KERLAN Jobic [Joseph, Yves dit]

Par André Caudron

Né le 9 juillet 1918 à Névez (Finistère), mort le 4 mars 1992 à Verrières-le-Buisson (Essonne) ; prêtre de la Mission de France à Souk-Ahras (Algérie, 1950), expulsé en 1956 ; aumônier du port d’Alger (1957-1961, 1963-1985), condamné en 1960 pour aide au FLN ; employé au port autonome (1963) puis au ministère algérien du Travail (1969-1973) ; membre du secrétariat pour les relations avec l’Islam à Paris (1978).

L’un des nombreux enfants d’un cultivateur catholique qui fut négociant en pommes de terre, Joseph Kerlan, surnommé Jobic – « Petit Joseph » en breton –, fréquenta les établissements des Frères des écoles chrétiennes à Brest, Quimper et Pont-L’abbé (Finistère). Il obtint un diplôme de comptabilité en 1934 et travailla dans l’affaire familiale jusqu’au service militaire qu’il fit au 9e Zouaves d’Alger (1937). Son père l’avait incité à se rendre au Maghreb, dans l’idée qu’il pourrait ouvrir un marché intéressant pour le commerce des tubercules. Jobic Kerlan ne suivit pas le dessein paternel. « Le Christ est entré dans ma vie quand j’avais vingt ans ; cela se passait déjà en Algérie », dira-t-il. « Dès ce moment, c’est lui que j’ai voulu suivre et c’est pour lui que j’ai quitté ma famille, mon métier et plus tard mon pays. »

Démobilisé en 1940, il revint en France et s’engagea bientôt dans la Résistance. Il aida des réfractaires au STO et servit comme sergent-chef jusqu’à la Libération, dans un maquis sous influence communiste, dépendant du groupe « Turma-Vengeance » de Concarneau (Finistère), rattaché aux Forces françaises de l’intérieur (FFI). Son attitude allait lui valoir la Croix de guerre. Il hésita longtemps sur la forme que prendrait sa vocation religieuse. Avant d’être incardiné au diocèse de Quimper (Finistère), c’est à Voiron (Isère) qu’il fit ses débuts de séminariste en 1945, non loin de Notre-Dame-des-Monts (Haute-Savoie) pour soigner la tuberculose qu’il avait contractée. En avril 1947, ayant terminé sa cure, il rejoignit le séminaire de la Mission de France à Lisieux (Calvados).

Il justifia son choix, a posteriori, dans une lettre écrite en mars 1954 au cardinal Liénart, prélat de la Mission de France : « Lorsque j’ai répondu à l’appel du Seigneur à l’âge de vingt-trois ans, ma réponse n’avait d’autre objectif que le monde des pauvres et pendant des années, j’ai été tiraillé entre plusieurs formes de vocation, franciscains, petit frère de Jésus, la Mission. Si je suis resté à la Mission de France, c’était parce que je croyais possible de pouvoir partager un jour la vie des plus pauvres, et c’est là une des raisons majeures qui m’ont conduit en Afrique du Nord. Mais à la Mission j’ai en même temps découvert d’autres perspectives missionnaires, à savoir : celles de pouvoir un jour, pour moi-même, ou pour d’autres membres de l’équipe, faire le passage dans le monde arabe si cela était possible, car par là je voyais le moyen, la possibilité de faire naître l’Église à l’intérieur de ce monde qui lui est étranger. »

Ordonné prêtre le 25 mars 1950, désireux de revenir en Algérie, Jobic Kerlan fut envoyé avec Pierre Jarry et Pierre Mamet* dans le Constantinois pour implanter une équipe de la Mission de France en accord avec Mgr Duval, archevêque d’Alger. Il arriva à Souk-Ahras le 24 septembre 1950. L’équipe concevait sa mission comme une insertion totale dans la population. Alliant présence au nom de l’Évangile et préoccupations sociales, elle s’efforça de défendre les travailleurs agricoles indigènes, de porter secours aux malades et d’améliorer les conditions de logement. « Ce que j’ai principalement retenu de Jobic », témoigna son coéquipier René Macouin, « c’est qu’il était créateur de liens [...] je m’aperçus vite que Jobic avait contacté beaucoup de monde de toutes catégories et appartenances ainsi que de toutes conditions. »

Selon Pierre Judet*, « le 11 novembre 1954 un événement marqua tous les esprits : Jobic mit un point d’honneur à conduire, en premier lieu, le cardinal Tisserant au douar où il m’avait conduit. Ce prince de l’Église fut invité dans un gourbi où, assis sur un petit banc, il sirota en compagnie de pauvres gens une tasse de café. Cela fit grand bruit dans le gros village de colonisation, déjà mis en émoi par ce qui s’était passé le 1er novembre. » Le cardinal était venu célébrer un centenaire de saint Augustin, natif de Souk-Ahras.

Très vite, l’équipe, soutenue par son responsable, le père Louis Augros*, était entrée en relation avec les nationalistes algériens. Jobic Kerlan s’était lié d’amitié avec Badji Mokhtar, animateur – depuis 1947 – de l’OS ou « Organisation spéciale », considérée comme l’armée clandestine du Parti populaire algérien (PPA). Ce futur chef régional de maquis, arrêté dès 1950 et torturé, vécut ensuite dans une semi-clandestinité. Membre du Comité des 22 qui lança l’insurrection, il fut tué dès novembre 1954 lors d’une opération de ratissage.

Les arrestations se multipliant, un comité de soutien aux familles des détenus fut mis en place sous le nom d’Entraide fraternelle et Jobic Kerlan y siégea auprès des représentants de diverses tendances algériennes. Il était bien placé pour recueillir des informations transmises aux amis écrivains et journalistes – tels François Mauriac* et Robert Barrat –, ecclésiastiques ou hommes politiques. En juillet 1955 déjà, les autorités locales avaient failli obtenir l’expulsion de l’équipe, mais la mesure fut rapportée à temps, grâce aux interventions auprès du cabinet de Jacques Soustelle, gouverneur général, à Alger.

Par contre, le 9 avril 1956, l’expulsion des départements de Bône et de Constantine fut décidée par le préfet de Constantine, Pierre Dupuch, et notifiée aux intéressés sept jours plus tard. Cette mesure fit l’effet d’une bombe. Mise à exécution le 8 mai en dépit d’une entrevue de Jobic Kerlan avec le ministre-résidant, Robert Lacoste, en présence du journaliste Jean Daniel*, elle survenait au lendemain du célèbre sermon du père Augros où l’équipe – comprenant alors René Macouin, Pierre Mamet et Jobic Kerlan – avait posé la question de la guerre et de la cause des Algériens en regard de l’Évangile. Il lui était notamment reproché de remettre aux « terroristes » les caisses de médicaments envoyés par le beau-frère de Jobic Kerlan, médecin à Quimperlé (Finistère). Pour la première fois, des prêtres catholiques étaient présentés comme ayant partie liée avec les rebelles. Dans un communiqué du 3 juin 1956, le cardinal Liénart et le père Jean Vinatier, vicaire général de la Mission de France, mirent l’accent sur le caractère spirituel et charitable des prêtres de Souk-Ahras, sans faire apparaître l’autre dimension : la solidarité avec la lutte du peuple algérien. À l’Assemblée nationale, le député Robert Buron demanda le report de la mesure d’expulsion. Celle-ci avait ses partisans dans l’opinion publique mais de nombreux soutiens furent adressés aux prêtres incriminés pour appuyer notamment leurs positions contre la répression et la torture.

Le 15 janvier 1957, Mgr Duval nomma Jobic Kerlan aumônier de la Mission de la Mer au port d’Alger et en même temps – le 2 septembre suivant – vicaire de la paroisse d’Hussein Dey, dans la banlieue de la capitale. Aidé par son confrère Rémi Couiller, appartenant lui aussi à la Mission de France, Jobic Kerlan exerça une réelle influence sur les marins et leur entourage qui comptait une forte proportion d’Algériens. Interpellé le 2 janvier 1960, il fut placé sous mandat de dépôt une semaine plus tard pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’État » et incarcéré à la prison Barberousse à Alger en attendant que son cas fût soumis au tribunal militaire d’Alger. L’aumônier reconnut avoir dactylographié et fait ronéotyper à mille exemplaires, à la demande de son ami Mohamed Rabiaï, militant du FLN, un message de Krim Belkacem, vice-président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), aux populations de son pays.

La police décrivait alors Jobic Kerlan comme un individu « dangereux, entièrement acquis aux idées séparatistes. » Celui-ci estimait avoir commis « une erreur de jugement plutôt qu’un délit ». Dans une lettre de solidarité à Jobic Kerlan, ses confrères de l’équipe d’Hussein-Dey évoquaient fermement le droit des Algériens à l’indépendance. Leur souci principal était de préparer sa défense mais aussi d’essayer de faire comprendre au tribunal et au public les raisons profondes qui motivaient un prêtre à porter assistance aux militants nationalistes. Un membre de l’équipe, Léonce Miquel, arrivé un an plus tôt, fut d’un grand secours car il avait été l’un des artisans du document produit par la Mission de France en 1957 sur la situation en Algérie.

Emmanuel Deschamps, chargé de recruter les avocats, exposa ensuite la pensée de la Mission de France lors du procès, avec l’accord du cardinal Liénart. Me Claude Bernardin insista sur le passé militaire de l’accusé, montrant avec habileté qu’on n’avait rien à lui reprocher en matière de patriotisme. « Il est, dit-il, un homme écartelé. Au prix de cet écartèlement, il a voulu maintenir un pont entre les hommes qui devront réapprendre à vivre ensemble ». Me Albert Naud affirma le devoir du prêtre de nouer des amitiés même avec ceux qui pouvaient apparaître comme des ennemis. Jobic Kerlan, qui avait été mis en liberté provisoire le 25 mars 1960, fut condamné le 25 mai à cinq ans de prison avec sursis, issue aussi bonne que possible (le commissaire du gouvernement demandait une peine minimale de cinq ans de travaux forcés). Mohamed Rabiaï se vit infliger un an de prison ferme. Les circonstances atténuantes furent retenues.

Contraint de quitter l’Algérie, Jobic Kerlan vécut deux ans avec l’équipe de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), où il resta en contact avec les milieux d’immigrés maghrébins, puis retrouva Alger après l’indépendance. Il reprit l’aumônerie du port le 1er octobre 1962 et Mgr Duval lui confia un poste de vicaire général pour un an. En même temps, il était devenu salarié : « Depuis bientôt trois ans », écrivait-il en 1965, « je suis engagé plus profondément dans le monde algérien par mon travail au port dans un milieu bien particulier où je vis comme salarié. Je travaille au port autonome d’Alger dans un service commercial ; par ma participation aux travaux de la commission d’études de la ville d’Alger où je rencontre un éventail plus large de relations et surtout par une histoire déjà ancienne qui me donne un ensemble de liens solides et des racines profondes dans les secteurs les plus variés. »

Jobic Kerlan quitta le port pour entrer au ministère algérien du Travail le 1er février 1969. Il travailla au cabinet du ministre puis dans les services de ce ministère. Mais sa santé se dégradant, il dut revenir en France en 1986. Aidé par Rose-Marie Pelmont, qu’il avait connue à Gennevilliers et qui avait choisi de vivre également en Algérie comme professeur d’anglais, il y fit encore quelques brefs séjours et se consacra surtout, à Paris, au secrétariat de l’Église de France pour les relations avec l’Islam (SRI). Il participa à l’atelier Tiers Monde de la Mission de France et fonda le Groupe Islam-MDF en 1987. À l’occasion de sa mort, la presse algérienne ne manqua pas d’évoquer son action en faveur de l’indépendance du pays.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136572, notice KERLAN Jobic [Joseph, Yves dit] par André Caudron , version mise en ligne le 6 avril 2011, dernière modification le 8 septembre 2011.

Par André Caudron

ŒUVRE : « À propos de Badji Mokhtar. Le retentissement de la Révolution algérienne », colloque, Alger, 1984. – Souvenirs, La Lettre, février 1985. – L’expulsion des prêtres de Souk-Ahras - 16 avril 1956, 3 pages tapuscrites, 18 mars 1985. – « Algérie, ma terre d’élection », La semaine religieuse d’Alger, février 1990.

SOURCES : Archives de la Mission de France – Archives historiques de l’archevêché de Paris, IDXV 13 (Algérie). – François Mauriac, Blocs-notes 1952-1957, Flammarion, 1958. – Jean Vinatier, Le cardinal Liénart et la Mission de France, Le Centurion, 1978. – Sybille Chapeu, Trois prêtres et un pasteur dans la guerre d’Algérie, GRHI (Groupe de recherches sur l’histoire immédiate), Université de Toulouse, 1996 ; Des chrétiens dans la guerre d’Algérie. L’action de la Mission de France, Éditions de l’Atelier, Témoignage chrétien, 2004 – Solaine Conejero, Parcours militant d’un prêtre de la Mission de France : Jobic Kerlan, mémoire de maîtrise, Université de Toulouse II-Le Mirail, 2001. – Témoignage chrétien, 13 avril 1956. – La Croix, 25 juin 1956. – Lettre aux communautés (LAC), Mission de France, n° 110, janvier-février 1985, « Église en Islam ». – Courrier Informations 39, Mission de France, 25 mars 1988. – Nuit et brouillard, Algérie, témoignage dactylographié de Pierre Moreau recueilli par Augustin Barbara, Faculté de Nantes, 1990 – Témoignage de Jean Fisset, recueilli par Jean Déjeux, 1993 – Témoignage de René Macouin, 1996. – Entretien avec Joseph Pignato, 23 et 26 février 1999. – Notes de René Gallissot.

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