LAURENT Jean-Marc

Par Jean-Pierre Besse, Julien Cahon, Philippe Pauchet

Né le 23 mars 1926 à Amiens (Somme), mort le 5 novembre 1944 à Flossemburg (Allemagne) ; apprenti radio-électricien entré à la SNCF ; résistant FTP dans la Somme ; responsable départemental des FUJP ; membre du comité départemental clandestin de Libération.

Fils d’Oscar Laurent, conducteur de travaux aux PTT, et de Marie Laurent, couturière, Jean-Marc Laurent était le neveu du leader communiste Augustin Dujardin*. Oscar Laurent s’était engagé volontairement en 1914, fut fait prisonnier et détenu en Silésie jusqu’en 1918, malgré trois tentatives d’évasion. Après des études primaires dans sa commune natale, à l’école du boulevard Bapaume puis à l’école Saint-Roch Jean Marc Laurent entra au cours complémentaire, puis la société industrielle (établissement d’enseignement technique), reçu dans les premiers au concours. Il y préparait un brevet professionnel d’électricité mais dut arrêter ses études du fait de la déclaration de guerre. Il travailla alors chez Léraillé, un radio électricien du quartier Saint-Acheul d’Amiens (Somme).

De retour d’exode, il fréquenta les Auberges de jeunesse et participa à leurs activité : théâtre, vélo, réfection de bâtiments détruits. Jean Marc Laurent qui ne possédait aucune formation politique et n’appartenait à aucun parti entra dans la Résistance en septembre 1942 au sein du réseau « Centurie », dépendant de l’Organisation civile et militaire (OCM), et amena progressivement ses parents et son frère aîné, aussi prénommé Oscar*, à rejoindre ce réseau. Il recueillit de nombreux renseignements dans la région d’Amiens mais aussi dans celle d’Arras (Pas de Calais) et de Lille (Nord). Pour échapper à la réquisition allemande et ne pas aller travailler à la construction du « mur de l’Atlantique », Jean Marc Laurent entra à la SNCF comme manœuvre.

Jean Marc Laurent, Jacob et Marco dans la Résistance, fut alors en contact avec des membres du Front national, des Forces unies de la jeunesse patriotique et fut incorporé en septembre 1943 dans les rangs des FTP. Un article du Travailleur de la Somme du 8 décembre 1945 en expliquait les conditions : « Il voulait s’enrôler chez nous FTPF, à l’aube de l’organisation de nos groupes. Trop jeune ! Un enfant ! Nous ne pouvions l’accepter. Hélas, en novembre 1943, Lucien responsable FN est arrêté, Serge responsable de l’Oise est tué rue Legrand Daussy à Amiens. Il y des places vides, terriblement vides. Jean-Marc réclame encore une fois l’honneur de se donner à la cause de la France. On ne peut lui refuser. »

Il réalisa plusieurs actions de sabotages et exécuta plusieurs soldats allemands afin de les dépouiller de leurs armes et de leur bicyclettes qui font cruellement défaut dans l’action clandestine.

. Le 20 septembre 1943, il récupéra le vélo d’un soldat en gare du nord à Amiens, le 16 octobre il tua un soldat au Pont Saint-Michel pour s’emparer de ses armes et de son vélo le 2 novembre il procéda se la même manière dans le bois de Querrieu. Le 25 octobre il s’était emparé d’une machine à polycopier. Le 8 novembre il participa à l’incendie de trois wagons de lin en gare de Longueau et le surlendemain il faisait parte du groupe attaquant à la grenade un train de DCA. Le trente, il lance des grenades dans un train de permissionnaires. Il participa aussi à l’attaque de nombreuses mairies pour ravitailler les résistants en tickets de ravitaillement.

Responsable départemental des Forces unies de la jeunesse patriotique, responsable d’arrondissement du Front national, Jean-Marc Laurent était recherché par la police de Vichy et la Gestapo. Malgré les mises en garde de son oncle et du chef régional FTP, Yves Lagarrigue*, il refusa d’abandonner ses fonctions. Dénoncé et arrêté le 24 avril 1944 dans le quartier de la Hôtoie à Amiens, il fut incarcéré à la citadelle d’Amiens, et torturé rue Jeanne d’Arc dans l’immeuble de la Gestapo, qui ne lui soutira aucun aveu. Durant cette période, il arrive parfois à faire parvenir des lettres à ses parents : « […] 36 jours de cellule sans prononcer une parole, interrogatoires, passages à tabac. J’ai tenu le coup. […]. » ; « Le 8, chers parents, 8h30. Départ dans 20 minutes. Gardez courage comme votre fils. Je pars sans aucune souillure. J’ai la conscience tranquille. […] Vous savez comme je vous aime, vous et mon pays. Mon sacrifice aura peut-être été utile. J’espère bientôt recommencer. […] Au revoir de votre fils. Soyez fiers de lui. A bientôt. »

Jean Marc Laurent fut conduit le 8 juin 1944 au camp de Royallieu à Compiègne (Oise) puis déporté, le 2 juillet, dans le « train de la mort » à destination de Dachau. Le 22 juillet, il fut dirigé vers Allach, puis à Hersbrück où se construisait une usine souterraine. Jean-Marc Laurent se blessa gravement sur ce chantier. Transféré par la suite à l’infirmerie du camp de Flossemburg, il y mourut le 5 novembre 1944.

Jean-Marc Laurent reçut à titre posthume la médaille de la résistance, la croix de guerre et la croix de la Légion d’honneur. Un collège d’Amiens porte son nom.

Dernières lettres de Jean-Marc Laurent
 
Lettre de Jean-Marc Laurent après son arrestation (fin avril 1944)
 
Chers parents,
Maman va où tu sais dans la cheminée du haut. Tu trouveras papier, argent. garde tout. Dans le tiroir de la cuisine tu trouveras des papiers. Garde l’argent et les papiers du tiroir. Préviens la Mère Bruno pour qu’elle dise à Jacques de prendre ce qu’il y a dans la cheminée du bas. Brûle les tracts et confiance ! Pour moi, mauvaise situation pour le pétard. Pour le reste ils n’ont pu rien me faire dire et ils n’ont rien trouvé dans les poches. Je sais ce que c’est que le passage à tabac, question d’habitude. Brûle le papier tout de suite. Vendredi apporte une couverture (je suis mort de froid, cellule de 1,50 m,1 paillasse, 1 couvre-pied c’est tout) un pull et nous avons à manger, pas de pain, beaucoup de gras et de sucre, pas de cigarettes. Ne te sers du copain comme correspondant que dans un cas urgent.. Garde contact avec lui. Surtout prudence.
Dis que j’ai toujours habité la maison, ne parle pas des flics français.
Un gros bec à tous et courage. On les aura
Gardez votre sang-froid.
 
Lucien Bocquet, un ancien camarade, connu à la Société industrielle, venu faire des réparations sur le réseau d’électricité de la citadelle, lança crayon et papier à Jean-Marc Laurent. Il récupéra cette lettre et la porta aux parents de ce dernier.

Deuxième lettre

Chers parents,
Départ dans 20 minutes, gardez courage comme votre fils. Je pars sans aucune souillure, j’ai la conscience tranquille.
Restez calmes, nous nous retrouverons bientôt. Les mots ne viennent pas, vous savez comme je vous aime, vous et mon pays, mon sacrifice aura peut-être été utile.
J’espère bientôt recommencer. Pas une parole n’est sortie de ma bouche et pourtant à quel prix. Enfin gardons courage et à bientôt.
Un copain te mettra s’il peut, quelques renseignements, envoie le colis que tu as préparé, il ne sera pas perdu, les restants te renverront les emballages et le linge.
Au revoir de votre fils, soyez fiers de lui.
A bientôt.

DOCUMENTS. Lettres antérieures à la dernière lettre.

Amiens, le 18.05.1944
Très chers parents,
J’ai reçu votre lettre le 17 et je viens d’avoir le droit d’écrire - que le temps est long, tout seul, sans une caresse - Quelle peine ai-je dû vous faire à tous pour une bêtise. Enfin, j’ai reçu des nouvelles, c’est le principal. De mon côté, tout va bien. Je suis content de pouvoir vous rassurer, je vois à peine clair pour écrire. Je voudrais changer de pantalon, donne moi mon golf. Il me faudrait encore du linge d’avance. Tu as le droit de m’envoyer un colis le Mardi et le Vendredi si cela est plus pratique pour toi fais le. Ne m’envoie pas trop de bouteilles, je n’ai pas beaucoup de place et pas trop de boîtes. En cas de changement, je serai embêté c’est pour cela que 2 petits colis seraient plus pratiques. Je n’ai pas reçu de vivres dans mon colis du 12. ll n’y avait qu’un filet. S’il y avait 2 sacs, le deuxième je ne l’ai pas eu. Je n’ai eu que le sac contenant du linge au complet. Tu parles si j’ai faim. Espérons que demain ce ne sera pas pareil. Ton bouquet de muguet m’a fortement ému, je n’ai pu m’empêcher de pleurer - Envoie moi de l’Aspirine, demande si je peux avoir des livres - Dis bonjour à toute la famille, et dis que cela va bien. Georgette est partie, tant mieux.
Demande 1 reçu de toutes mes affaires (portefeuille etc…) rue Jeanne d’Arc, j’avais 1500 F ; j’ai pensé à vous toute la journée je n’ai que cela à faire.. Il me faut aussi un peigne. N’oublie pas le linge d’avance.
 
Chère Maman, enfin le cauchemar est fini … pour l’instant.
36 jour de cellule sans prononcer une parole, interrogatoire, passages à tabac j’ai tenu le coup. Je n’espère qu’une chose, partir en Allemagne le plus tôt possible. J’ai demandé à partir comme travailleur. Maintenant je suis en carré de 22 gars. Cela va mieux, demande une visite pour Vendredi. Dans mon colis, envoie moi du tabac (boîte à double fond, pots en contenant d’autres etc…) c’est la seule chose que je demande de m’envoyer, plus que la nourriture pour une semaine. je suis surchargé de casse-croûtes, juste le stricte nécessaire, je mange peu. Brûle cette lettre et n’en parle pas. Sur tes lettres ne parle ni des voisins, amis, frères, chagrins de mémère (coups plus durs).
Courage et tendresse !
J’oubliais le plus important. Tu as le droit de me rendre visite.
A brûler.
Envoie moi des timbres et un médicament, le scabiolas, pour la galle
 
Je vous embrasse bien fort en espérant une visite.
Bons baisers de votre fils, frère et petit-fils.
A bientôt.
Jean-Marc

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136737, notice LAURENT Jean-Marc par Jean-Pierre Besse, Julien Cahon, Philippe Pauchet, version mise en ligne le 12 mai 2011, dernière modification le 9 avril 2021.

Par Jean-Pierre Besse, Julien Cahon, Philippe Pauchet

SOURCES : Le Travailleur de la Somme, 1945-1950. — Le Courrier picard, 1945-1980. — Albert Oriol-Maloire, Ces jeunes dans la guerre, 1939-1945, Amiens, Editions Martelle, 1997,175 pages. — Jacques Béal, Hommes et combats en Picardie, 1939-1945, Amiens, Editions Martelle, 1994, 182 pages. — Gérald Maisse, Occupation et résistance dans la Somme, 1940-1944, Abbeville, Editions Paillart, 2005, 474 pages. — Site Internet du collège Jean-Marc Laurent. — La Résistance dans la Somme DVD Rom Fondation de la Résistance. — État civil. — Note de Philippe Pauchet.

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