LE JEUNE Jean. Pseudonyme dans la Résistance Émile

Par Christian Bougeard

Né le 17 avril 1921 à Plévin (Côtes-du-Nord) ; mécanicien ; commandant départemental des FTP des Côtes-du-Nord en 1944 ; secrétaire politique de la fédération du PCF et membre suppléant du comité central (1947-1950).

Originaire d’une famille pauvre et de gauche du Centre Bretagne, à la limite du Finistère et du Morbihan, Jean Le Jeune avait un frère et deux soeurs. Son père était journalier agricole et sa mère tenait un petit commerce dans cette commune rurale du canton de Maël-Carhaix (Côtes-du-Nord) qui comptait plusieurs ardoisières. Des noyaux communistes existaient dans les communes de Paule et Plévin dans les années 1930. Le PCF était animé dans la région par une institutrice, Yvonne Gouriou, qui avait fait le voyage en URSS et organisait des réunions. Marcel Cachin vint y tenir des meetings à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

À treize ans, après son certificat d’études primaires, Jean Le Jeune entreprit un apprentissage chez un forgeron de Plévin travaillant à la forge 12 heures par jour, 6 1/2 jours par semaine. Il fut marqué à la fois par la misère et par le Front populaire dont un défilé des carriers le 1er mai 1936, drapeau rouge en tête. Mais comme beaucoup d’enfants pauvres de Bretagne cherchant à sortir de leur condition, il s’engagea en 1936 dans la Marine nationale pour acquérir une formation professionnelle à l’Ecole des mécaniciens de Lorient. Il effectua son service militaire comme mécanicien dans l’Aéro-Navale et obtint le grade de quartier-maître. En 1940, Jean Le Jeune fut affecté au centre des prototypes de Saint-Raphaël. En juin 1940, il appartenait à la base de Marignane, se trouvant en zone libre au moment de l’armistice. Démobilisé, malade, ayant subi un grave intervention chirurgicale, il revint en Bretagne en août 1941. Après plusieurs mois de convalescence il reprit son travail dans une forge à Plévin. Un fort esprit anti-allemand régnait déjà et l’opposition au régime de Vichy et à ses prélèvements se développa en 1942 dans cette région du Centre Bretagne. Un ouvrier communiste venant de la région nantaise, Cloarec, réorganisa le parti clandestin à Paule et à Plévin. Ces deux communes avaient compté au moins trois conseillers municipaux communistes avant la guerre, dont le forgeron-carrier Jean Le Goff à Plévin, déchus le 27 février 1940.

Jean Le Jeune se souvient avoir écouté Radio-Moscou sur ondes courtes avec des résistants communistes, en octobre 1942, pour le premier anniversaire de l’exécution des « martyrs de Châteaubriant ».

À la fin 1942 et au début 1943, il prit la tête d’un groupe de jeunes FTP, distribuant la propagande communiste (tracts de l’Humanité, collages de tracts manuscrits la nuit). Plusieurs groupes FTP de huit membres se constituèrent au premier semestre de 1943 dans les cantons de Maël-Carhaix et de Rostrenen, en même temps que le Front national (FN) s’y implantait. Jean Le Jeune adhéra au PCF clandestin en avril 1943, selon le questionnaire biographique conservé dans les archives soviétiques qu’il remplit à la fin 1949. Après la grande rafle du mois d’août 1943 qui décapita la majeure partie des triangles de direction communistes des Côtes-du-Nord, à la suite de la trahison d’un cadre du Parti, Jean Le Jeune devint chef des groupes FTP de la région, sous le pseudonyme de Mickey puis de Émile, en remplacement du responsable François Jégou arrêté et déporté. En effet, la direction départementale des FTP fut réorganisée de façon autonome par rapport au PCF, autour de Marcel Perrot-Andrieux, un marin communiste, responsable politique et commissaire aux effectifs (CE) et de François Prigent-Pierrot, chef des FTP de Maël-Pestivien, responsable aux opérations (CO). Ces militants prenaient le relais de Louis Pichouron-Alain, réorganisateur du PCF dans le Trégor, puis responsable des FTP et du FN. Pour faire face au rapide gonflement des effectifs FTP dans une région qui accueillait des milliers de réfractaires au STO, Jean Le Jeune, après une rencontre avec Andrieux en octobre 1943, devint responsable aux effectifs du secteur sud-ouest des Côtes-du-Nord le 4 novembre 1943 puis, presque simultanément, adjoint départemental au CE, s’occupant du nord-ouest des Côtes-du-Nord en plein développement. A partir de l’été 1943, Jean Le Jeune participa personnellement à plusieurs actions (coupures de câbles téléphoniques Brest-Berlin, sabotages puis plasticages de pylônes...) qui allaient de pair avec des attaques de fermes et de mairies (18 actions répertoriées dans le sud de l’arrondissement de Guingamp du 1er au 24 décembre 1943). Le 21 février 1944, transportant des armes en provenance du Morbihan sur son vélo (une mitraillette, quatre pistolets, cinq grenades selon le rapport de gendarmerie) pour un groupe de Plestin-les-Grèves, Jean Le Jeune fut interpelé par quatre gendarmes français à Lanvellec. Tentant de s’enfuir, il fut blessé d’une balle dans le dos et soigné à l’hôpital de Lannion. Le 9 mars 1944, il était « enlevé » à l’hôpital par un groupe FTP commandé par Noël Cozic de Saint-Nicolas-du-Pélem.

À peine remis sur pied, en avril, Jean Le Jeune reprit ses activités résistantes et fin mai-début juin fut nommé responsable départemental aux effectifs, chef d’état-major des FTP (8 membres) dans la période insurrectionnelle. Le commandant Émile avait vingt-trois ans et les FTP étaient la principale composante des FFI du département (80% des 13 à 15000 hommes à la libération, début août), commandés par Yves Le Hégarat-Marceau, issu du FN, ce qui fait que les relations FFI-FTP étaient plutôt bonnes.

À la libération des Côtes-du-Nord, le « commandant » Jean Le Jeune fut intégré à l’état-major FFI départemental où il participa notamment au désarmement des FTP et à la récupération des armes parachutées, ce qui ne fut pas toujours facile... Puis mobilisé sur le front de la poche de Lorient, à la tête du bataillon FTP-FFI Guy Môquet, il fut de nouveau blessé. Bientôt démobilisé et réformé, Jean Le Jeune était disponible pour prendre des responsabilités au sein de la fédération départementale du PCF, en cours de réorganisation. Ses états de services dans la Résistance en avaient fait un chevalier de la Légion d’honneur. Tout en étant militaire, Jean Le Jeune avait été élu au comité fédéral et dans le courant de l’année 1945, il prit en charge l’organisation d’un parti en pleine croissance : 10 428 membres, 553 cellules revendiquées lors du congrès fédéral de mars 1945. Des résistants issus de la clandestinité prirent en charge la direction en 1944-1946. Le secrétariat politique, assumé par Louis Picar-Yves, en 1943-1944, revint à la libération à Théodore Le Coz-Jean-Louis, représentant le PCF au CDL jusqu’à son départ pour le Finistère à la mi-novembre 1944. Il fut alors remplacé par Pierre Moalic*, un instituteur finistérien jusqu’au congrès de mars 1945. L’ouvrier menuisier de Lannion Jean Le Parenthöen*, devint alors secrétaire politique jusqu’en 1947. Mais dès le printemps 1945, ce fut Marcel Hamon, professeur de philosophie, futur député, qui assuma la direction politique réelle de la fédération des Côtes-du-Nord.

En 1944-1945, le secrétariat à l’organisation était assuré par un autre instituteur, Maximi. En novembre 1945, Jean Le Jeune qui avait épousé Hélène Le Chevalier, résistante, responsable de l’UFF, députée des Côtes-du-Nord de 1947 à 1951. Il effectua un premier stage à l’école centrale (organisation). Il devint secrétaire fédéral à l’organisation au congrès de Guingamp en novembre 1946. Il aurait souhaité un emploi de mécanicien à Air France mais devint l’un des trois permanents communistes (jusqu’au début 1950), effectuant un nouveau stage de quatre mois de novembre 1947 à février 1948 à l’école centrale du parti. En effet, en 1947, Jean Le Jeune fut élu secrétaire fédéral (politique) des Côtes-du-Nord au congrès de Plérin et membre suppléant au comité central lors du XIe congrès du PCF, réuni à Strasbourg du 25 au 27 juin 1947. Un siège était réservé à la fédération des Côtes-du-Nord, mais il ne fut pas réélu au congrès de Gennevilliers en juin 1950, car selon son témoignage, il ne le souhaitait pas. En 1947-1949, le secrétariat fédéral des Côtes-du-Nord était, à l’image des adhérents, très jeune (25-26 ans). Outre Jean Le Jeune, il se composait aussi de Marie-Louise Kergourlay, secrétaire à la propagande (1947) et de Édouard Quemper*, secrétaire à l’organisation (1948), trois résistants.

Le secrétaire fédéral fit preuve de beaucoup de dynamisme mais ne parvint pas à enrayer la baisse des effectifs : de 16000 en 1946 à 8000-9000 fin 1949 et à 6000 au printemps 1950, selon les RG. La mobilisation contre la guerre d’Indochine ou pour le Mouvement des combattants de la paix était de plus en plus difficile. En outre, l’ancien chef des FTP fut mis en cause par la justice en 1949 pour une exécution sommaire intervenue au début août 1944. Il y en eut 243 dans les Côtes-du-Nord de 1943 au début 1945, mais Jean Le Jeune fut le seul poursuivi en pleine campagne contre les « crimes du Résistancialisme ». L’affaire concernait un homme de Rostrenen, suspecté de délation, enlevé au cours d’une noce et retrouvé mort. En pleine guerre froide, familles et victimes de l’épuration relevaient la tête en réclamant des comptes. Accusé d’avoir présidé un tribunal militaire, le communiste Jean Le Jeune était une cible idéale. Le 28 juin 1949, il fut incarcéré quelque temps, puis placé en liberté surveillée jusqu’en 1956 lorsqu’il bénéficia d’un non-lieu. Cette affaire permit une large mobilisation des milieux résistants des Côtes-du-Nord avec des manifestations à Saint-Brieuc. Libéré en juillet 1949, Jean Le Jeune présida symboliquement une séance du comité central. Mais au même moment, en mars 1949, Jeannette Vermeersch intervint dans une conférence fédérale qui se solda par la mise à l’écart de Pierre Moalic, responsable de L’Aube nouvelle, pour une raison que nous ignorons. Et au printemps 1950, pour des raisons financières et peut-être des problèmes de ligne politique (?), une véritable crise politique éclata. Le 1er février 1950, les RG signalaient le maintien en place de la direction fédérale, ajoutant : « Cependant officiellement un mouvement d’épuration se réalise à l’intérieur du bureau et du comité fédéral ». À la VIe conférence fédérale du 11-12 mars 1950, à Saint-Brieuc, présidée par Waldeck Rochet, un programme de relance de l’action fut décidé après le rapport de Jean Lejeune critiquant « le manque d’énergie de certains dirigeants ». Le bureau et le comité fédéral furent profondément remaniés (4 et 7 membres) ; il fallut deux réunions et des « discussions souvent tendues » selon les RG, pour désigner le secrétariat fédéral. En effet, deux postes de permanents sur trois devaient être supprimés. Jean Le Jeune semblait prêt à quitter ses fonctions mais il fut reconduit à titre provisoire comme secrétaire politique. Deux mois plus tard, une action spectaculaire ressouda le parti dans l’action. Appliquant les consignes d’opposition à la guerre d’Indochine, contre le ministre de la Défense nationale « Pleven-la-guerre », des dirigeants et militants communistes et cégétistes bloquèrent un train d’armement, pendant 2 heures, en gare de Saint-Brieuc, le 11 mai 1950. Dix militants furent incarcérés. Pour échapper à l’arrestation, Jean Le Jeune, une nouvelle fois, et Roger Ruelleux*, secrétaire de l’UD de la CGT, plongèrent dans la clandestinité dans la région. Le 9 juillet, lors de la fête de l’Aube nouvelle, des incidents éclatèrent quand la police tenta d’intercepter les deux responsables. Ce petit jeu du chat et de la souris réjouissait l’opinion publique mais ne développait guère la mobilisation contre le conflit colonial. Jean Le Jeune gagna alors la région parisienne, et pendant un temps il travailla et fut caché dans les locaux de l’Humanité jusqu’à ce qu’un article de France-Dimanche dénonce sa présence. Avec les dix militants briochins emprisonnés jusqu’en décembre 1950, le commandant Émile dans la Résistance se présenta au procès devant le tribunal militaire de Paris, en janvier 1951, et tous furent acquittés.

De fait, le secrétaire fédéral ne pouvait plus assurer ses responsabilités politiques départementales et de toute façon, avec une épouse député (jusqu’en juin 1951) et trois enfants en bas âge, Jean Le Jeune souhaitait reprendre un emploi. En 1951, il tenta en vain de se faire embaucher comme mécanicien à Air France et à UTA puis revint à Saint-Brieuc. Avec difficulté, il trouva du travail dans une usine de pièces de précision, la société Lefevre au Jouguet en Saint-Brieuc de 1951 à 1954. En 1952, il effectua un voyage en Bulgarie. Membre du comité fédéral, il dirigea alors la section communiste de Saint-Brieuc et prépara les élections municipales de 1953. Le PCF qui avait 9 conseillers municipaux sortants tomba à 6 élus dans la municipalité dirigée par le MRP Victor Rault et le socialiste Antoine Mazier*, premier adjoint. L’ouvrier métallurgiste Jean Le Jeune, placé en 10e position sur la liste n’en fut pas moins élu conseiller municipal de Saint-Brieuc. Il se souvient avoir provoqué un incident en refusant de rendre hommage aux soldats tombés à Dien Bien Phu en Indochine car les combattants du Viet-Minh n’y étaient pas associés. Avec un autre ouvrier communiste, Jean Prual, il resta ostensiblement assis puis quitta la salle du conseil avec fracas, ce qui lui valut les critiques de Édouard Prigent*, le responsable du groupe communiste. Quand son épouse Hélène Le Jeune obtint en 1954 un poste d’institutrice dans la Manche, son mari s’y installa mais il fut rapidement licencié de l’entreprise qui l’avait embauché car il avait fondé un syndicat CGT. Ne trouvant rien à Cherbourg, Marcel Paul* lui proposa provisoirement un travail d’archiviste au CCAS d’EDF en attendant un poste chez Dassault. Mais la sécurité militaire s’opposa à son entrée dans une usine travaillant pour la Défense nationale. Il fut néanmoins embauché dans une usine de sous-traitance d’aviation à Saint-Maur. Puis, en 1956, Jean Le Jeune fut recruté comme moniteur-tourneur dans un centre de formation de Sud-Aviation dans le XIIe à Paris où il effectua le reste de sa carrière professionnelle, travaillant ensuite à la direction de l’entreprise.

Jean Le Jeune développa parallèlement une autre passion, celle de collectionneur de milliers d’instruments de musique qu’il exposa un temps dans sa maison de Saint-Nicolas-du-Pélem où il prit sa retraite en 1978. Ce vétéran du parti poursuivit son action militante, par exemple lors des fêtes de L’Aube nouvelle et au sein des associations d’anciens résistants comme l’ANACR dont il était le président d’honneur en 1996 ou du comité de liaison des associations de résistance des Côtes-du-Nord.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136662, notice LE JEUNE Jean. Pseudonyme dans la Résistance Émile par Christian Bougeard, version mise en ligne le 8 avril 2011, dernière modification le 8 septembre 2011.

Par Christian Bougeard

SOURCES : Arch. Dép. Côtes-d’Armor, 1 W 6 et 7. Rapports du Préfet (1944-1945) et (1946-1954) ; 1 W 12 et 13. R. des RG (1946-1950) et (1951-1954). — Arch. RGASPI. Fonds 495-270-258. Questionnaire biographique ; son épouse Hélène a également un dossier : 495 270 302. — Fonds CRHMSS-Paris. — L’Aube nouvelle, 1944-1950. —
Entretien avec Jean le Jeune le 29 juin 1981. —
Christian Bougeard, Le choc de la guerre dans un département breton : les Côtes-du-Nord des années 1920 aux années 1950, thèse d’État, Rennes 2, 1986.

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