RISACHER Jean, Robert, Abel

Par Julien Hage, Gilles Morin, Claude Pennetier

Né le 16 décembre 1925 à Sarrebrück (Sarre), mort le 26 décembre 2011 à Paris (XIIe arr.) ; employé, visiteur médical, directeur de la maison d’édition militante Études et documentation internationales (EDI), militant des Nouvelles gauches de Versailles (Seine-et-Oise, Yvelines) ; historien.

Jean Risacher en mai 1981
Jean Risacher en mai 1981

Jean Risacher naquit à Sarrebrück où son père, Aimé, Désiré Risacher (1884-1960), professeur agrégé de grammaire, avait été nommé, avant d’être nommé à Lyon puis à Versailles. Ses ancêtres venaient d’Alsace d’une lignée de notaires. La mère de Jean Risacher, Gabrielle née Brandin (1893-1980), un temps secrétaire, était devenue femme au foyer. Très religieuse, elle aurait souhaité que son fils fasse le séminaire mais c’est sa fille cadette, Marie-Françoise (1933) qui entra et vécut dans un ordre Clarisse de rite byzantin à Aubazine (où sa mère mourut), près de Brive, puis au Maroc où elle demeure encore en 2012. Elle resta très proche de Jean Risacher. Lui-même fit baptiser et fit faire la communion à ses cinq enfants, avant de s’éloigner progressivement de la religion simultanément à son entrée en socialisme.

Élève au lycée de Versailles, il le quitta l’année du bac, début 1944, et entra dans les Eaux et forêts, pour être protégé d’une réquisition par le STO. Il se maria jeune, en juillet 1944, à Versailles, avec Jacqueline née Méry (née le 10 décembre 1923), en formation de secrétariat. Passionné de musique, de piano et de chant, il faisait partie de la chorale d’Élisabeth Brasseur de Versailles, avait créé la Chorale des étudiants de Versailles, puis le trio Les Croques notes.

Très vite père de famille, il eut cinq enfants : en février 1945 (Marc-André), août 1946 (Marie-Christine), mars 1948 (Bénédicte), octobre 1949 (Emmanuel) et avril 1951 (Béatrice). Après divers « petits boulots », il suivit une formation à l’école des cadres pour l’organisation du travail et fut embauché au laboratoire pharmaceutique Roger Bellon fin1947. C’est à cette période qu’il prit conscience des réalités sociales et politiques, notamment de l’exploitation des salariés.

En 1952-1953 il dût s’occuper essentiellement de son foyer, sa femme étant atteinte d’une tuberculose osseuse provoquant son absence pendant sept mois. Simultanément il passa de la lecture de Jean-Paul Sartre à l’engagement politique. Il expliquait avoir été déçu par le comportement des partis communiste et socialiste mais, intéressé par le neutralisme de Claude Bourdet et Gilles Martinet de l’Observateur, il adhéra alors au Comité d’action des intellectuels pour la défense des Libertés.

Il chercha dans le socialisme des réponses à ses interrogations. Il assista à des réunions au Musée de l’homme avec Paul Rivet et entra à l’automne 1952 au CAGI (Centre d’action des gauches indépendantes) dont Jacques Nantet était le secrétaire général. La première convocation conservée dans ses archives, date du 8 octobre 1952. Il resta durablement lié aux militants rencontrés dans ce cadre  : Claude Bourdet, Jean-René Chauvin, Yves Dechezelles, Guy Lefort, Jacques Madaule et Jean Calmejane. La transition entre le catholicisme de sa jeunesse et le socialisme libre penseur de son âge mûr fut sans doute facilitée par la présence au CAGI de militants de la Jeune République. Il assista en 1955 à la création de la Fédération des groupements unis de la Nouvelle Gauche (FGUNG) qui installa son siège 17, rue de Chaligny.

Jean Risacher participa à la réunion de la FGUNG le 3 avril 1955. Militant de Versailles, secrétaire fédéral Seine-et-Oise élu le 19 juin 1955 et réélu en janvier 1957, il siégea à la commission exécutive de la Nouvelle gauche en janvier 1957. Responsable de l’UGS de la Seine-et-Oise et de sa publication éponyme, bulletin intérieur mensuel de la fédération, en juin 1958, il refusa en 1960 l’adhésion au PSU et fut, alors, un des membres fondateurs de la très éphémère Union Pour le Socialisme. Il rendit cependant, par la suite, d’importants services à ce parti dans les domaines de la formation et de l’édition. C’est au sein de l’UGS qu’il fit la connaissance de nombreux militants et intellectuels, dont quelques figures du trotskysme, qui furent ensuite les compagnons de route de son activité politique et éditoriale, tel Pierre Naville, qui donna à EDI son tout premier livre, La classe ouvrière et le régime gaulliste (1964) et Yvan Craipeau.

Visiteur médical refusant d’être salarié par sa maison d’édition, il était un actif militant syndicaliste CGT de la Santé. Ses relations sympathiques avec les milieux médicaux lui permettaient de remplir ses objectifs commerciaux rapidement de rejoindre ses lieux de militantisme.

Président de la bibliothèque populaire des Amis de l’Instruction publique du 12e ; bientôt transformée avec l’aide financière d’André Essel et Max Théret en Centre de documentation internationale, il occupa les fonctions de trésorier et administrateur délégué du Centre de recherches économiques et sociales de l’agglomération parisienne (CRESAP) fondé le 8 mai 1958, ainsi que, en 1962, de la Société d’édition Études et documentation internationales (EDI), avec la collaboration de Marcelle Bérard, gérante et alors seule salariée d’EDI et de Claude Meillassoux. En 1963, le CRESAP fut transféré du 17 rue de Chaligny au 29 rue Descartes à Paris Ve arr., il était en était alors président , comme il l’était du Centre de documentation internationale.

Directeur-gérant de la revue bimensuelle Analyses et Documents fondée en mars 1960 (185 numéros de juillet 1960 à mai 1970 avec au départ, entre autres, Odile Bailleux, Jean-Marie Brohm, Émile Copfermann, Yves Loyer, Albert Marchais, Maurice Rothneimer, Nunes da Silva, Francis Tour, Christiane Tranchant), publiée par EDI, il fut ensuite directeur de la publication des Cahiers du Centre d’études socialistes, créés en février 1961 destinée à nourrir le débat à gauche sur les questions d’actualité, au siège des EDI. Ces Cahiers faisaient suite à la création du Centre d’études socialistes crée à la fin de l’année 1959, notamment avec Agnès Humbert et François Châtelet de Tribune du Communisme, Yvan Craipeau et Gilbert Mathieu de l’UGS. Risacher publia également dix disques vinyls dans le cadre du Cercle du disque socialiste, en liaison avec les éditions italiennes NG Avanti !

La maison d’édition EDI, diffusée par François Maspero de 1966 à 1980, regroupa de 1964 au milieu des années 1980 la plupart des courants d’extrême gauche, allant des trotskystes aux communistes de gauche (bordiguistes – par exemple, hébergement de la revue Le Fil du temps, conseillistes), en passant par les anarchistes et les autogestionnaires, publiant plus de 500 auteurs à travers ses livres, revues ou brochures durant son existence. Cette diversité apparaît dans Que lire, ouvrage collectif publié en 1976 par EDI qui dans l’esprit post-68, se voulait une « bibliographie de la révolution », une présentation des livres que devaient connaître les militants, fruit de grands débats au sein de la maison d’édition. Sous la direction de Jean Risacher, avec un comité de rédaction qui comprenait Denis Woronoff, Boris Fraenkel, Claude Meillassoux… EDI publia une quarantaine d’ouvrages, notamment de Nicolas Boukharine, de Franz Jakubowski, d’Abraham Léon, Georg Lukacs, Karl Marx, Eugène Preobrajensky, Karl Radek et Léon Trotsky. EDI édita aussi diverses études sur le mouvement ouvrier, de Robert Brécy, Maurice Dommanget, Annie Kriegel, Michelle Perrot, et des rééditions des frères Bonneff et de Louis-René Villermé. Les textes du Ier congrès de l’Internationale communiste, furent présentés par Pierre Broué. EDI publia aussi, en 1980, le travail de Maurice Rajsfus sur l’Union générale des Israélites de France (UGIF). Est-ce tel ou tel livre ou plus généralement l’esprit de la maison qui valut à son siège d’être attaqué à la grenade incendiaire en novembre 1981 ? Risacher lui-même fut blessé au visage. L’enquête policière n’aboutit pas.

Enfin, Jean Risacher fut un des créateurs, en 1978, de l’Institut Léon Trotsky qui publia les Œuvres (1929-1940) du fondateur de la IVe Internationale, un projet cristallisant durant plusieurs années la collaboration des différents courants trotskistes. L’initiative était parrainée par Marguerite Bonnet, la légataire universelle des héritiers de Trotsky, et avec le soutien du petit-fils du révolutionnaire, Esteban Volkov, dit Sieva. Si sa sensibilité politique et théorique se rapprocha de plus en plus de celles des trotskistes, il n’appartint jamais à aucune des organisations.

Il travailla avec acharnement à la publication des œuvres d’Auguste Blanqui, un modèle d’édition scientifique, en collaboration avec Dominique Le Nuz, œuvre éditoriale ensuite prolongée par les Presses universitaires de Nancy.

Les EDI ne se remirent jamais vraiment de l’agression de 1981. Après une longue bataille où Risacher prit des risques personnels et financiers considérables, sa maison d’édition dut déposer son bilan. Jean Risacher put faire reprendre son catalogue par les Éditions de l’Atelier au début des années 1990 (rapprochement esquissé sous la direction d’André Jondeau et confirmé sous celle de Daniel Prin) et laissa sa boutique de la rue Decartes à ses deux salariés, Marcelle Bérard et Ramdan Dafal, pour en faire un atelier de mise en page.

Très actif auteur du Maitron dans les années 1990 et 2000, ses problèmes de santé limitèrent ensuite sa capacité de travail. Avec Michel Cordillot, on lui doit en particulier le volume 44 de compléments et correctifs et la révision des notices du XIXe siècle pour le cédérom publié en 1997. Dès lors il se consacra à la révision de la base numérisée du Maitron.

Diminué physiquement, il quitta son appartement de Versailles pour s’installer à Paris, dans le quartier de la Bastille.

Ses archives privées ont été déposées, à l’initiative de Gilles Morin, aux Archives nationales. Elles furent provisoirement conservées au CAC de Fontainebleau, puis ont pris place à Pierrefitte (cote 716AP).

Homme d’une grande prestance physique, éternellement aimable et ouvert à ses interlocuteurs, il marqua ceux qu’il côtoya par sa capacité de travail, sa rigueur et sa volonté de rassembler.

Décédé le 26 décembre 2011, ses obsèques eurent lieu au crématorium du père Lachaise le 30 décembre puis ses cendres furent dispersées à proximité du Mur des fédérés.
Son épouse, Jacqueline mourut le 29 juillet 2019 en Bretagne. Elle fut incinérée à Quimper et ses cendres dispersées au Jardin du souvenir du Père Lachaise.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article139225, notice RISACHER Jean, Robert, Abel par Julien Hage, Gilles Morin, Claude Pennetier, version mise en ligne le 7 avril 2012, dernière modification le 29 février 2020.

Par Julien Hage, Gilles Morin, Claude Pennetier

Jean Risacher en mai 1981
Jean Risacher en mai 1981
Jean Risacher dans les années 2000
Jean Risacher dans les années 2000
Dominique Le Nuz et Jean Risacher, au moment de leur coopération sur les Oeuvres de Blanqui
Dominique Le Nuz et Jean Risacher, au moment de leur coopération sur les Oeuvres de Blanqui
Jean Risacher au Salon du livre
Jean Risacher au Salon du livre
Jean et Jacqueline Risacher

SOURCES : Le Libérateur, n° 33 (1955). — Bulletin intérieur, n° 4 de la Nouvelle gauche, juillet 1955. — Bulletin d’information du Mouvement uni de la Nouvelle gauche, 10 janvier et 10 février 1957. — Fichier des adhérents de l’UGS. — Témoignage de Jacqueline Risacher.

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