JOURD’HUI Bernard, André

Par Marc Giovaninetti

Né le 29 avril 1925 à Paris (XIIIe arr.), mort le 16 novembre 1979 à Paris ; ajusteur ; résistant ; militant parisien du Parti communiste français et de la CGT ; premier secrétaire de la Fédération de Paris du PCF de 1957 à 1962 ; membre du comité central de 1956 à 1967 ; responsable de l’UD-CGT de Paris, puis du Val-de-Marne ; député de la Seine de 1956 à 1958.

Le père de Bernard Jourd’hui, gardien de la paix sur l’acte d’État-civil, était originaire des Vosges, mais il mourut prématurément, laissant son fils unique à la charge maternelle. Il était le deuxième époux d’une veuve de la Première guerre mondiale, qui n’eut pas d’autre enfant. C’était une maîtresse femme, originaire du Limousin, infirmière-chef d’un hôpital parisien, domiciliée rue Véronèse dans le XIIIe arrondissement de Paris, sympathisante communiste, mais lectrice de la presse populaire. Son fils éprouva toujours pour elle un sentiment d’admiration mêlé de respect face à son autorité. Probablement à cause de ses horaires de travail, elle le mit en pension jusqu’à ce qu’il terminât sa scolarité, et bien qu’il fût toujours à Paris et jamais négligé, il souffrit probablement de ce relatif délaissement. Il fut très bon élève à l’école. Il aimait la lecture et l’instruction, décrocha sans difficulté le certificat d’études primaires, mais sa situation familiale et sociale lui barrait toute possibilité de poursuivre au-delà. La guerre, déclarée à ses quatorze ans, boucha aussi les perspectives. Il s’engagea alors dans la voie professionnelle, réussit les CAP d’ajusteur et de décorateur, et se montra fier de s’intégrer à l’aristocratie ouvrière des métallurgistes dans la première de ces spécialités. Outre ses qualités intellectuelles et professionnelles, il cultivait son physique, pratiquant la boxe amateur.

En 1944, il travaillait aux usines Panhard et Levassor dans son arrondissement parisien, et l’approche de la Libération décida de son engagement partisan, encore que ses biographies officielles fassent remonter son engagement deux ans plus tôt. D’après la notice qu’il donna en 1950 au PCF, il rallia le Front national, le rassemblement résistant à direction communiste, en juillet 1944 sous le pseudonyme de Darnys, fut membre des FTP de son usine pour la Libération, et adhéra aux Jeunesses communistes et à la CGT cette année-là. En tout état de cause, il était médaillé de la Résistance, mais peu enclin à évoquer ses gestes de combattant.

Jusqu’en 1946, il fut secrétaire de son groupe local de JC. Si, d’après son fils, il refusa la promotion de contremaitre dans son usine, il gravit en revanche les échelons de la CGT : d’abord simple collecteur, puis secrétaire d’atelier, membre du bureau syndical, secrétaire de la section syndicale, membre du comité exécutif du XIIIe, secrétaire de l’arrondissement, enfin membre du CE de l’Union syndicale des travailleurs de la métallurgie, qui siégeait dans la fameuse Maison des Métallos rue Jean-Pierre Timbaud. Au cours de cette progression dans les responsabilités syndicales, il passa en 1948 par l’école syndicale élémentaire. Mais en 1949, il fut licencié de chez Panhard pour avoir animé la grève du mois de janvier. Il trouva encore un emploi à l’Association ouvrière en Instruments de précision (AOIP), une coopérative de production de matériel téléphonique située dans le XIIIe arrondissement, où l’influence prépondérante du PCF lui permettait d’aménager ses horaires et de se consacrer pleinement à son activité de secrétaire du syndicat CGT des métaux du XIIIe arrondissement.

Toujours d’après la même fiche, son adhésion formelle au PCF, dans la section de son usine, ne daterait que de 1947, et non de 1942. Après son licenciement, il fut rattaché à la cellule Delahaye de la section Gare du XIIIe arrondissement, et en cette année 1950, il était membre du comité de la section Maison blanche. Par ailleurs secrétaire du syndicat des métallos, permanent ou tout comme, il était apprécié comme un « camarade comprenant la politique du Parti » et un « camarade qui se bat » par la section des cadres. Il ne craignait pas en effet de s’exposer dans les manifestations interdites et souvent très violentes de la Guerre froide, comme celle d’août 1949, à la Concorde, qui protestait contre la venue en France du général Bradley, chef d’état-major de l’armée américaine.

Bernard Jourd’hui s’était marié en 1945, avec une jeune mécanographe qu’il disait sympathisante du PCF, mais qui se préoccupait peu de militantisme. Leur fils Gérard naquit en 1946. Sous la férule de Madame Jourd’hui-mère auprès de qui le jeune ménage cohabitait, les relations n’étaient pas toujours au beau fixe, et les époux déménagèrent dans un appartement HLM, d’abord près de la place d’Italie, plus tard sur le boulevard Blanqui, toujours dans le XIIIe, mais en laissant leur garçon à la garde de sa grand-mère retraitée.

Bernard Jourd’hui avait la réputation d’un camarade qui n’avait pas froid aux yeux. Si sa promotion dans la hiérarchie syndicale était déjà assurée, ce fut apparemment l’affaire André Marty qui lui offrit l’occasion de grimper dans le Parti. Le vieux et redouté secrétaire du Parti considérait le XIIIe arrondissement comme son fief exclusif, et les cadres de la Fédération de la Seine dirigés par Raymond Guyot, un proche de Maurice Thorez, n’osaient pas s’y risquer. Quand Marty fut déchu, à l’automne 1952, Bernard Jourd’hui se distingua à la tête des militants qui allèrent déloger de leur siège les irréductibles fidèles de l’ex-« Héros des Mutins de la Mer Noire ». Rien n’indique d’éventuelles tensions entre les deux hommes précédemment, mais Jourd’hui faisait désormais figure d’homme fort du XIIIe arrondissement, d’autant qu’il n’y eut pas de prolongement aux turbulences locales. « Militant exemplaire » [Gérard Jourd’hui], investi de la toute confiance de l’appareil, il commença sa percée au niveau fédéral ; d’abord à la faveur de la « décentralisation », un rétrécissement de la fédération de Raymond Guyot à la seule ville de Paris, le reste du département de la Seine étant partagé entre trois nouvelles fédérations de proche banlieue. Cette opération s’effectua lors des conférences des 27-29 novembre 1953, au Parc des Expositions de la Porte de Versailles pour la fédération de Paris. Jourd’hui, avec nombre d’autres nouveaux venus, fit alors son apparition au comité fédéral. D’emblée, [Raymond Guyot semble avoir distingué les qualités du jeune métallo ; les deux hommes apparaissaient comme extrêmement proches, l’un accompagnant souvent l’autre dans ses déplacements, y compris personnels. Guyot, son aîné de vingt-deux ans, lui aussi prématurément privé de père, visitait régulièrement sa famille et ses camarades dans son département d’origine, l’Yonne, et Jourd’hui était souvent du voyage. Une fois acquise sa promotion au comité central, lors du 14e Congrès au Havre en juillet 1956, il fut désigné pour « suivre » la fédération d’origine de son tuteur politique pendant deux ou trois ans.

Pourtant, en 1954, au 13e congrès national, Jourd’hui avait dû passer son tour, peut-être jugé encore trop inexpérimenté, et il avait aussi manqué l’école centrale des dirigeants fédéraux pour laquelle il avait été désigné par le Secrétariat du Parti, à cause de sa conférence de section qui se tenait en même temps. Il fit cependant une intervention en tant que secrétaire de la section de Maison blanche à ce 13e congrès d’Ivry, reproduite dans le numéro spécial de juin-juillet des Cahiers du communisme consacré à l’événement.

La même mésaventure se reproduisit en 1955 : ratifié pour l’école centrale d’un mois de septembre-octobre, il ne put la suivre. Mais cette fois, sa promotion au CC était inéluctable « Bernard ressemblait de plus en plus à un Thorez jeune (il en avait le physique). […] Il maîtrisait tout le 13e avec panache, il se sentait sûr de lui. On lui prédisait une grande carrière, on parlait même de lui comme d’un futur secrétaire général. » [Gabriel Enkiri]

En janvier 1956, Jourd’hui était présenté aux élections législatives, en troisième position sur la liste de la première circonscription de la Seine, celle de Paris-rive gauche, conduite par Roger Garaudy. Dans la précédente législature, la liste n’avait que deux élus, mais la progression des voix de gauche assura son élection, la liste communiste recueillant 26,3 % des suffrages. Le PCF présentait Jourd’hui avec fierté comme le plus jeune député de l’Assemblée, abusivement, car cette qualité revenait en fait à Jean-Marie Le Pen, un autre élu surprise de la même circonscription, bénéficiaire de la percée poujadiste. Jourd’hui entra à la Commission de la reconstruction, des dommages de guerre et du logement, et à celle du travail et de la sécurité sociale, à laquelle il consacra pendant les deux années suivantes l’essentiel de son importante activité parlementaire, déposant sept rapports, notamment sur les conditions de vie des salariés algériens résidant en France, et plusieurs propositions de loi, telle celle visant à instituer une prime de vacances pour tous les salariés. Son nouveau statut de parlementaire n’atténua en rien son tempérament combattif. D’après Robrieux, il aurait fait le coup de poing dans les travées contre le jeune activiste du bord opposé, Le Pen. Appliquant la discipline de son parti, Jourd’hui dut voter les pleins pouvoirs à Guy Mollet pour sa politique algérienne.

En mai 1954, après seulement cinq mois au comité fédéral, il avait été promu au bureau lors de la deuxième conférence parisienne, et dès la troisième, en juin 1956, non seulement il comptait parmi les cinq secrétaires fédéraux, mais ii se situait en deuxième position, juste derrière Raymond Guyot. Celui-ci ayant été nommé un an plus tôt à la tête de la Section de politique extérieure, une tâche fort accaparante en cette période cruciale pour le mouvement communiste international, sa succession était évidemment pour tous promise à Jourd’hui. C’est ce qu’il advint donc sans surprise à la conférence fédérale suivante, la quatrième, celle des 26 et 27 avril 1957, devant les 606 délégués réunis dans la salle Jean-Pierre Timbaud où Jourd’hui était depuis longtemps comme chez lui. Il s’y montrait, comme il convenait, capable de développer un rapport d’activité fleuve de trente pages. Après le discours d’ouverture où Guyot se forçait à l’optimisme, lui développa sans concessions la « situation difficile » qu’affrontait la fédération : la perte de trois-mille adhérents rebutés en 1956 par les événements de Hongrie ; la « désaffection » des militants, même des responsables aux comités de section, à cause des séquelles de cette affaire ; la « carence » dans les mouvements revendicatifs ; les « désaccords » sur la lutte contre la guerre d’Algérie ; les « querelles de personnes » ; l’élimination des opposants et notamment de ceux qui, membres des comités de section, « exigeaient du parti une prise de position plus ferme et une lutte plus concrète pour la paix en Algérie », ou qui « évoquaient la carence de la direction du parti et de son secrétaire général ». Il concluait que la direction assumait le trouble provoqué par l’affaire hongroise ou le rapport Khrouchtchev, mais qu’elle « ne tolérait plus la moindre opposition au-delà de la section ». Raymond Guyot restait membre du bureau fédéral, mais désormais, c’était Bernard Jourd’hui le patron du vieux siège historique du 120 rue La Fayette.

Malheureusement pour lui, la fédération ne devait pas se redresser, bien au contraire, victime, plus encore que le reste du Parti, des événements de l’année 1956, des turbulences de la politique algérienne, du triomphe de De Gaulle. Comme la plupart des autres députés communistes, Jourd’hui perdit son siège aux élections de 1958, mais n’était pas assez illustre pour être recasé par son parti au Sénat. En outre, les débuts de la désindustrialisation de la capitale, la montée des prix immobiliers qui reléguait le prolétariat en banlieue, commençaient dans ces années à modifier sa composition sociologique en défaveur des communistes. De plus de 22 000 adhérents revendiqués en 1957, l’étiage s’établissait aux alentours de 18 000 en 1961.

Toutefois, pendant toutes ces années, Jourd’hui fut un dirigeant en vue de son Parti, plus que de la CGT désormais, et il semblait promis aux plus hautes fonctions. Il était, en outre, fort apprécié par les militants, volontiers présenté comme un militant vif, ouvert, qui suscitait la confiance et la sympathie. Au cours de l’année 1959, Thorez le reçut au moins deux fois à Bazainville, une marque de distinction prometteuse. Il multipliait les apparitions en assemblées d’informations et en conférences, comme orateur ou comme président, et signait à l’occasion quelque article dans l’Humanité ou dans l’austère revue du comité central, les Cahiers du communisme.

Mais avait-il vraiment assez d’autorité pour diriger une aussi lourde structure dans une situation si défavorable ? Ou assez d’ambition pour se pousser plus haut encore dans l’appareil ? Certains considèrent que c’est là sans doute que résidait sa faiblesse. Son fils mentionne aussi une particularité qui le rendrait atypique parmi les autres dirigeants communistes : autodidacte comme la plupart d’entre eux, lui aimait à mêler à ses lectures des romans américains, ou à voir les films produits par ce pays honni. Il mentionne aussi ses dons de dessinateur et caricaturiste.

Plusieurs auteurs mettent la carrière de Bernard Jourd’hui en confrontation avec celle d’un autre métallurgiste de sa génération, de cinq ans son aîné mais plus tard venu au communisme, Georges Marchais. Ils apparaissent la même année au comité fédéral, en 1953, Marchais quelques mois avant Jourd’hui à la dernière conférence de la Seine ; mais à la conférence fédérale de 1954, « le camarade Marchais » fut publiquement et sévèrement mis en cause pour incapacité par Raymond Guyot. Sa carrière à Paris était bouchée, mais il dut à la protection de Thorez et Frachon d’être recasé dans la nouvelle fédération de Seine-Sud, qu’il dirigea tandis que Jourd’hui officiait à Paris. Tous deux firent aussi conjointement leur entrée au comité central comme suppléants au congrès de 1956. Reste l’énigmatique épisode d’un stage commun à l’École internationale des cadres à Moscou en août-novembre 1955, interrompu pour l’un comme pour l’autre, pour Jourd’hui en raison de sa campagne en vue des législatives de janvier 1956. Cette question souleva une âpre polémique entre Le Matin de Paris et l’Humanité en mars 1980, quelques mois après le décès de Jourd’hui. Le journal de Claude Perdriel, sous la plume de Didier Buffin, révéla ce stage sur la foi de documents « irréfutables » détenus par « une personne » qui les produirait quand elle le jugerait opportun. On devine qu’il s’agit d’Yvonne Jourd’hui, la deuxième épouse de Bernard (ils s’étaient mis en ménage en 1964), car elle inséra un petit communiqué dans Le Matin du 20 mars, en précisant que ces documents, exploités par un certain Averbouh, seraient révélés à un moment propice. L’Humanité nia fermement, René Andrieu et Roland Leroy appuyant Georges Marchais, photos d’époque et documents signés de sa main à l’appui, et produisit pour sa part le témoignage de la première épouse du défunt métallo. L’ « affaire » ne tirait pourtant guère à conséquence, l’existence de l’école moscovite était avérée, et Le Matin de Paris faisait mine de ne pas comprendre l’attitude de ses contradicteurs, lesquels préféraient naturellement gommer autant que possible les liens d’allégeance de leur secrétaire général envers l’URSS.

Philippe Robrieux ranima le dossier, et à sa suite Thomas Hofnung, le premier confirmant la version du Matin en ajoutant à la confusion. Il précisait que les deux hommes s’étaient rencontrés là-bas pour la première fois, que Jourd’hui avait d’emblée éprouvé une vive antipathie pour son « grossier et prétentieux » condisciple, au demeurant fort peu enclin à l’étude, et que son témoignage avait été enregistré par le dénommé Averbouh. Yvonne Jourd’hui atteste l’existence d’un tapuscrit de souvenirs inédit de son mari, qu’elle a transcrit de bandes enregistrées par Serge Averbouh au cours d’une série d’entretiens avec son mari. L’intention de cet « enseignant » était d’en extraire un travail universitaire, mais il n’a pas donné suite, et elle-même les a évoqués sans les montrer à quiconque.

Précisons toutefois qu’un rapport sur Jourd’hui de la section de montée des cadres, daté de septembre 1955, ne fait aucune mention d’un séjour à Moscou, tout en indiquant qu’il ne pourra pas suivre « l’école centrale d’un mois du 18 septembre au 15 octobre 1955 » faute d’avoir « obtenu un congé ». Il est par ailleurs clairement impossible qu’à cette date Marchais et Jourd’hui ne se connussent pas, ayant été ensemble secrétaires de l’USTM de la Seine et membres du comité fédéral de Paris, familiers de la rue Jean-Pierre Timbaud et de la rue La Fayette. En outre, Gérard Jourd’hui, le fils aîné de Bernard, qui passait tous ses week-ends chez ses parents, se souvient parfaitement y avoir rencontré le futur secrétaire général.

Bien d’autres militants se présentaient au domicile parental, le vieux Marcel Cachin, Raymond Guyot bien sûr, ou Henri Krasucki, signes certains de la sympathie qu’inspirait Bernard Jourd’hui. Que la direction du Parti ait mis en balance les deux militants ouvriers en vue de plus hautes fonctions, c’est assez probable, et il est également indéniable que leurs tempéraments se sont avérés très dissemblables. Mais une hostilité déclarée entre eux semble hors de propos.

Quoi qu’il en soit, Marchais fut promu, et Jourd’hui relégué. Le premier monta au bureau politique dès le congrès suivant, en juin 1959 (et n’aurait-ce pas été la raison des visites de Jourd’hui à Thorez, au cours des mois précédents ?), puis au secrétariat du CC en 1961. Le second était maintenu au CC, mais n’était qu’assistant au bureau politique du fait de ses responsabilités parisiennes, ou remplaçant pendant les mois d’été, et il fut déchu de son secrétariat fédéral au profit de Paul Laurent à la 7e conférence, en juin 1962. Les délégués de cette triste assemblée n’étaient plus que 363, et l’Humanité expédie en quelques mots le remplacement du secrétaire « récemment élu à d’importantes fonctions syndicales ». Jourd’hui ne gardait même pas une place au bureau fédéral, et son ancien protecteur Raymond Guyot se trouvait pour sa part rétrogradé au comité fédéral. La raison peut certes en être cherchée dans l’affaiblissement de la fédération, qu’il serait pourtant injuste de lui imputer. Peut-être Marchais a-t-il joué pour écarter un rival potentiel, alors qu’il n’avait rien à craindre de l’inoffensif Laurent (mais sans doute pas non plus de Jourd’hui). Un dernier argument peut être avancé. L’année 1961 est celle de l’effacement de deux dirigeants d’importance, Laurent Casanova et Marcel Servin, qui commençaient à faire de l’ombre à Thorez en le contredisant sur les diverses analyses politiques de l’heure, l’Algérie, le gaullisme, la suprématie soviétique sur le mouvement communiste. Des témoins avancent que Jourd’hui, tout en appliquant publiquement les consignes de l’appareil central, se montrait en privé d’accord avec certaines des positions des deux rénovateurs avant la lettre, bien que sa fonction l’obligeât à faire preuve d’autorité contre les contestataires, notamment les étudiants et les intellectuels qui soutenaient dans leur ensemble ces orientations ; parmi eux, Philippe Robrieux était de leurs partisans déclarés, tout en éprouvant une très vive sympathie pour le secrétaire fédéral qui l’avait jusque là « protégé ». Il le présente « multipliant les efforts de conciliation » lors des confrontations avec ses camarades de l’Union des étudiants communistes. Jean-Pierre Vigier, membre du comité fédéral, un autre tenant des deux dirigeants mis en cause, passait pour un des meilleurs amis de Jourd’hui. Lorsque Marcel Servin, lui aussi membre du comité parisien, fut sommé de s’expliquer devant cette instance, Bernard Jourd’hui, qui présidait l’assemblée au « 120 », présenta un rapport sévère, mais ce ne fut pas lui qui mena la charge contre le condamné : Jeannette Vermeersch se montra la plus incisive, soutenue plus modérément par d’autres.

Cette dernière raison justifierait à elle seule la mise à l’écart de Jourd’hui, mais sa non-promotion au bureau politique indiquait, surtout pour le secrétaire de la plus importante fédération du Parti, que sa carrière dans l’appareil n’irait pas plus loin. En guise de lot de consolation, on lui octroya une nouvelle responsabilité syndicale à l’Union départementale CGT. On le signale encore comme ayant très discrètement, à la demande de Waldeck Rochet, noué les premiers contacts depuis 1958 avec la SFIO, représentée par Claude Fuzier, au cours de l’automne 1962, mais sans prolongements. Précédemment, il s’était joint à deux délégations du PCF en Chine, accompagnant Waldeck Rochet ou Georges Marrane. Il participa à la dérnière délégation à s’être rendue dans ce pays bientôt mis au ban du communisme orthodoxe.

En 1962, et sans doute déjà avant, Jourd’hui n’était pas dupe de sa disgrâce, et mortifié car certain de n’avoir pas démérité. En janvier 1967, il perdait aussi sa place au comité central ; ce ne pouvait plus être une surprise, mais il en fut très affecté. Muté ensuite à l’UD du Val-de-Marne, plus loin encore des cercles du pouvoir, il eut avec un autre camarade à « endurer des reproches pour être allés à l’encontre des consignes de la fédération du PCF en 1968 lorsque les travailleurs des entreprises n’avaient pas voulu s’y conformer. » En 1970, il fut déchargé à sa demande de son poste de permanent syndical.

Progressivement détaché de l’activité militante, il vécut des moments de sévère dépression, pour lesquels il se fit soigner. Il gardait intacte sa curiosité d’autodidacte ouvrier. Mais surtout, il s’était remis en ménage avec une nouvelle compagne, Yvonne Leylavergne, connue à la CGT en 1963, et deux fils étaient nés, en 1966 et 1970. L’union fut légitimée en 1975. La famille, après quelques pérégrinations, finit par se réinstaller dans le XIIIe arrondissement auquel Bernard Jourd’hui devait rester attaché toute sa vie. En suivant pendant quelques mois des enseignements de mise à niveau en urbanisme à l’Université de Vincennes, qui s’ouvrait en 1969 à tous les publics y compris les non bacheliers, Jourd’hui obtint un emploi à Société d’économie mixte d’Ivry, qui s’occupait de la rénovation du centre ville et du port fluvial. Travaillant désormais dans les bureaux et non plus comme ouvrier, il ne s’occupait plus non plus de syndicalisme. Son fils aîné, Gérard, le décrit alors comme un homme tout à fait équilibré et heureux, lisant beaucoup et s’intéressant à tout comme par le passé, mais sur lequel le Parti communiste n’avait plus aucune prise. Sa femme confirme l’amélioration de sa santé, et précise qu’il a continué jusqu’au bout à renouveler son adhésion, contrairement à elle qui avait toujours été critique. Le couple avait acheté une petite maison en Ardèche, dans laquelle ils prévoyaient déjà de se retirer à l’âge de la retraite.

Bernard Jourd’hui mourut brutalement d’un arrêt cardiaque, survenu à son domicile le 16 novembre 1979, à l’âge de cinquante-quatre ans. L’Humanité accorda le surlendemain une chronique nécrologique de quatre phrases à « notre camarade Bernard Jourd’hui » ; c’est elle qui mentionne son adhésion au parti à l’âge de « 17 ans, dans les combats de la Résistance ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article137512, notice JOURD'HUI Bernard, André par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 10 juillet 2011, dernière modification le 24 avril 2016.

Par Marc Giovaninetti

SOURCES : Archives du Parti communiste français, dossier personnel de Bernard Jourd’hui ; secrétariat, 1953-1962 ; bureau politique, 1957. — Archives de la Préfecture de police, BA 2291. — Archives nationales, centre de Fontainebleau, 19890464/1/446 (dossier individuel de Raymond Guyot) ; CARAN, fonds Thorez, 626 AP 229, journal de l’année 1959. — France nouvelle, n°495, 11 juin 1955. — Cahiers du communisme, juin-juillet 1954, janvier 1957, février 1960. — Brochures des 5e et 6e conférences de la Fédération de Paris, rapports d’activité présentés par Bernard Jourd’hui, 1959 et 1961. — L’Humanité, 1956-1962, et 19 novembre 1979. — Le Matin de Paris et l’Humanité, 18-25 mars 1980. — Philippe Robrieux, Maurice Thorez, vie secrète et vie publique, Fayard, 1975 ; Notre génération communiste, 1953-1968, Robert Laffont, 1977 ; Histoire intérieure du parti communiste, tomes 2, 3 et 4, Fayard, 1981-1984 — <www.> . — Jean Vigreux, Waldeck Rochet. Une biographie politique, La Dispute, 2000. — Thomas Hofnung, Georges Marchais, l’inconnu du Parti communiste français, l’Archipel, 2001. — <www.kerlegan.blogspot.com/2007/02/f...> , « auto-interview de Gabriel Enkiri », 20 février 2007. —Conversations avec Guy Lavrat, février 2006, mai 2011. — Entretien avec Gérard Jourd’hui, juin 2011. — Conversations avec Yvonne Jourd’hui, juin 2011.

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