CHAUVIÈRE Emmanuel, Jean, Jules. Pseudonymes : père Matthieu, E.C.

Par Jean Puissant

Gand (Gent, pr. Flandre orientale, arr. Gand), 13 août 1850 − Paris (France), 2 juin 1910. Socialiste révolutionnaire, blanquiste, communard, animateur des Cercles réunis à Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale) de 1879 à 1881, conseiller municipal et député de Paris.

Fils de Vincent Chauvière et de Victoire Perin, de nationalité française, Emmanuel Chauvière est le petit-fils d’un industriel (fonderie en fer) installé à Gand, rue des Rémouleurs. À sa mort, son père est conducteur des travaux du chemin de fer d’Alost à Gand.

Après son enfance à Alost (Aalst, pr. Flandre orientale, arr. Alost), Emmanuel Chauvière est écolier au collège Saint-Antoine de Padoue à Renaix (Ronse, pr. Flandre orientale, arr. Audenarde-Oudenaarde) de 1861 à 1864, puis au collège communal de Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi). Il gagne ensuite Paris et entreprend des études de médecine. Qualifié de comptable, il se mêle aux milieux blanquistes de la capitale française. Il est condamné à plusieurs reprises : à un mois de détention le 3 décembre 1868 pour violences à policiers lors d’une manifestation blanquiste ; à six mois en janvier 1869 pour « excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres » à l’occasion d’un discours public ; en 1870, à deux mois pour un nouveau discours.

Sergent major aux francs-tireurs de la Seine, Emmanuel Chauvière est fait prisonnier le 4 avril 1871 au plateau de Châtillon (département de la Haute-Seine, France). Condamné à cinq ans de prison, il est interné à Sainte-Pélagie puis à la centrale de Landernau. Il est l’objet d’un arrêté d’expulsion le 9 septembre 1876. Pour éviter une nouvelle peine, il gagne Bruxelles où il s’inscrit le 6 décembre 1876.

Emmanuel Chauvière devient successivement courtier en librairie chez Ponsin, rue Blanche, receveur à la Compagnie des tramways bruxellois, employé de librairie pour le Robotnik et typographe chez Désiré Brismée chez qui il vit en 1878. Amnistié, il quitte Bruxelles, le 22 avril 1882, pour retourner à Paris.

Emmanuel Chauvière est commis à l’hôtel de ville de Paris. Il milite au Comité central révolutionnaire blanquiste dirigé par Vaillant. Il fonde les Chevaliers du travail dont il est le premier grand maître. Il soutient Vaillant dans sa lutte contre le général Boulanger et adhère ensuite au Parti socialiste révolutionnaire en 1898.

Élu conseiller municipal de Paris en 1888, représentant le quartier du quai de Javel, puis conseiller général, Emmanuel Chauvière est élu député blanquiste en 1893 et réélu en 1898. Il est élu député représentant la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) en 1902 et le reste jusqu’à sa mort.

En Belgique, l’activité de Emmanuel Chauvière se poursuit donc de 1878 à 1882 seulement, mais de manière très dynamique. Il apparaît dans une note de police, pour la première fois, le 15 juillet 1878. Il est signalé comme auteur de L’histoire devant la raison et la vérité. Il propose à Charles Buls (Ligue de l’enseignement) de donner des cours de français gratuits à l’Association philo-technique. Mais il donne surtout des conférences dans les associations de libre pensée à Charleroi, à Bruxelles, à Ixelles. Il y dénonce les mœurs des prêtres, leur enrichissement, et réclame leur expulsion de l’école à une époque où le gouvernement libéral prépare la nouvelle loi organique sur l’enseignement primaire.

Un an plus tard, en juillet 1879, un nouveau rapport note que Emmanuel Chauvière participe à la formation d’un groupe « secret ». Il est dès lors l’objet d’une surveillance très attentive de la part des autorités d’autant plus qu’il est noté « très bon orateur ... orateur assez distingué... » « Il fait un très beau et très long discours », écrit un policier admiratif, le 27 octobre 1879.

De petite taille, « petite barbe blonde », Emmanuel Chauvière se fait remarquer dans les meetings. Il y est écouté, alors que les assemblées à Bruxelles sont essentiellement ouvrières. Il fréquente les réunions de l’Association internationale des travailleurs (AIT), se précipite au Cercle démocratique, créé par des étudiants en août 1879, pour en prendre le contrôle, contre Louis Bertrand qui tente la même opération. C’est leur première confrontation. Ce cercle constitue un moment une synthèse des divers courants socialistes de la capitale. Le même mois, il anime le Cercle d’études sociales chez Hertschap*, qui se constitue en Comité central d’associations ouvrières. C’est le début de l’entreprise des Cercles réunis.

Emmanuel Chauvière se qualifie de blanquiste, d’autoritaire. Dans son livre, Je suis un autoritaire, publié à Bruxelles en 1880, il dit : « Nous autoritaires, centralisateurs, égalitaires, nous organisons l’armée de la révolution. Nous voulons l’égalité. » Chauvière recourt habituellement aux références historiques. 1793 en constitue l’élément fétiche. « Un grand mouvement se prépare, c’est l’avènement de la révolution universelle dont la nécessité se fait sentir jusqu’en Sibérie. » Il est opposé à la révolution en Belgique, qui serait anéantie par les grands voisins, et propose à ses auditeurs le déclenchement de la révolution universelle. De la même manière, il s’oppose aux grèves partielles, en attendant l’union des travailleurs « non pas partielle mais universelle ». « C’est par la violence que nous vaincrons ». C’est un discours socialiste révolutionnaire donc se basant sur une organisation typiquement blanquiste, morcelée, semi-clandestine « sans archives, sans listes de noms, sans procès-verbaux ».
Les réunions ont lieu dans des maisons particulières, à l’insu de la police, mais sous l’autorité d’un comité central qui seul connaît les différentes sociétés et l’ensemble des militants, et leur délivre les instructions nécessaires. De plus, la propagande se réalise préférentiellement dans des milieux très jeunes âgés de douze à dix-huit ans, qu’on peut donc former dans un sens très précis et dont on peut obtenir une entière confiance.

En mars 1880, la police pense qu’il existe vingt-sept groupes de ce type à Bruxelles. En octobre 1880, ils sont en voie de réorganisation ce qui prouverait que l’existence réelle de ces groupes serait toute relative. Il y en aurait dans les faubourgs, Ixelles, Saint-Gilles, Etterbeek, dans les quartiers de Bruxelles, Visitandines, Miroir, 6 jetons, Verdure, le jeune groupe socialiste, les jeunes gens du Sablon. De fait, il y a une influence nette dans les Marolles et si les partisans de Emmanuel Chauvière peuvent être évalués à une quarantaine, identifiés, beaucoup sont susceptibles de prendre la parole, d’animer des réunions, de diriger des groupes.

Le 15 août 1880, alors que les socialistes manifestent en faveur du suffrage universel, les Cercles réunis manifestent, de manière distincte, aux cris de « Vive la Commune, vive la révolution sociale, vive les pétroleurs, à bas les exploiteurs, il faut fusiller les canailles et les voleurs ». Les manifestants chantent La Marseillaise mais surtout La Carmagnole, La Ronde des morts, La Pique et la Faux.

Emmanuel Chauvière obtient une incontestable audience à Bruxelles dans les milieux « plus criards que dangereux », prétend la police. Pourtant, le radicalisme de ses positions, les manifestations, attirent les anarchistes avec qui Chauvière, en perte de vitesse en 1881, s’associe, mais il importe de ne pas les confondre. « Communiste centralisateur et autoritaire », comme le définit Spilleux* en janvier 1880. Chauvière qui condamne formellement l’anarchie à ce moment, se sépare également de ce courant en prônant le suffrage universel, donc la lutte politique, avec mandat impératif.

Emmanuel Chauvière se prononce pour la suppression des armées permanentes, l’enrôlement de tous les citoyens dans la garde civique. Il est donc totalement abusif, comme le fait remarquer Denise Deweerdt, de qualifier ce courant d’anarchiste. Ses adversaires les plus dénoncés sont bien les modérés. En octobre 1879, une démarche est entreprise vers les associations professionnelles, notamment les typographes, pour qu’elles accueillent de véritables orateurs socialistes.
Une violente polémique oppose Emmanuel Chauvière à Louis Bertrand qu’il traite de lâche à la suite des incidents de Charleroi le 16 octobre 1879 et qu’il dénoncera comme indicateur par la suite. C’est pour contrecarrer l’influence de ce dernier qu’est créé un nouvel hebdomadaire, Les Droits du peuple, le 11 avril 1880. Il s’installe dans un vieux couvent Berlaimont, rue aux Laines, et acquiert une presse avec l’argent des Cercles réunis et l’aval de sa belle-mère.

L’apparition de Arsène Crié dans le milieu, expliquerait le changement de tactique intervenu en décembre 1879. L’influence des socialistes modérés est contestée en province, en particulier dans le Borinage où on abandonne la lecture de La Voix de l’ouvrier. L’adjoint de Louis Bertrand dans cette région, Monnier*, rallie Chauvière. Les rapports de police indiquent que Les Droits du peuple seraient tirés à 1.500 exemplaires tandis que La Voix de l’ouvrier n’atteindrait plus 400 exemplaires.

La grande manifestation de Frameries, dans le Borinage (pr. Hainaut), le 23 mai 1880, se déroule en présence de Emmanuel Chauvière et de ses compagnons et en l’absence des socialistes bruxellois. Les Cercles réunis participent au Comité central qui prépare la manifestation en faveur du suffrage universel mais le quittent quand il est question de pétitionner. Ils refusent de participer aux élections.

Emmanuel Chauvière qui accepte d’adhérer à l’AIT pour peu que l’autonomie des Cercles en son sein soit reconnue, tente d’en prendre le contrôle, en proposant d’expulser Désiré Brismée qui figure sur la liste des candidats aux élections législatives. C’est un échec. En fait, Chauvière s’est démarqué des anarchistes, de l’AIT, des socialistes. Il n’a pas réussi à les rallier à lui et ses succès incontestables sont fragiles, plus symboliques que réels. De plus, il a des dettes à l’égard de Désiré Brismée - 400 francs - avec qui il est en rupture complète, de l’École modèle de Charles Buls. Il ne parvient pas à financer la presse. Le journal, Les Droits du peuple, cesse de paraître en août 1880.

Le 30 septembre 1880, est créée l’Union révolutionnaire qui rassemble Cercles réunis, anarchistes et une société allemande. La nouvelle société est en relation avec Hartmann à Londres, avec Johan Most, Pyat, Errico Malatesta que Chauvière a rencontré en juin à Bruxelles. La marginalisation à l’extrême gauche se poursuit. Emmanuel Chauvière participe à la création de l’organisation secrète, les Frères de l’ABC en 1880, puis de l’Union étatiste avec Charles Delfosse, La Ligue républicaine socialiste avec le même et Eugène Steens* et Laurent Verrycken, etc. En fait, l’Union révolutionnaire cherche son aboutissement au niveau national et international. Un congrès est organisé à Verviers (pr. Liège, arr. Verviers) le 25 décembre 1880, à Cuesmes (aujourd’hui commune de Mons, pr. Hainaut, arr. Mons) le 20 mars 1881. Le Congrès international révolutionnaire a lieu à Londres le 14 juillet 1881 : les Cercles réunis, les anarchistes d’Anvers et de Bruxelles, l’AIT et les Cosmopolitains y sont représentés.

Emmanuel Chauvière contribue à l’échec du Parti socialiste brabançon à Bruxelles, de l’extension de son influence en province et ne réussit ni à fusionner l’extrême gauche ni à soumettre les organisations ouvrières à son autorité. Cet échec politique et des difficultés professionnelles expliquent probablement son retour à Paris où il bénéficie des lois d’amnistie.

Emmanuel Chauvière dispose, pendant quatre ans, d’un statut particulier dû à son mariage le 22 octobre 1877 avec une belge, Marie Aglaé Toilliez, fille d’un peintre, dont il a un fils le 30 octobre 1878. C’est cela qui lui permet d’entrer activement en politique sans risquer l’expulsion comme étranger. Son départ met fin, pour les autorités belges, à cette protection. Les contacts avec la Belgique subsistent mais ils demeurent limités, excepté en 1888.

En 1882, Emmanuel Chauvière collabore, un moment, au nouvel organe socialiste de Verviers, La Sentinelle, fondé en janvier de la même année. En mars 1883, il donne des meetings à Verviers et à Liège. En 1888, il rencontre Alfred Defuisseaux*, exilé à Bondy en France, chez G. Marchi*. À la demande de Defuisseaux, il entreprend une campagne de meetings en Belgique en octobre 1888 : le 5 octobre, il parle à Verviers, le 6 à Lize-Seraing mais il est arrêté à Jumet (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi) le 7 octobre alors qu’il doit encore parler à Frameries et à Bruxelles. Un arrêté d’expulsion à son encontre est pris le 22 octobre. Son ancien adjoint à Bruxelles, Gabriel Brodkom, tente d’animer une campagne de protestation. Son expulsion est dénoncée par le Parti socialiste républicain (PSR) tout entier.
Le discours prononcé à Verviers par Emmanuel Chauvière, le 5 octobre 1883, dénonce l’Allemagne impériale, exalte la France républicaine. Il demande à son auditoire de se tenir prêt à défendre les idées révolutionnaires si les événements le permettent. Le commissaire en chef de Verviers dénonce à l’administration de la Sûreté « cet orateur dangereux » dont il conviendrait d’interdire les discours. Un rapport particulier du 30 septembre 1888 conclut de la même manière, soulignant le rôle probable de Chauvière au bénéfice des frères Defuisseaux. Il serait leur homme de paille « et c’est peut-être l’orateur socialiste le plus capable du monde entier ». On craint donc son rôle favorable au PSR, l’utilisation qu’il pourrait faire des tensions franco-allemandes et surtout de la publication de documents sur la prétendue alliance de Léopold II avec l’Allemagne. Une note de la Sûreté du 3 octobre indique : « c’est un des plus exaltés et dangereux révolutionnaires parisiens. » Ce n’est donc pas l’expulsion qui étonne mais le temps qu’elle prend.

À plusieurs reprises, Emmanuel Chauvière déjoue et dénonce l’arrêté d’expulsion et demande à pouvoir se rendre en Belgique jusque et y compris par une lettre au roi peu avant sa mort. Il argumente que sa femme est belge, qu’elle est propriétaire à Bruxelles. Rien n’y fait. En 1901, le ministre de la Justice concède à Léon Furnémont qu’il ne s’opposera pas à son passage en train à travers le pays.

Néanmoins, en août 1891, Emmanuel Chauvière participe au Congrès du Parti ouvrier belge (POB) et y prononce un discours. Interpellé, il reçoit l’autorisation de terminer le Congrès. En 1907, vénérable maçonnique à Paris, il organise une délégation en Belgique qui est reçue par les Loges : Parfaite intelligence à Liège, Septentrion à Gand, La Flandre à Bruges et Les amis philanthropes à Bruxelles. Il est accueilli par L. Furnémont et prononce, à cette occasion, « une dithyrambe à la république sociale ». Cette visite en Belgique est connue par la presse, notamment Le Courrier du 28 avril 1907, et conforte l’administration de la Sûreté dans sa volonté de ne pas revenir sur l’arrêté d’expulsion de 1888. Ce dernier n’est levé, pour des raisons humanitaires et avec l’exprès engagement de Chauvière de ne pas faire de politique, que le 6 janvier 1910. Malade, Emmanuel Chauvière meurt cinq mois plus tard.

À consulter également : Chauvière Emmanuel, dans Site Web : maitron.fr.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article138917, notice CHAUVIÈRE Emmanuel, Jean, Jules. Pseudonymes : père Matthieu, E.C. par Jean Puissant, version mise en ligne le 12 octobre 2012, dernière modification le 6 janvier 2021.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : L’histoire devant la raison et la vérité, Bruxelles, 1878 (Brismée) − Je suis un autoritaire, Bruxelles, 1880 (Chauvière) − Compte-rendu du Congrès révolutionnaire de Londres, Bruxelles, 1881.

SOURCES : Archives générales du Royaume, Police des étrangers, n° 311-118 − MAITRON J. (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, t. V : Deuxième partie : 1864-1871. La Première Internationale et la Commune, Paris, 1968, p. 88-89 − MAITRON J., (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, t. XI : Troisième partie : 1871-1914. De la Commune à la Grande guerre, Paris, 1973, p. 190-192 − WOUTERS H., Documenten betreffende de geschiedenis der arbeidersbeweging ten tijde van de Ie Internationale (1866-1880), deel III, Leuven-Paris, 1971 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 60) − DE WEERDT D., Het verslagboek van de gentse sectie van de vlaamse socialistische partij in de jaren. Bijdrage tot de geschiedenis van de arbeidersbeweging, Brussel, 1957 − ABS R., « Chauvière Emmanuel », dans Biographie nationale, vol. XXXVII, Bruxelles, 1971-1972, p. 147-155.

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