LAURE Irène née GUELPA-CICHETTO

Par Jean-Marie Guillon

Né le 18 septembre 1898 à Lausanne (Suisse), morte le 4 juillet 1987 à La Ciotat (Bouches-du-Rhône) ; infirmière ; députée socialiste de Bouches-du-Rhône (1945-1946) ; membre du comité directeur du Parti socialiste (1946-1947), militante du Réarmement moral.

Irène Laure

Irène Guelpa-Cichetto était la fille d’un entrepreneur du bâtiment piémontais, Siffredo, originaire de la région de Biella, venu avec ses deux frères travailler comme maçon en Suisse. Sa mère, Émilie Blanc, ainée de onze enfants, appartenait à une vieille famille de la bourgeoisie vaudoise suisse. Les affaires du père prospérant au fur et à mesure des chantiers qu’il ouvrit dans les Alpes, en Suisse et en France, la famille s’installa à Antibes (Alpes-Maritimes). C’est là que la jeune Irène prit conscience des injustices sociales au contact de la misère des ouvriers de son père. Elle dira avoir dérobé des vivres chez ses parents pour leur donner à manger. Alors que la Première Guerre mondiale venait d’éclater, rompant avec sa famille, elle adhéra à 16 ans à la SFIO. Elle faisait en même temps des études d’infirmière et, à leur issue, s’engagea dans le service de santé des armées. En 1920, elle se maria civilement avec Victor Laure, un marin de la marine marchande, lui aussi socialiste et en rupture avec sa famille. Ils furent tous les deux délégués par leurs sections du parti pour participer au congrès de Tours en décembre 1920. Ce fut leur « voyage de noces ». Victor Laure, fidèle à Marcel Cachin, était tenté par l’adhésion au parti communiste mais sa femme l’en aurait retenu. Ils restèrent donc à la SFIO. Dans l’Entre-deux-guerres, le couple, installé à Aubagne (Bouches-du-Rhône) dans un ensemble des HBM (Habitations à bon marché), donna naissance à cinq enfants. Irène Laure exerçait vit comme infirmière. Elle participa à l’aide à l’Espagne républicaine et à l’accueil des enfants espagnols réfugiés en France. On sait peu de choses sur son engagement dans la Résistance. Elle aurait adhéré au Mouvement de libération nationale (MLN). Sans doute fut-elle impliquée dans l’action sociale de ce mouvement, et, par là, au comité des femmes de la vile créé par les communistes. C’est pourquoi elle se trouva à la tête d’une « marche de la faim » de 17 km qui aurait conduit le 25 mai 1944 un cortège des femmes d’Aubagne jusqu’au rassemblement prévu devant la préfecture des Bouches-du-Rhône, au centre de Marseille, pour réclamer un meilleur ravitaillement. Cette marche qui fut son « fait d’armes » participait au vaste mouvement social qui secouait alors la région marseillaise et dont les éléments moteurs étaient les communistes, via la CGT. Probablement participa-t-elle aux soins des maquisards blessés lors de l’affrontement qui eut lieu dans le massif de la Sainte-Baume le 10 juin suivant. Si Irène Laure échappa à l’arrestation, son fils Louis fut arrêté et aurait été torturé par les Allemands.
À la Libération, les droits politiques accordés aux femmes par la Résistance impliquaient l’ouverture des listes que les partis présentaient aux élections. La SFIO des Bouches-du-Rhône était profondément divisée entre une « vieille garde », conduite par Pierre Ferri-Pisani, qui entendait conserver sa place et la génération de la Résistance, incarnée par Gaston Defferre et Francis Leenhardt. Si l’on en croit Charles-Émile Loo, le choix se serait porté sur Irène Laure que personne ne connaissait d’après lui quelque peu par défaut. En tout cas, aux élections à l’Assemblée constituante du 21 octobre 1945, non sans surprise car figurant en troisième position sur la liste SFIO-UDSR, elle fut élue député à la plus forte moyenne. La SFIO des Bouches-du-Rhône fut donc représentée par trois protestants. À nouveau candidate aux élections constituante et législatives de 1946, toujours à la même place, Irène Laure ne fut plus réélue à la différence des deux autres députés femmes du département, Germaine Poinso-Chapuis (MRP) et Raymonde Nédélec (PCF). À l’Assemblée, elle fut membre de la commission du travail et de la Sécurité sociale et de la commission de la famille, de la population et de la santé publique, qui étaient les commissions en quelque sorte assignées aux femmes dans une répartition très conservatrice de la division des tâches. Elle était aussi administratrice de l’hôpital d’Aubagne.
Irène Laure siégea au comité directeur de la SFIO en 1946-47 en tant que secrétaire aux questions féminines. Cette position, somme toute marginale dans un parti qui s’en préoccupait peu, la cantonne à la propagande féminine, ce qui ne la satisfaisait pas. Dans le contexte tendu de la « Guerre froide », elle trouva une autre voie correspondant mieux à un engagement spirituel devenu plus impérieux. En 1947, invitée en tant que responsable socialiste aux questions féminines à Caux, au centre de rencontres tout récemment ouvert en Suisse par le Réarmement moral, elle revint sur la haine qu’elle nourrissait à l’égard de l’Allemagne et des Allemands alors qu’elle voulait contribuer à la reconstruction de l’Europe. Elle fut bouleversée par la rencontre qu’elle avait fini par accepter avec la veuve de l’avocat berlinois von Trott, résistant exécuté après l’attentat manqué contre Hitler du 20 juillet 1941. Clarita von Trott avait été emprisonnée tandis que ses enfants étaient placés dans un pensionnat SS et reconnut que les Allemands comme elle n’avaient « pas assez résisté » et « pas résisté à temps ». Le pardon qu’elle réclamait bouleversa Irène Laure qui, aussitôt après, lors de la séance plénière, devant les invités dont une centaine d’Allemands, déclara : « J’ai souhaité la destruction de l’Allemagne et sa disparition de la carte du monde. Et de cette haine, je vous demande pardon ». Elle devint une militante de la paix et de la réconciliation dans le cadre du Réarmement moral et de la campagne que ce mouvement, fondé par le pasteur luthérien américain Buchman en 1938, menait en Europe pour faire face à l’URSS. Irène Laure se rendit en Allemagne en février-mars 1949 pour répéter près de deux cents fois son message de repentir et de paix devant les assemblées de dix Länder, devant les dirigeants de partis politiques, lors de grands meetings comme à Berlin devant des femmes de la ville. Dans les années qui suivirent, elle participa aux rencontres qui régulièrement réunissaient à Caux des centaines de personnalités politiques allemandes et françaises. Le chancelier Adenauer, qui y participait, reconnut en 1958 le rôle majeur qu’Irène et Victor Laure avaient joué dans le rapprochement entre les deux « ennemis héréditaires ».
Victor et elle se marièrent religieusement le 23 novembre 1950. S’étant éloignée de la SFIO, considérant que « ce que l’on appelle guerre des classes est une lutte pour le pouvoir et non pour le bien-être des pauvres et des opprimées », Irène Laure s’éloigna désormais de la SFIO et de la politique. Devenue ambassadrice du Réarmement moral, elle porta durant de longues années, à travers le monde (Japon, Inde, Vietnam, Israël, Etats-Unis, Afrique du Sud, etc.), un message pacifiste, tournée vers le dialogue, la renonciation, le changement d’attitude personnel.
Irène Laure mourut en 1987 à La Ciotat.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article138341, notice LAURE Irène née GUELPA-CICHETTO par Jean-Marie Guillon, version mise en ligne le 12 septembre 2011, dernière modification le 6 décembre 2021.

Par Jean-Marie Guillon

Irène Laure

SOURCES : Christian Apothéloz, Réforme, 6 mars 2019. — Noëlline Castagnez, « Irène Laure » in Jean-Paul Pellegrinetti, Pour une histoire politique de la France méditerranéenne, Rennes, PUR, 2021, p. 693-694. — Jacqueline Piguet, Pour l’amour de demain, Réarmement moral-Éditions de Caux, 1985. —note Renée Dray-Bensousan.

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