JURGENSEN Jean-Daniel [JURGENSEN Jean, Daniel, Jacques, Jules]

Par Gilles Morin

Né 4 juillet 1917 à Paris (XIVe arr.), mort le 4 novembre 1987 à Paris (IXe arr.) ; journaliste puis diplomate ; résistant, socialiste ; conseiller municipal de Paris et conseiller général de la Seine (1945-1947) ; député à la première Assemblée nationale constituante.

Fils d’un artiste (musicien), Jean-Daniel Jurgensen intégra l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1937. Il était étudiant lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. Il se maria le 16 décembre 1940 à Bouguenais (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique) avec Marie-Rose Treffot.

Jean-Daniel Jurgensen avait été pacifiste, mais, refusant la défaite et la collaboration avec l’Allemagne nazie, il intégra en septembre, La Vraie France, formation dirigée par Albert Chabanon, liée en 1941 au réseau de renseignements britannique Jade-Fitzroy. Celui-ci fut décapité par la répression et Jurgensen perdit tout contact avec la Résistance. Il adhéra en 1942, grâce à son condisciple Robert Salmon qui y participait déjà, au mouvement « Défense de la France » durant l’hiver 1942 où il adopta le pseudonyme de Jean Lorraine. Il fut intégré dans son comité directeur en novembre 1942. Son intégration, selon Olivier Wieviorka, s’inscrivait dans un élargissement de la direction d’un mouvement qui jusqu’alors avait parié sur un double jeu vichyste et avait ignoré le général de Gaulle. Chargé du journal du mouvement, et des Cahiers de Défense de la France, avec Salmon, il s’imposa comme l’un des politiques de l’organisation, fixant son orientation. Pour sa part, il était gaulliste et c’est lui qui, alors que le mouvement avait fait l’erreur de se montrer giraudiste après avoir été pétainiste, dans un article de mars 1943, concrétisa le ralliement au général de Gaulle, après avoir convaincu Philippe Viannay. Contrairement à ce dernier, Jurgensen et Salmon se prononcèrent et obtinrent ensuite l’adhésion de Défense de la France au Mouvement de Libération nationale fin 1943. Tous deux jouèrent enfin un rôle central dans la rédaction du manifeste (et projet de constitution) de Défense de la France, Jurgensen s’investissant notamment dans la partie diplomatique. Tout en menant son activité résistante, Jurgensen, déjà agrégé de l’Université (en lettres classiques), poursuivait en effet ses études et réussit le concours des Affaires étrangères en 1943. Mais, il demanda un congé pour convenances personnelles, ne voulant pas servir le régime qui le révoqua immédiatement. Il passa dans la clandestinité en juillet 1943.

À la Libération, Jean-Daniel Jurgensen fut avec Aristide Blank, l’un des deux délégués issus de Défense de la France désigné en novembre 1944 à l’Assemblée consultative provisoire de Paris, au titre de responsable du MLN (Robert Salmon et Philippe Viannay représentant directement leur ancien mouvement). Il siégea à quatre commissions : affaires étrangères ; information et propagande ; réforme de l’État et de la législation ; reclassement des attachés commerciaux. Il obtint ses premiers mandats électoraux en avril 1945, en devenant conseiller municipal et conseiller général de la Seine (liste Union des mouvements de Résistance, CDLR, MLN, OCM).

Pour les élections législatives à la première Assemblée nationale constituante en octobre 1945, le MLN s’étant transformé en Union démocratique et socialiste de la Résistance en s’alliant avec des mouvements de la zone Nord, elle présenta des candidats communs avec la SFIO. Jean-Daniel Jurgensen fut placé en deuxième position sur une liste commune SFIO-UDSR, derrière Édouard Depreux, dans la IVe circonscription de la Seine. Élu député à la plus forte moyenne (le PCF emportant quatre sièges et le MRP deux autres). Il s’apparenta au groupe socialiste, ainsi que Pierre Bourdan, Françis Leenhardt* et Robert Salmon ; il était le benjamin des députés UDSR et socialistes avec Robert Salmon. Il fut nommé membre de la commission des affaires étrangères (P.O. Lapie), et de la commission de la presse, de la radio et du cinéma et vota les textes de loi organisant les nationalisations et le projet de Constitution qui fut rejeté par le référendum du 5 mai 1946. Nommé juré devant la Haute-cour de justice, il se démit de ses fonctions en raison de ses multiples occupations. Il adhéra au groupe socialiste au début 1946, ainsi que Robert Salmon, devenant l’un des onze résistants à trouver une place dans le parti à ce niveau, sans en avoir été membre avant guerre : dans le groupe parlementaire on trouvait des résistants des Forces françaises libres, comme Alain Savary*, Georges Gorse, Géraud Jouve, d’autres résistants de l’Intérieur déjà très proches avant le conflit, les syndicalistes Christian Pineau*, Robert Lacoste* et Gilberte Brossolette, veuve de Pierre. Jean-Daniel Jurgensen, avec Francis Leenhardt et Robert Salmon, était parmi les rares hommes nouveaux à se rallier à la SFIO en venant d’un mouvement de résistance relativement éloigné des milieux socialistes. Aucun des deux anciens de Défense de la France ne devait faire carrière à la SFIO.

En effet, Jurgensen fut présenté comme candidat aux élections législatives de juin et novembre 1946, en troisième position sur la liste socialiste conduite par Édouard Depreux, rétrogradé derrière la candidature de Gilberte Brossolette. Il n’avait aucune chance d’être réélu et ne le fut pas, d’autant que les voix socialistes régressaient. Il fut alors chargé de mission au ministère de l’Intérieur en août 1946 (cabinet Depreux), puis fut chef de cabinet au sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères en décembre 1946. Après divers déboires dans le journalisme, il choisit de faire carrière dans la diplomatie, son principal centre d’intérêt.

Peu avant la Libération, Jurgensen avait été délégué au Comité national de la presse clandestine, devenue par la suite Fédération nationale de la presse clandestine (FNPC). Défense de la France s’était vue attribuer en août 1944 le droit de sortir un journal éponyme, devenu France-Soir à partir du 8 novembre. Il en devint l’un des quatre dirigeants comme administrateur de la Société d’édition et de publications, éditrice de France-Soir et Défense de la France en 1945. Mais l’équipe issue de la Résistance se fracturera rapidement et, au printemps 1946, Jurgensen et Salmon quittèrent le journal. Il était également fondateur et directeur de France et Monde, auquel collaboraient par ailleurs André Hauriou et Robert Lacoste*. Il était encore associé dans la Société de sondages et statistiques, avec Yvon Morandat, Pierre Hervé, Pascal Copeaux et Max Barioux.

Jurgensen fit ensuite une carrière diplomatique. Il devint, en 1947, premier secrétaire de la délégation française au Conseil de tutelle des Nations-Unies à New-York, occupa à partir de 1951 le poste de sous-directeur du département d’Afrique-Levant au Quai d’Orsay, puis celui de chef du service d’Europe centrale en 1955. Après avoir tenu un rôle important à la conférence de Genève en 1955, il fut nommé adjoint du représentant permanent du gouvernement français au Conseil de l’OTAN en 1959, revint au Quai d’Orsay en 1964, en tant que chargé des affaires d’Amérique, puis fut directeur adjoint des affaires politiques en 1969. Nommé ambassadeur à New Delhi (1972-1976) puis à La Haye (1980-1982), il obtint la dignité d’Ambassadeur de France.

Jurgensen fut l’un des créateurs et dirigeants de la section syndicale FO des Affaires étrangères. Il demeura jusqu’à une date indéterminée à la SFIO, étant toujours responsable d’un groupe de travail à la commission des affaires internationales du parti en 1954-1955. Il manifesta par la suite son adhésion à la diplomatie du général de Gaulle ; au lendemain du discours d’août 1967 sur le « Québec libre », il fut l’un des rares diplomates à applaudir l’initiative du chef de l’État : « Mon général, vous avez payé la dette de Louis XV ».

Son épouse, très active à ses côtés dans la Résistance, fut une journaliste et écrivain célèbre en son temps, sous le pseudonyme de Rose Vincent.

Il était commandeur de la Légion d’honneur et grand-officier de l’Ordre national du Mérite.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article137397, notice JURGENSEN Jean-Daniel [JURGENSEN Jean, Daniel, Jacques, Jules] par Gilles Morin, version mise en ligne le 19 juin 2011, dernière modification le 29 janvier 2019.

Par Gilles Morin

SOURCES : Arch. Nat. F/1a/3226 ; F/1cII/107, 110, 113/B. — Rapports des congrès de la SFIO, 1944-1956. — Bulletin Intérieur de la SFIO, n° 11. — Noëlline Castagnez, Socialistes en République, les parlementaires SFIO de la IVe République, PUF, 2004. — Duhamel Éric, L’Union démocratique et socialiste de la résistance, 1945-1965, doctorat de l’Université de Paris-Sorbonne, Paris IV, 1993. — Olivier Wieviorka, Une certaine idée de la Résistance, Défense de la France, 1940-1949, Seuil, 1995, 407 p. — Notes de Philippe Nivet. — État civil.

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