LE CAROFF Guillaume

Par Christian Bougeard

Né le 22 juillet 1914 à Maël-Carhaix (Côtes-du-Nord), mort le 30 novembre 1995 à Rostrenen (Côtes-d’Armor) ; agriculteur puis gérant de coopérative agricole ; maire de Kergrist-Moëlou (1945-1983), conseiller général (1945-1985), député communiste des Côtes-du-Nord (1956-1958).

Aîné d’une famille de six enfants, Guillaume Le Caroff, était le fils d’un ouvrier agricole qui travaillait dans une ferme de Maël-Carhaix dans le Centre Bretagne, région pauvre où la question sociale se doublait d’un affrontement séculier entre les Bleus et les Blancs. Sous l’influence du propriétaire qui employait son père, Lemoine, il fréquenta l’école privée confessionnelle et fut enfant de choeur. Le curé proposa à ses parents de financer ses études en l’envoyant au petit séminaire pour en faire un prêtre. Mais, le père Le Caroff, formé à l’école laïque et de sensibilité radicale-socialiste, déclina cette offre. En 1925, la famille Le Caroff quitta Maël-Carhaix pour s’installer comme fermiers dans une ferme de Kergrist-Moëlou de 25 ha. En 1928, le jeune Guillaume obtint son certificat d’études primaires à l’école publique de Rostrenen puis étudia deux ans au cours complémentaire de la petite ville. Selon l’hommage prononcé le 2 décembre 1995 par le sénateur communiste des Côtes-d’Armor, Félix Leyzour, sa composition française au certificat d’études fut lue en classe comme modèle. Puis, il travailla comme aide familial sur l’exploitation paternelle. Selon le témoignage de son frère Édouard, dans les années 1930, Guillaume Le Caroff développa sa conscience politique à travers les affrontements gauche-droite très rudes aux élections législatives dans la deuxième circonscription de Guingamp. Le marquis de Kérouartz (URD), élu de justesse en 1930 et en 1932, fut battu de quelques voix par le jeune radical-socialiste Sérandour en 1936. Guillaume Le Caroff s’engagea à gauche dans les luttes contre les ventes-saisies animées par la CGPT, nombreuses de 1932 à 1935, et dans l’aide aux réfugiés espagnols lors de collectes de pommes de terre du Secours rouge, actif dans les Côtes-du-Nord. Le 30 octobre 1938, il assista au grand meeting de Marcel Cachin* à Maël-Carhaix qui s’adressait à la fois aux ouvriers ardoisiers et aux paysans (1 000 à 3 000 participants selon les sources). Cet itinéraire semble plus conforme à la réalité politique et sociale de la région qu’une note biographique des RG de 1956 qui affirmait « qu’avant guerre, il [avait] milité aux Jeunesses dorgéristes Chemises vertes ».

Mobilisé en 1939, fait prisonnier le 4 juin 1940 à Dunkerque, Guillaume Le Caroff fut libéré en décembre 1941 au titre de soutien de famille. En 1942, il pointa à deux reprises à la Kommandantur de Guingamp puis, réfractaire à ce contrôle, il s’installa à Maël-Carhaix. À la fin de 1942 et au début 1943, quand le Front national s’organisa dans la région (tracts contre le STO attestés en mars 1943 à Rostrenen), il participa à la Résistance. Il était chargé de la diffusion du Patriote des Côtes-du-Nord, l’organe clandestin du FN. Les FTP étaient nombreux et actifs en Haute-Cornouaille et un maquis se forma sur la commune de Kergrist-Moëlou en juin 1944. Guillaume Le Caroff avait adhéré au parti communiste en avril 1944 ou en juillet selon son questionnaire biographique interne du 15 mai 1945 — une cellule existait avant-guerre à Kergrist-Moëlou. À la Libération, avec Jean Bonniec, il organisa des comités de Défense et d’Action Paysanne (CDAP) qui se fondirent dans la CGA. En janvier 1945, selon L’Aube nouvelle, il avait 70 CDAP regroupant plus de 5 000 paysans dans les Côtes-du-Nord. G. Le Caroff fut sollicité par le parti pour se présenter aux élections de 1945 car il était alors considéré comme « un militant sérieux [mais] sans grande connaissance politique ». Membre actif du comité local de libération, il fut successivement élu maire de sa commune, puis conseiller général de Rostrenen, en battant le Dr Bellec, conseiller général (radical-socialiste) de 1937, pourtant membre du CDL élargi après la Libération. Le Centre Bretagne bascula vers le communisme. En septembre 1945, le sud-ouest des Côtes-du-Nord désigna quatre conseillers généraux communistes et un socialiste et neuf maires PCF sans oublier le député Guillaume Daniel* en 1945-1946. Une nouvelle génération de futurs « notables rouges » émergeait de la Résistance, incarnée aussi par Auguste Le Coënt*. En janvier-février 1947, Guillaume Le Caroff suivit l’école centrale des dirigeants fédéraux. Les réseaux agricoles fonctionnaient bien : de 1945 à 1950, il fut secrétaire départemental de la CGA, présidée jusqu’en 1949 par le socialiste Romain Boquen. En 1954, il fut exclu du conseil d’administration de la FDSEA car il n’était plus exploitant agricole. À partir de 1963, le MODEF prit le relais. Proche du PCF, ce syndicat agricole était influent en Haute-Cornouaille dans les années 1970.

Guillaume Le Caroff s’enracina électoralement comme maire de Kergrist-Moëlou de 1945 à 1970 et conseiller général de Rostrenen de 1945 à 1985. En 1970, avec la formation du « grand Rostrenen », Guillaume Le Caroff enleva plus difficilement la nouvelle municipalité (élu seulement au 2e tour, avec 12 conseillers contre 11). Pourtant, en 1961, il était réélu conseiller général du canton avec 56,95 % des voix et 58,8 % en 1973. Au conseil général présidé jusqu’en 1976 par René Pleven, il appartenait en 1958 à la commission des finances et se battait pour la défense de l’emploi dans le Centre Bretagne (ardoisiers de Maël-Carhaix, abattoir de Rostrenen). À partir de 1967, il fut membre de la commission de l’Éducation nationale et des Affaires sociales, et à ce titre, il fut le rapporteur en 1971 d’un « vœu relatif à l’enseignement de la langue et de la culture bretonnes ». Mais à la fin des années 1970, l’usure politique commençait à se faire sentir et la concurrence à gauche et surtout à droite devenait plus rude. Mis en ballottage serré par l’abbé Radenac (droite), Guillaume Le Caroff ne fut réélu au conseil général en 1979 qu’avec 51 % des voix. Dans les années 1980, le vote communiste s’éroda face à la montée du PS. Aux élections municipales de mars 1983, la division de la gauche au premier tour conduisit à l’échec au second. L’abbé Radenac enleva Rostrenen. C’était sans doute le combat de trop et Guillaume Le Caroff ne se représenta pas aux élections cantonales de 1985.

Sous la Quatrième République, Kergrist-Moëlou était un bastion communiste : les listes du PCF aux élections législatives firent un peu moins de 50 % des voix en octobre 1945 et juin 1946 mais dépassèrent ensuite la majorité absolue en novembre 1946, juin 1951 et janvier 1956. C’était encore le cas pour les candidats communistes en 1958, 1962, 1967 et 1973, malgré un léger tassement en 1968. Guillaume Le Caroff était considéré par les autorités (en 1956-1958) comme « énergique, très actif et très sympathique » et comme « l’homme le plus influent de la région dans les milieux agricoles ». En outre, la présence aux élections législatives du maire et conseiller général Le Caroff expliquait de tels résultats. En juin 1951, il était en 2e position sur la liste communiste, derrière Marcel Hamon*, député sortant, mais devant Hélène Le Jeune, elle aussi députée sortante. Du fait des apparentements (SFIO-MRP-liste Pleven, centre et droite), et malgré l’arrivée en tête de la liste communiste (26,6 % des suffrages), le PCF n’eut aucun élu. Guillaume Le Caroff devint alors un cadre important de la fédération départementale. En 1946, il était membre du comité fédéral. Puis, en 1949, au moment où le parti traversait une crise grave, il fut invité à assister aux réunions du bureau fédéral dont il devint membre titulaire en mars 1950 (VIe conférence fédérale). En 1952, il abandonna ses activités agricoles à la ferme familiale et s’investit davantage dans le militantisme politique. Il entra au secrétariat fédéral aux côtés d’Édouard Quemper* et de Marcel Alory* et devint permanent jusqu’au début 1956, date de son entrée au Parlement. Il resta membre du bureau fédéral jusqu’en mai 1961, puis siégea au comité fédéral. En 1952 et en 1954, selon le témoignage de son frère Édouard, il aurait émis quelques réserves lors des affaires Tillon-Marty, puis Lecoeur quand ces résistants furent exclus. Mais il fit rapidement son autocritique et le parti ne lui en tint pas rigueur.

En effet, aux élections législatives de janvier 1956, c’est lui qui conduisait la liste du PCF (24,4 % des suffrages exprimés), devant Marcel Hamon, tous deux élus. L’agriculteur Guillaume Le Caroff devint député des Côtes-du-Nord (70 338 voix). Il siégea à la commission de l’agriculture où il défendit des projets de lois (prix du blé et des fermages, conservation du beurre fermier). Il se maria en 1957 et eut deux enfants. Le découpage électoral de 1958 défavorisa le PCF. Dans son bastion du sud-ouest des Côtes-du-Nord, on enleva les cantons de Rostrenen et de Saint-Nicolas-du-Pélem (48 % des voix au PCF en 1956), rattachés à la circonscription de Loudéac, et on rajouta trois cantons au nord de Guingamp (17,7 %). En novembre 1958, G. Le Caroff se représenta dans la nouvelle circonscription de Guingamp. Il arriva en tête des huit candidats au 1er tour (26,2 % des voix) mais fut battu au 2e tour (30,6 %) par le centriste MRP, Alain Le Guen (46,5 %) du fait du maintien du candidat de la SFIO, l’ancien député Alexandre Thomas* (22,7 %). En novembre 1962 et en mars 1967, G. Le Caroff ne fut plus que suppléant que François Leizour*, professeur au lycée de Guingamp. Le PCF n’était battu que de très peu au second tour (48 % en 1962, 49,27 % en 1967). À partir de juin 1968, G. Le Caroff n’était plus présent aux élections législatives. En 1959 et 1962, il avait été avec Auguste Le Coënt candidat du PCF aux élections sénatoriales.

Battu en 1958, Guillaume Le Caroff dut chercher un travail car ses parents avaient laissé leur ferme et il n’était plus permanent du parti. Un temps représentant de commerce, il fut licencié pour avoir porté les revendications de ses collègues. On envisagea d’en faire un permanent paysan. De 1959 à 1961, il fut embauché aux établissements Philippe qui fabriquaient des aliments du bétail. Et en 1961, il devint le gérant du dépôt de Rostrenen de la coopérative La Pélémoise créée en 1946 par son camarade et collègue Auguste Le Coënt. Elle comptait environ 1500 adhérents dans les années 1960 et se stabilisa à 2500 en 1982. Au milieu des années 1960, la coopérative traversa une crise qui opposa le président communiste Auguste Le Coënt et son directeur général Yves Raoult, Guillaume Le Caroff désapprouva les méthodes de direction autoritaires du président. Quand les deux hommes s’affrontèrent aux élections municipales de 1965, le soutien de G. Le Caroff à Auguste Le Coënt au second tour sembla avoir joué un rôle décisif pour la réélection du maire sortant de Saint-Nicolas-du-Pélem. En 1967, les deux « notables rouges » se brouillèrent et Guillaume Le Caroff quitta la Pélémoise. De 1959 à 1961, il avait été réélu au bureau fédéral, puis au comité fédéral jusqu’en 1968.

En 1985, Guillaume Le Caroff prit sa retraite d’élu mais il continua à militer au PCF et à présider des associations (section rostrenoise de l’ARAC, l’Association républicaine des Anciens Combattants). Aux élections municipales de 1989, il présida le comité de soutien de la liste d’union de la gauche, conduite par son frère cadet Édouard, qui avait quitté le PCF en 1979. Assurément, Guillaume Le Caroff incarne l’archétype du paysan devenu un « notable rouge » du communisme rural particulier du Centre Bretagne bretonnant qui a dominé la vie politique de la région pendant quarante ans.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136667, notice LE CAROFF Guillaume par Christian Bougeard, version mise en ligne le 14 mai 2011, dernière modification le 6 septembre 2011.

Par Christian Bougeard

SOURCES : Arch. Dép. Côtes-d’Armor, 20 W 80. Élections législatives 1951, 1192 W 39, W 40, W 47 et W 49. Élections législatives 1956, 1958, 1962,1968, 1 W 12 et 1 W 13. Rapports des RG (1946-1950 et 1951-1955). — Arch. comité national du PCF, organigrammes des comités fédéraux (1953-1968). — L’Aube nouvelle, 1944-1950. — Témoignage d’Édouard Le Caroff recueilli par Arnaud Le Breton, 16 octobre 1997 et 7 mai 1998. — Notes de Paul Boulland. — Arnaud Le Breton, L’évolution du communisme rural dans le sud-ouest des Côtes-du-Nord 1958-1983, maîtrise d’histoire, Université de Bretagne Occidentale-Brest, 1998. — Christian Bougeard, Le choc de la guerre dans un département breton : Les Côtes-du-Nord des années 1920 aux années 1950, thèse d’État, université Rennes 2, 1986.

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