LAGANDRÉ François, Gabriel, Léon, Marie

Par Roger Faist, Frank Georgi

Né le 3 mai 1921 à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), mort le 8 décembre 2009 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ; ingénieur des Mines ; président (1958-1967) de la Fédération française des syndicats d’ingénieurs et cadres (FFSIC-CFTC puis CFDT) ; fondateur et président (1967-1969) de l’Union confédérale des ingénieurs et cadres (UCC-CFDT) ; membre du conseil confédéral et du bureau confédéral de la CFTC-CFDT (1963-1970) ; membre du Conseil économique et social (1959-1969) et de la Commission nationale d’Aménagement du Territoire (1964-1973) ; militant socialiste depuis 1974 et président de Socialisme et entreprise (1982-1988) ; responsable associatif dans le domaine de l’insertion.

Fils d’Ernest Lagandré (1892-1980), agent commercial, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, membre du Parti social français du colonel de la Rocque dans les années 1930, et d’Élisabeth Guerrin (1892-1980), sans profession, François Lagandré était l’aîné d’une fratrie de trois garçons. Il se définissait volontiers comme issu d’un milieu de « vieille bourgeoisie », remontant au XVIIe siècle du côté de son père : une lignée de chirurgiens et de notaires, sans fortune toutefois, le trop grand nombre d’enfants par famille empêchant la transmission d’un patrimoine important. La tradition familiale était marquée par des convictions religieuses affirmées et des liens avec la hiérarchie catholique. Son grand-père paternel avait été l’avocat de l’archevêché de Besançon, et du côté maternel, il comptait un arrière grand-oncle archevêque. Il effectua sa scolarité jusqu’en Première à La Colombière, établissement privé de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) puis poursuivit ses études dans un établissement public. Après des classes préparatoires à Dijon (1939-1940) et à Clermont-Ferrand (1940-1941), il intégra en octobre 1941 l’École des Mines de Paris dont il sortit en juin 1944. À l’École des Mines, il fut président de la Conférence Saint-Vincent de Paul. Comme les autres élèves de sa promotion, et grâce à l’action de la direction de l’École des Mines, il évita le départ pour l’Allemagne et partit fin juin 1943 travailler dans les mines de Lens au titre du STO, d’abord quelques mois comme ouvrier, puis comme sous-ingénieur. En février 1944, il retourna à Paris et acheva sa scolarité à l’École des Mines. Cette même année, il se fiança, puis se maria avec Miriam Courbe, née en 1923 à Paris, avec laquelle il devait avoir quatre enfants : Frédéric (1945), Patrick (1946-1977), Marianne (1948) et Grégoire (1952-1975). Son épouse était l’arrière-petite-fille du député catholique modéré Henri Wallon – l’homme de l’amendement historique de 1875 par lequel la République fut « faite » – et la nièce de Monseigneur Courbe, secrétaire général de l’Action catholique en France.

Devenu ingénieur civil des Mines et requis en lieu et place du service militaire, François Lagandré entra au groupe d’Oignies (1944-1948) comme ingénieur du fond. Après un bref passage par la CGC, il adhéra en 1946 à la CFTC, conscient de la nécessité d’un lien avec le monde syndical ouvrier, mais hostile idéologiquement à la CGT, malgré les efforts de Pierre Le Brun, venu dans les mines nationalisées pour tenter de recruter en milieu ingénieur. Il fut de 1946 à 1948, au titre du syndicat chrétien, administrateur des Houillères du bassin du Nord/Pas-de-Calais. En 1948, il fut nommé chef de siège d’extraction au groupe d’Hénin-Liétard. Parallèlement à ses activités professionnelles et syndicales, il s’impliqua, aux côtés de son épouse, dans l’animation du Mouvement des ingénieurs et chefs d’industrie d’Action catholique (MICIAC), qui allait en 1965 fusionner avec l’Union sociale des Ingénieurs catholiques (USIC) pour donner naissance au Mouvement chrétien des cadres et dirigeants (MCC). Dès 1947-1948, il travailla à fonder la Fédération Nord-Pas-de-Calais du MICIAC et à assurer son expansion. Son engagement au sein d’un mouvement d’Action catholique contribua, selon lui, à clarifier dans son esprit la distinction entre militantisme syndical et cheminement spirituel.

En 1956, il créa le syndicat national des ingénieurs et cadres des Mines, le SNICM-CFTC, affilié à la Fédération française des syndicats d’ingénieurs et cadres (FFSIC-CFTC), fondée à la Libération, et dont le secrétaire général était André Bapaume. Président de ce nouveau syndicat, il devint rapidement vice-président fédéral, avant d’être élu président de la FFSIC en novembre 1958.

En juillet 1959, nommé ingénieur principal, il rejoignit le siège social des Charbonnages de France puis, en février 1962, fut détaché comme chargé de mission au District de la région de Paris où il devint l’un des collaborateurs de Paul Delouvrier à la Délégation générale nouvellement créée. Il habitait alors avec sa famille à Neuilly-sur-Seine (Seine, Hauts-de-Seine). L’infléchissement de sa carrière professionnelle n’interrompit pas son engagement syndical. Il s’attacha à attirer à la CFTC davantage de jeunes ingénieurs diplômés, qui, sûrs de leur identité de cadres dirigeants, se seraient, selon lui, sentis plus à l’aise au sein d’une organisation ouvrière que les « autodidactes » alors nombreux à la Fédération, et qui auraient eu besoin de s’affirmer en cultivant leur particularisme. Son propre syndicat entretenait des relations régulières avec la Fédération des Mineurs, dirigée par Joseph Sauty et partisan d’un syndicalisme chrétien traditionnel. Dans le long débat sur la mise en place des fédérations d’industrie, François Lagandré rejetait à la fois le maintien d’une structure interprofessionnelle nationale entièrement séparée des structures professionnelles et l’intégration pure et simple des syndicats de cadres au sein des fédérations ouvrières. Il se prononça pour une double affiliation, qui permettait selon lui de concilier la nécessaire solidarité entre catégories et la prise en compte de la spécificité de la fonction d’encadrement. La création en 1967 de l’Union confédérale des cadres (UCC-CFDT) constitua l’aboutissement de cette démarche.

Malgré des relations pas toujours faciles avec Eugène Descamps, qu’il attribuait à une forme de défiance « ouvriériste » de l’ancien jociste face à sa condition sociale de grand bourgeois, François Lagandré joua un rôle important dans la vie confédérale au cours des années 1960. À partir de 1960, il fut l’un des cinq responsables fédéraux membres de la commission confédérale d’orientation chargée de réfléchir à l’« évolution » de la CFTC. Représentant d’une organisation nettement favorable au maintien de la référence chrétienne dans le titre et les statuts, il adopta une attitude ouverte mais prudente. Au mois de mai 1961, présent à Rome à l’occasion d’un congrès de l’Action catholique indépendante (ACI) auquel il se rendait avec son épouse, il mit à profit les liens familiaux de celle-ci avec Mgr Courbe pour rencontrer, en compagnie d’Eugène Descamps et de Paul Butet, plusieurs hautes personnalités du Vatican, dont Mgr Ottaviani, secrétaire du Saint-Office. L’objectif de cette délégation informelle était de sonder discrètement la hiérarchie romaine sur une éventuelle déconfessionnalisation de la CFTC, et d’éviter une condamnation qui compromettrait l’opération. En partie rassuré de ce côté, François Lagandré demeurait inquiet des risques de rupture avec une base attachée à la référence confessionnelle. Élu au conseil confédéral au congrès de juin 1963, et « conseiller technique » au sein du bureau confédéral, il considéra comme une erreur la décision prise à ce moment de convoquer un congrès extraordinaire sur l’« évolution » pour la fin de l’année 1964 afin d’accélérer le processus. Au lendemain de la déconfessionnalisation, il présida le « groupe de travail idéologique » chargé de clarifier les orientations de la confédération et qui vit s’opposer les partisans d’une « stratégie autonome » du syndicalisme et ceux d’une « stratégie commune » avec la gauche socialiste. Lui-même demeura en retrait dans ce débat : la stratégie commune présentait à ses yeux des aspects séduisants, mais elle ne pouvait être engagée sans un très large assentiment au sein de l’organisation. En revanche, il désapprouva, sur le fond et sur la forme, la démarche d’unité d’action interconfédérale avec la CGT enclenchée par Eugène Descamps à partir de janvier 1966. Une bonne partie de son activité syndicale au cours de cette période dans cette période fut consacrée à la mise en place et au développement de l’UCC, dont il devint le premier président. Parallèlement, il était depuis 1959 membre du Conseil économique et social, où il présenta en 1967 un rapport sur les problèmes posés par la concentration des entreprises. Il fut également, à partir de 1964, membre de la Commission nationale d’aménagement du territoire.

En mai 1968, ayant trois enfants étudiants, dont une fille en psychologie à l’université de Nanterre, il fut moins surpris que d’autres responsables cédétistes par le déclenchement du mouvement étudiant. Le 16 mai, il se rallia au mot d’ordre d’« autogestion » proposé au bureau confédéral, occasion inespérée pour lui de « promouvoir la responsabilité des travailleurs », tout en regrettant qu’il n’ait pas pu y avoir débat au sein de l’organisation. Au nom des cadres CFDT, il défendit au cours de la crise la priorité accordée à l’accroissement du pouvoir syndical et au relèvement des bas salaires. Il fit partie de la délégation confédérale aux négociations de Grenelle, où il argumenta, en s’appuyant sur son expérience de cadre dirigeant, en faveur du droit syndical dans l’entreprise. En revanche, soucieux d’aboutir à un compromis dans un climat très tendu, il ne crut pas possible de relayer la revendication de non-hiérarchisation des augmentations de salaires, malgré le mandat que l’UCC, au nom de la solidarité, lui avait donné. En dépit de ses aspects positifs, Mai eut pour lui l’inconvénient majeur d’interrompre la réflexion prometteuse entamée au sein du groupe de travail idéologique. Les rapports sur le socialisme autogestionnaire en vue du congrès confédéral de 1970, rédigés hâtivement sur la base des expériences « mal digérées » de 1968, furent selon lui « bâclés » et adoptés dans une atmosphère de radicalisation non maîtrisée. Après s’être retiré, comme il l’avait envisagé depuis longtemps, de la présidence de l’UCC au terme d’une décennie, il ne brigua pas de nouvelles responsabilités confédérales en 1970.

Sur le plan professionnel, la réduction progressive des investissements pour l’extraction du charbon le conduisit à une reconversion en tant que chargé des relations sociales à la direction de la Compagnie La Hénin (1971-1982) – ce qui lui valut certaines critiques au sein de la CFDT – puis en tant que conseiller du président du Crédit commercial de France (1982-1986). Il continua à collaborer à de nombreux organismes officiels et missions de réflexion : il fut membre du Conseil technique des clubs et équipes de prévention spécialisée (CTPS) à partir de 1972, du Comité pour la réforme de l’entreprise de Pierre Sudreau (1974-1975), du groupe de réflexion « sur l’avenir du travail » au Commissariat au Plan (1979-1980), du Conseil national de la consommation (1984-1986). Plus tard, il fut chargé d’une mission sur « l’insertion par l’activité économique » par le Premier ministre Michel Rocard* (1990-1991) et membre du Conseil national de l’insertion par l’activité économique (1991).

Parallèlement, François Lagandré créa et anima de nombreuses structures associatives où il prolongea son action en faveur de l’insertion. Il fut à l’origine en 1971 du Groupe de recherche et d’action auprès des jeunes adolescents de la rue (GRAJAR), conventionné par le ministère de la Santé, qu’il présida jusqu’en 1979. Il s’occupa de l’Association nationale d’entraide féminine (ANEF) de 1972 à 2000, conventionnée par les ministères de la Santé et de la Justice, dont il présida la section parisienne (1972-1975) et au conseil d’administration de laquelle il siégea. Il participa à la création de la Fondation pour la vie associative (la « Fonda ») en 1981, aux côtés de l’ancien président de la CFDT André Jeanson*, et fit partie de son conseil d’administration jusqu’en 1991. Il fut également cofondateur en 1986 d’ATOLL 75, association conventionnée pour la réinsertion de personnes sans domicile fixe, dont il fut administrateur jusqu’à la fin de sa vie. Enfin, il créa l’association « Bail pour tous » en 1990 et en assura la présidence jusqu’en 2002.

Attentif aux enjeux de l’enseignement, François Lagandré fut membre du conseil d’administration de l’Institut d’administration des entreprises de Paris (1960-1969). Il enseigna au Collège libre des sciences sociales et économiques de Paris, fut membre de ses conseils d’administration et de perfectionnement (1963-1973). Il fut aussi chargé d’enseignement au Centre d’études littéraires et scientifiques appliquées (CELSA), dépendant de Paris IV (1967-1992). Un peu plus tard, il entra au conseil de perfectionnement de l’École des Mines de Paris (1984-1986). Il s’était inscrit, une fois retraité en 1986, à l’Institut d’études politiques de Paris dont il sortit avec le titre de docteur en sociologie en 1989.

Sur le plan politique, François Lagandré adhéra en 1974 au Parti socialiste et fut président de Socialisme et Entreprise de 1982 à 1988, association de cadres proche du PS. À ce titre, il organisa trois colloques : « Nouvelles dynamiques sociales dans l’entreprise » en 1982 ; « Entreprises petites et moyennes et pratique de l’innovation » en 1983 ; « Vers des entreprises de citoyens » en 1985.

Il fut successivement chevalier (1970), officier (1983) puis commandeur (2001) de la Légion d’honneur ; officier (1980) puis commandeur (1989) de l’Ordre national du mérite ; chevalier (1985) puis officier des Palmes académiques (1995). Il avait été décoré de la Grande médaille d’or du travail en 1988.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article137313, notice LAGANDRÉ François, Gabriel, Léon, Marie par Roger Faist, Frank Georgi, version mise en ligne le 9 juin 2011, dernière modification le 9 septembre 2011.

Par Roger Faist, Frank Georgi

ŒUVRE : Quels cadres pour demain ?, Toulouse, Privat, 1979 (couronné par l’Académie française). — Nouvelles relations de travail. Pratiques contractuelles et perspectives, Paris, L’Harmattan, 1990. — Principaux rapports officiels : « Problèmes posés par la concentration des entreprises », Paris, Conseil économique et social, 1967. — « L’insertion par l’activité économique », rapport au Premier ministre, 1991. — De la FFSIC à l’UCC 1958-1970, dactyl., 2001. — « Les phénomènes d’errance chez les jeunes de 15 à 25 ans, observations et propositions », Paris, CTPS, ministère du Travail et des Affaires sociales, 1995.

SOURCES : Arch. confédérales CFDT : presse et réunions statutaires ; entretien avec P. Autexier et L. Battais, 25 février 1988. — Arch. interfédérales CFDT, fonds UCC-CFDT : Presse et réunions statutaires. — Cadres CFDT, numéro spécial, « Cinquante ans », novembre 1994. — André Bapaume, Cadres dans une centrale ouvrière : la Fédération des ingénieurs et cadres de la CFDT 1944-1965, dactyl., 1975. — Guy Groux, Les ingénieurs et cadres dans le mouvement ouvrier : le cas de l’UCC-CFDT, Paris, CNAM, 1982. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Guy Groux, René Mouriaux, La CFDT, Economica, 1989. — Frank Georgi, L’invention de la CFDT 1957-1970, Éditions de l’Atelier/CNRS, 1995. — Témoignage de François Lagandré dans « Occupations/négociations. Les syndicats en Mai 68 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 20, juillet-septembre 1990. — Nécrologie de François Lagandré par Michel Noblecourt, Le Monde, 24 décembre 2009. — Who’s who in France (depuis 1963). — Entretien avec Frank Georgi, 11 septembre 1990. — Entretiens avec Roger Faist, 2000. — Témoignage de sa fille, Marianne Nouveau Lagandré, 2010.

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