KALISZ Jacques

Par Frédéric Seitz

Né le 6 septembre 1926 à Minsk, en Pologne, mort le 6 mars 2002 à Paris ; architecte ; communiste.

Arrivé à Paris, avec sa famille, en 1933, Jacques Kalisz a affronté les tragédies d’un enfant juif Polonais dans l’Europe déchirée de l’entre deux guerres : le partage de son pays natal entre Hitler et Staline, la mort de son père, Sana, – qui était devenu marchand de chiffons au marché de la porte des Lilas – déporté en Allemagne, la vie clandestine à Saint-Pourçain-sur-Sioule, dans le Massif Central.

Naturalisé Français après la guerre, il a intégré l’École des Beaux-Arts en 1945, grâce au soutien d’un oncle. Il y a fréquenté des ateliers prestigieux – Guth, Wogenski, Sonrel, Hervé, Albert, Remondet, Zavaroni – jusqu’en 1963, date à laquelle il a passé son diplôme d’architecte DPLG. En même temps, de 1950 à 1961, Jacques Kalisz a travaillé dans l’agence Genuys. Tel était alors l’apprentissage du métier d’architecte : en partie dans l’illustre École, beaucoup grâce à une vie professionnelle intense, qui payait généralement les études mais qui les allongeait.

Chez Genuys, Jacques Kalisz a rencontré d’autres étudiants de l’École des Beaux-Arts : Paul Chemetov, Jean Deroche, Jean Renaudie ou Michel Steinebach qui, comme lui, ont contribué à l’évolution de l’architecture contemporaine et aux transformations de ses pratiques techniques, économiques et sociales. « Futurs architectes ou urbanistes, tous ces jeunes sont issus de la même génération et de milieux populaires, certains sont des fils d’immigrés. Marqués par la guerre et la Résistance, ils partagent des convictions et des goûts communs qui les amènent à se rencontrer et à sympathiser, que ce soit dans leurs écoles respectives ou dans les agences où ils grattent » (Benoît Pouvreau, « Quand communisme municipal rimait avec laboratoire urbain (1944-1986) », Actes des journées « Les territoires du communisme - Elus locaux, politiques publiques et sociabilité militante », Université Paris 1, 1er et 2 décembre 2009). Comme leurs aînés Anatole Kopp, André Lurçat, René Sarger et bien d’autres, ils étaient communistes et proches des idées du Mouvement Moderne.

Au moment où ces architectes ont pris leur envol, c’est naturellement vers eux que les élus communistes de la banlieue parisienne se sont tournés pour la conception et la mise en œuvre des opérations de logements et d’équipements qu’ils réalisaient alors sur le territoire de leurs communes. Car, au-delà des sympathies personnelles et politiques, les uns et les autres partageaient une vision commune de la ville et de la vie.

En 1963, Jacques Kalisz a rejoint l’Atelier d’urbanisme et d’architecture – AUA, atelier pluridisciplinaire qui regroupait des architectes, des urbanistes, des paysagistes, des ingénieurs, des plasticiens, etc. – que Jacques Allégret avait fondé peu de temps auparavant. Il y a retrouvé Paul Chemetov, Jean Deroche, Michel Steinebach mais aussi des personnalités comme Jean Perrotet avec qui il a mené plusieurs projets importants.

Au sein de l’AUA, Jacques Kalisz développa une architecture très inventive.

D’abord au travers du projet du Centre administratif de Pantin dont le maire, Jean Lolive*, lui avait confié la conception et la réalisation. Fait inhabituel, Jacques Kalisz en a fait le projet de son diplôme, le bâtiment sortant de terre quelques années plus tard. Concevant un volume imposant par ses dimensions – long de 175 mètres, il est haut de six étages – et par son inspiration néo-brutaliste, l’architecte a affirmé son souci de la monumentalité, son attachement à une organisation fluide mais fonctionnelle des espaces intérieurs et son rejet de l’académisme. Très attaché à cet édifice qu’il considérait comme son grand œuvre – et qui a donné à l’AUA l’une de ses premières réalisations majeures – Jacques Kalisz est resté meurtri de ne pas avoir été associé à sa transformation en Centre national de la danse, au début des années 2000.

Une série de projets d’équipements publics – le groupe scolaire Jean Lolive à Pantin en 1967, le stade nautique d’Aubervilliers en 1969, tous les deux avec Jean Perrottet, la bibliothèque Elsa Triolet à Pantin en 1970, l’École d’architecture de Nanterre en 1972, etc. – ont par ailleurs été l’occasion, pour Jacques Kalisz, de développer, dans des villes ouvrières, une approche originale de l’architecture, qui s’inscrivait dans un véritable renouveau de la philosophie constructive. Combinant des éléments métalliques, simples et fabriqués en série – on n’oubliera pas de mentionner ici le nom de Paul Chaslin, fondateur de l’entreprise GEEP-Industries, avec lequel l’architecte a travaillé étroitement – il a créé une architecture dite « proliférante », économique, « pour le plus grand nombre » – selon l’expression consacrée de l’époque – mais de qualité, permettant des organisations fonctionnelles et spatiales nouvelles et génératrices de formes originales qui étaient l’expression de l’époque dans laquelle elles s’inscrivaient.

Enfin, plusieurs opérations de logements, notamment à Aubervilliers et à Nanterre, ont permis à Jacques Kalisz de travailler – ici avec le béton – à la conception de formes urbaines qui ont favorisé la vie collective et amélioré les conditions de la vie privée. En mettant son savoir et son savoir-faire au service du logement social, le professionnel de l’architecture rejoignait le militant de gauche.

Les années 1970 ont été celles de changements importants. À partir de 1973, la réglementation, qui a introduit l’obligation, pour les maîtres d’ouvrages publics, de sélectionner les maîtres d’œuvre de leurs opérations par le biais de concours, a mis fin brutalement aux relations privilégiées qui s’étaient établies, au cours des décennies antérieures, entre les élus municipaux et leurs architectes. Jacques Kalisz fit face à cette nouvelle situation dans un contexte difficile. En 1972, il quitta l’AUA sur fonds de conflits et d’oppositions internes – l’AUA elle-même a été dissoute en 1986 – et installé son agence à Aubervilliers, dans l’un des immeubles qu’il a construit. À la même époque, il s’est éloigné du Parti communiste auquel il avait adhéré dans les années 1950.

Tandis que Jacques Kalisz se lançait dans un nouveau parcours – les concours contre lesquels il maugréait tant car il les jugeait pénalisants pour la profession, lui ont permis, en réalité, d’élargir le panel de ses maîtres d’ouvrage – son architecture semblait renouer avec la monumentalité et la fluidité du Centre administratif de Pantin. Dans tous les projets qu’il a alors réalisés, Jacques Kalisz était en quête, comme son maître Édouard Albert, « d’une harmonie entre les qualités de l’ingénieur et une extraordinaire culture poétique » (Jacques Kalisz, « Ode au métal », Architecture Française, n° 394, décembre 1975). L’ensemble de logements qu’il a construit à Paris – à l’emplacement de la prison de la Roquette – le centre administratif de Saint-Quentin-en-Yvelines, la maison des syndicats à Créteil, la bibliothèque municipale de Choisy-le-Roi – dans laquelle des cylindres et des sphères en fonte d’aluminium et en verre s’interpénètrent savamment – la patinoire d’Albertville des Jeux Olympiques de 1992 – soutenue par une immense structure métallique de 120 mètres de portée – ou le stade Gabriel-Montpied à Clermont-Ferrand – dont les gradins en béton armé sont couverts d’une impressionnante ossature métallique en forme d’arc de 150 mètres de portée – témoignent du renouvellement de sa démarche architecturale.

Jacques Kalisz n’a cependant jamais oublié, même s’il s’est quelque peu éloigné du militantisme politique, que l’architecture est en prise directe avec l’environnement social dans lequel elle se développe. Tout en étant l’un des architectes les plus créatifs de sa génération, il est resté « profondément humaniste et engagé dans la cause sociale » (Catherine Tasca, ministre de la Culture, « Hommage à Jacques Kalisz », 8 mars 2002).

Sa passion de l’architecture l’a par ailleurs conduit à l’enseignement. Son charisme et ses qualités de pédagogue lui ont assuré, dès 1965, auprès des élèves de l’École des Beaux-Arts puis de l’Unité pédagogique d’architecture n° 1, un succès jamais démenti.

Jacques Kalisz était membre de l’Académie d’architecture, chevalier de l’ordre national du Mérite et chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136656, notice KALISZ Jacques par Frédéric Seitz, version mise en ligne le 8 avril 2011, dernière modification le 21 octobre 2013.

Par Frédéric Seitz

SOURCES : Fonds Jacques Kalisz, Centre d’archives d’architecture du 20e siècle de la Cité de l’architecture et du patrimoine. — Blin Pascale, L’AUA : mythe et réalités, L’Atelier d’urbanisme et d’architecture, 1960-1985, Éditions Electa-Moniteur, 1988. — Kalisz Jacques, « Ode au métal », Architecture Française, n° 394, décembre 1975. — Kalisz Jacques, L’architecture et le métal, dans Frédéric Seitz (dir.), Architecture et métal en France, 19è-20è siècles, Paris, Éditions de l’EHESS, 1994, p.195-207. — Benoît Pouvreau, « Quand communisme municipal rimait avec laboratoire urbain (1944-1986) », Actes des journées « Les territoires du communisme - Élus locaux, politiques publiques et sociabilité militante », Université Paris 1, 1er et 2 décembre 2009. — Frédéric Seitz, L’architecture métallique au XXè siècle, Paris, Éditions Belin, 1995. — Frédéric Seitz, « GEEP-Industries, le cœur et la croissance », dans Les années ZUP, architectures de la croissance, 1960-1973, Gérard Monnier et Richard Klein dir., Éditions Picard, 2002.

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