80 comme en 1988 aux élections cantonales pour le canton de Chailland et en 1989 aux élections municipales à Saint-Berthevin. En 1979, il est sollicité par la direction nationale du PCF ─ Marcel Zaidner le reçoit au siège place du Colonel Fabien ─ pour remplacer Paul Paris, secrétaire de la fédération depuis 1954. La fédération qui édite un bulletin fédéral de liaison est forte alors plus de 700 adhérents. Considérant que le choix d’un nouveau responsable de la fédération relevait des communistes mayennais, J.M. Lunel refuse catégoriquement. Jacques Le Digabel, venant de Loire-Atlantique, accepte alors de remplacer Paul Paris en 1980. En 1988 après avoir quitté ses responsabilités au sein de l’UD, Jean-Marie Lunel anime le secrétariat du groupe communiste au Conseil régional des Pays de Loire composé de quatre élus : trois de la Sarthe (Robert Jarry, maire du Mans, Daniel Boulay, Huguette Hérin), et un de la Loire-Atlantique. Considérant que le PCF développait une politique de suivisme vis à vis du Parti Socialiste, en décembre 1999, il démissionne du parti par courrier adressé à la fédération et au comité central.

Au début de l’année 2020, la presse locale notait, lors du débat citoyen organisé par l’association Réseau CiViQ (Citoyenneté et Vie Quotidienne) dans la perspective des élections municipales du 15 mars 2020 dans la commune de Saint-Berthevin, aux portes de Laval, l’intervention de Jean-Marie Lunel. Attentif au développement du mouvement social en dehors du monde de l’entreprise, il indiquait avoir appris du mouvement des Gilets jaunes, grâce aux discussions avec eux.

Jean-Marie Lunel est marié et père de quatre enfants.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136524, notice LUNEL Jean-Marie par Alain Prigent, version mise en ligne le 3 avril 2011, dernière modification le 13 novembre 2020.

Par Alain Prigent

Les Grosses têtes de Laval (1986)
Les Grosses têtes de Laval (1986)
Profils, journal du syndicat CGT de l'usine Thomson à Laval
Profils, journal du syndicat CGT de l’usine Thomson à Laval
Profils, N°14, mars 1965
Profils, N°14, mars 1965
Profils, N°15, mai 1965
Profils, N°15, mai 1965

SOURCES : Arch. comité national du PCF. — Arch. IHS-CGT (399 CFD 30). — Centre d’histoire du travail (CHT) à Nantes, fonds Jacques Omnès (nombreux documents concernant la CGT et Le PCF en Mayenne). — Ouest-France, Éditions Lannion pour étude du conflit LMT à Lannion (Septembre et octobre 1973) — Contacts (publication de l’UD CGT de Mayenne, avril 2018) — L’Unité, 26 octobre 1973, article de Christine Cottin. — La collection personnelle de Jean-Marie Lunel du journal Profils est déposée aux archives départementales. L’analyse de cette publication a été effectuée en 2010 par Jean Steunou, professeur en retraite (Ille et Vilaine), dans la revue mayennaise L’Oribus. — Roger Martelli, Prendre sa carte (1920-2009). Données nouvelles sur les effectifs du PCF, Fondation G. Péri et Archives départementales de Seine-Saint-Denis, 2010. — Danièle Auffray, Thierry Baudouin, Michèle Collin, Alain Guillerm, La grève et la ville, Editions Bourgois, 1979. — Blog du CHT Nantes (section Mayenne : Mai 1968, Octobre rouge en 1973) — Notes autobiographiques manuscrite rédigée par Jean-Marie Lunel (Guerre d’Algérie et parcours syndical et politique). — Entretiens à l’automne 2020.
Iconographie : Fonds Jean-Marie Lunel

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