LAFONTAINE Jo [Joseph, Louis, Marie, Bernard dit]

Par André Caudron

Né le 18 novembre 1923 à Lamarque-Pontacq (Hautes-Pyrénées), mort le 8 novembre 1960 au Havre (Seine-Maritime) ; prêtre du diocèse de Bayonne (Hautes-Pyrénées, 1951), prêtre-ouvrier de la Mission de France au Havre (1952), insoumis (1954) ; secrétaire de la section CGT des Tréfileries et laminoirs du Havre, délégué du personnel et au comité d’entreprise, secrétaire adjoint du syndicat des métaux du Havre ; sympathisant communiste, militant du Mouvement de la paix.

Fils d’un cordonnier qui devint fonctionnaire de police à Saint-Jean-de-Luz (Basses-Pyrénées), Joseph Lafontaine appartenait à une famille enracinée dans le terroir chrétien du pays basque. Il fréquenta l’école libre, la Croisade eucharistique, le petit puis – de 1941 à 1943 – le grand séminaire de Bayonne (Basses-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques). Voulant être missionnaire et ouvrier, il fit des stages en usine dans la région parisienne pendant l’été 1947 tout en étant rattaché à la paroisse Notre-Dame Auxiliatrice de Clichy. Il travailla dans un atelier d’Aubervilliers, à La Câblerie alsacienne de Clichy et enfin au centre de rééducation professionnelle de la CGT d’où il sortit avec le CAP d’ajusteur. « Dans tous ces postes », signalait alors un vicaire de Clichy, « il a gardé l’union à Dieu, l’observance d’un règlement de séminaire, une très grande générosité, tout en s’adaptant avec une étonnante facilité à la vie ouvrière d’usine et de quartier comme en peuvent témoigner les pères Riche et Olhagaray* », tous deux prêtres-ouvriers. En octobre 1947, Jo Lafontaine entrait en troisième année du séminaire de la Mission de France à Lisieux (Calvados).

Envoyé en 1950 comme séminariste ouvrier aux Aygalades à Marseille (Bouches-du-Rhône), il fit équipe avec Georges Mérighi et François Vidal*. Ordonné prêtre le 11 novembre par Mgr Delay, archevêque de Marseille, il devait exercer son sacerdoce dans la cité phocéenne, mais sa conception de l’apostolat ouvrier qui rejoignait celle d’André Piet*, Albert Gauche et Charles Monier* s’avéra incompatible avec celle du dominicain Jacques Loew*, avec lequel il devait faire équipe. Il fut remis à la disposition de la Mission de France qui l’envoya provisoirement à Angoulême (Charente).

Le 15 septembre 1952, Jo Lafontaine fut affecté à l’équipe de prêtres-ouvriers de la Mission de France qui venait de se fonder au Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) en accord avec Mgr Joseph Martin, archevêque de Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime). Il eut pour coéquipiers Jean Cottin, l’aîné, responsable du petit groupe, et Joseph Aulnette, un sous-diacre qui choisit rapidement le laïcat lorsqu’il comprit qu’il ne pourrait pas devenir prêtre-ouvrier (Jean-Marie Huret allait le remplacer à l’automne 1954). Jo Lafontaine trouva rapidement du travail. Jean Cottin l’a dépeint ainsi : « Homme du peuple qui aborde sans effort le travail manuel, immédiatement à l’aise dans le compagnonnage ouvrier... [...] c’est cette foi qui le pousse à partager totalement la condition ouvrière, à devenir dans l’effort, la souffrance, l’enthousiasme aussi l’un de ceux qui la vivent. Mais c’est aussi un point d’arrivée, l’aboutissement d’un projet qu’il a poursuivi avec ténacité et qui se concrétise avec l’approbation explicite de ses supérieurs. Du premier jour où Jo est entré dans une usine, il est devenu un militant ouvrier ; l’une des figures les plus populaires du syndicat des métaux du Havre. »
Affecté à la paroisse de Harfleur (Seine-inférieure, Seine-Maritime), il y retrouva entre autres Jean Cottin et Louis Gehin.

Attentif aux menaces qui pesaient sur son apostolat, Jo Lafontaine allait aux réunions nationales qui rassemblaient les prêtres-ouvriers. Lors d’une réunion à Paris, le 12 avril 1953, il fut nommé membre de la commission exécutive de leur collectif, et bien qu’il œuvrât pour montrer le bien-fondé de leur mission, il fut bientôt placé devant cette alternative : obéir au pape et quitter le travail ou choisir l’insoumission et rester en usine. « Assez vite, me semble-t-il, et sans déchirement apparent, écrit Jean Cottin, a prévalu chez l’un et l’autre la résolution de rester au travail. À mesure qu’elle prenait corps, nous nous sommes attachés à la justifier. Nous avons essayé d’approfondir les raisons religieuses qui nous paraissaient légitimer notre maintien au travail et de les faire comprendre à l’archevêque. » Dans une lettre du 24 avril 1954, ils lui avaient fait part de leur décision de ne pas abandonner leur emploi. Le 2 mai, une lettre de Mgr Martin leur retirait l’autorisation de résider dans son diocèse et d’y travailler. S’ils ne s’inclinaient pas avant le 10 juillet, ils seraient frappés d’un suspens a divinis (interdiction de célébrer et de recevoir les sacrements) qui allait leur être signifié deux jours plus tard.

De nombreuses pressions s’exercèrent alors sur Jo Lafontaine, venues de sa famille, d’amis et notamment du clergé. De son côté, il écrivait des lettres « prudentes » aux siens, laissant planer le doute sur sa situation exacte, surtout auprès de sa mère. En octobre, il apprit que celle-ci était atteinte d’un cancer. L’évêque de Bayonne, Mgr Terrier, lui ordonnait de revenir dans son diocèse et mettait en avant l’état de sa mère. Pour elle, son fils trahissait, reniait son Dieu. « Il vécut désormais dans le malentendu, l’équivoque de rapports familiaux et d’un langage frisant l’hypocrisie, insupportables à son tempérament direct. » « L’obéissance qu’on nous imposait, dit Jean Cottin, devenait non seulement un test de notre fidélité à l’Église mais mettait en question sinon la validité du moins la qualité, l’efficacité de notre sacerdoce. Notre obstination vidait celui-ci de sa substance, nous devenions déserteurs, bientôt des traîtres, promis à la désobéissance en ce monde et au châtiment dans l’autre. » Jo Lafontaine était l’un des prêtres-ouvriers les plus durement touchés. Au Havre, Jean-Marie Huret avait rejoint les deux amis dans l’insoumission, sans encourir aucune sanction, et Jean Cottin, allant passer les fêtes de Noël en famille, reçut une lettre de son évêque l’autorisant à « célébrer la Sainte Messe dans toutes les paroisses de chez nous », autrement dit dans tout le diocèse de Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord). Jo Lafontaine allait rester « interdit » jusqu’à sa mort.

L’état de sa mère empirant, il partit pour un long séjour à Saint-Jean-de-Luz en février 1955 et rencontra son évêque : « J’ai abordé à la fin la question de la messe comme un mendiant. C’était pénible, il a longuement hésité pour me demander de ne la dire qu’en « strict privé ». Je l’ai dite trois jours, je ne la dirai pas pour le moment car les prêtres, curés, vicaires qui m’ont vu n’ont pas accepté l’arrangement et m’ont dit qu’ils en étaient scandalisés. » Le 1er mars, il écrivit à Mgr Terrier qu’il restait auprès de ses parents et qu’il remettait en question sa façon actuelle de vivre : « Je pense en effet que, si elle m’a paru juste dans ses intentions et la seule possible, elle est une erreur qui peut être cause de déviations graves par rapport à l’Église et à son sacerdoce. Mais je suis assez désemparé, je vous l’avoue, pour envisager l’avenir et je ne vois pas clairement comment me situer dans l’effort de l’épiscopat pour l’évangélisation de la classe ouvrière. Je ne peux pas, dans les circonstances actuelles, prendre une décision plus complète. »

Ce texte fit l’effet d’une bombe, d’un « lâchage ». Pour Jean Olhagaray, insoumis comme lui, c’était une « lettre de capitulation ». Jo répondit : « Jamais encore je n’ai autant ressenti combien on peut être écartelé, à m’éclater et à se vider de la vie. » Mais il regagna Le Havre avant la mort de sa mère, fin juin. Ayant perdu son emploi, il cherchait du travail. Très vite il entra aux Tréfileries et laminoirs du Havre – les « Tréfil » – une « immense usine » où son arrivée marqua un nouveau départ de l’équipe. Il devint rapidement l’un des secrétaires de la section syndicale, secrétaire adjoint du syndicat des métaux CGT du Havre, délégué du personnel et au comité d’entreprise, membre de la commission administrative de l’Union départementale de la Seine-Maritime. « Jo, tu en fais bien de trop », lui disait-on souvent. Il lui arrivait de travailler sur la machine la plus dure, « par la volonté délibérée de certains de ses chefs ». S’y ajoutaient « la saleté, le bruit infernal, les cadences de production, huit heures consécutives et six jours par semaine ». Il avait refusé une situation plus avantageuse que la direction lui avait proposée pour essayer de « l’acheter ».

Il animait aussi le comité du Mouvement de la paix de son quartier, il était de toutes les réunions et manifestations, en particulier contre la guerre d’Algérie. Il s’occupait de loisirs des jeunes. Il vendait l’Humanité-Dimanche et allait aux réunions de cellule. Il avait participé à la rédaction d’un appel : « Pourquoi je vote communiste. » D’abord sympathisant actif, il fit une demande d’adhésion au parti, section du Havre, « sur des bases bien précises », après beaucoup d’hésitations. « Dans un souci de loyauté, disait-il, je crois devoir préciser que je ne partage pas la perspective communiste en matière de religion, mais je bénéficie du parti pour apprécier la situation économique et politique. » Le refus de son adhésion le frappa comme « une blessure personnelle » qui « creusa un peu plus sa solitude ». À vrai dire, il ne se plaisait qu’en groupe. Il subissait des accès de tristesse, voire de prostration. Le surmenage, la dépression, l’épuisement réveillaient et accentuaient son angoisse.

En 1957, avec Jean Cottin et Jean-Marie Huret, Jo Lafontaine fut l’un des artisans de la reprise de rencontres nationales de prêtres-ouvriers insoumis autour de Bernard Chauveau, en vue d’un effort collectif de réflexion sur « la composante sacerdotale » de leurs vies. Il engagea aussi des relations avec la paroisse du Havre-Graville (1959-1960). Toujours à la recherche d’un certain équilibre, il tenta une brève expérience de vie en couple, hésitant devant un projet de mariage avec une jeune ouvrière de son usine. Que se passa-t-il le 8 novembre 1960 ? Il prit son travail comme d’habitude à 14 h mais il dut le quitter à 17 h et rentra chez lui. À 18 h, on le trouva dans le coma. Il mourut vers 22 h sans avoir repris connaissance. Le samedi et le dimanche précédents, il avait encore pris part au Ve congrès du syndicat des métaux.

Son compatriote et ami Jean Olhagaray estimait que Jo Lafontaine était « acculé au désespoir, dans une impasse. […] Le diktat de Rome l’obligeant à renoncer pratiquement à l’une ou l’autre de ses appartenances provoqua chez lui un tel drame intérieur qu’il en fut détruit dans son être. Il lui fut impossible de prendre une décision sans avoir le sentiment de se renier. Il en mourut. » Peu après son inhumation à Saint-Jean-de-Luz, sept prêtres-ouvriers de la région parisienne écrivirent au cardinal Feltin, leur archevêque, le 20 janvier 1961, une lettre motivée par cette disparition dramatique : « Sous des dehors la plupart du temps gais, avec cette rondeur méridionale que renforçait son accent basque, [Jo Lafontaine] a été probablement le plus douloureusement marqué d’entre nous, jusqu’au bout, par les contradictions de notre situation, lui qui avait un besoin particulier de netteté et d’unité dans sa vie. Les incompréhensions rencontrées dans certains milieux familiaux et chrétiens, les difficultés du dialogue avec certains prêtres, en particulier de son pays, les suspicions éprouvées, ce manque de contact direct, loyal, confiant et réaliste avec ceux qui représentent l’Église, jamais il ne s’y est habitué, jamais il ne s’y est résigné. Et tout cela le minait parce qu’il n’acceptait pas que la classe ouvrière ne rencontre jamais l’Église sous l’aspect qui doit être le sien. »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article136781, notice LAFONTAINE Jo [Joseph, Louis, Marie, Bernard dit] par André Caudron , version mise en ligne le 25 avril 2011, dernière modification le 14 octobre 2021.

Par André Caudron

SOURCES : Arch. de la Mission de France, E-1, MDF 3 P 16.2, ANMT, Roubaix, 1993002/0002 à 0008. – Texte manuscrit de Jean Cottin sur Jo Lafontaine, sans titre ni signature, rédigé semble-t-il en 1975, 27 + 13 p. – Joseph Lafontaine prêtre-ouvrier - Le Havre 1952-1960, Témoignages et documents, brochure polycopiée, s.d., 18 p. – La Lettre, 305-306, mars-avril 1984. – Pierre Pierrard, L’Église et les ouvriers en France, 1940-1990, Hachette, 1991. – Oscar L. Cole-Arnal, Prêtres en bleu de chauffe, Éditions ouvrières, 1992. – Jean-Marie Huret, Prêtre-ouvrier insoumis, Le Cerf, 1993. – Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve 1944-1969, Karthala, 2004. – Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, Une histoire de la Mission de France. La riposte missionnaire 1941-2002, Karthala, 2007. – Maurice Combe, Cahiers, février-juin 1954, décembre 1954-décembre 1955.

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