BROUEZ Jules, Eugène, Lucien.

Par Jean Puissant

Mons (pr. Hainaut, arr. Mons), 22 août 1819 – Wasmes (aujourd’hui commune de Colfontaine, pr. Hainaut, arr. Mons), 27 septembre 1899. Garçon meunier puis clerc de notaire, disciple et propagateur des idées de Colins.

Jules Brouez est le fils de Prosper Brouez, directeur industriel et membre du Conseil colonial de Saint-Thomas du Guatémala, qui aurait fait fortune au Guatemala et aurait pu ainsi procurer à son fils, une solide instruction classique. Il se serait ensuite ruiné, laissant ses enfants dans la gêne. « Je vivais avec quelques sous de moules, mon pantalon était déchiré, mes chaussures éculées, je fus obligé de me placer comme garçon meunier », raconte Jules Brouez en 1881.

Jules Brouez devient néanmoins clerc de notaire, puis premier clerc de notaire en 1852 à Nimy près de Mons. Il découvre le socialisme rationnel de Colins en lisant la Réalité déterminée par le raisonnement de Louis De Potter, publiée en 1848. Il anime, en 1852, un petit groupe d’étude de jeunes intellectuels, juristes, ingénieurs à l’origine de l’école colinsienne de Mons : Cappelle et Maloteau, Passelecq qui sont ingénieurs, J. Bourlard avocat, A. Mangin notaire, J. Putsage chimiste, Van Hassel médecin, V. Artus pharmacien, M. Malengreau, A.M. Toubeau. Ce groupe souscrit 550 francs or pour l’édition de l’œuvre de Colins en 1855.

En 1875, Jules Brouez soutient la création de La philosophie de l’avenir - Revue du socialisme rationnel par Frédéric Borde. Il y participe financièrement et par la rédaction de textes. Dans les années 1880, avec l’aide de Mangin et d’Agathon De Potter, il parvient à éditer l’œuvre de Colins. En 1884, avec l’aide intellectuelle de son fils Frédéric qui en assume la rédaction, il crée la revue La Société nouvelle qui, pendant douze ans, répétera le message de Colins mais aussi donnera voix à de nombreux intellectuels socialistes, radicaux, à des écrivains de talent. À cette occasion, il cesse de soutenir financièrement La philosophie de l’avenir, ce qui lui attire les critiques de F. Borde qui écrit à ce propos à H. Bonnet le 19 novembre 1889 : « Mr. Brouez a retiré sa subvention à La philosophie de l’avenir sans crier gare, et au risque de faire tomber une publication qui durait depuis dix ans. Il crée une revue La Société nouvelle et il emploie son argent à payer des écrivains qui n’ont rien de socialiste alors que moi, je travaille depuis quinze ans pour la cause humanitaire. »

L’activité intellectuelle déployée par Jules Brouez, qui aura des suites au début du XXe siècle dans la région de Mons, pourrait n’avoir aucune relation avec le mouvement ouvrier. Jamais la pensée de Colins n’a été popularisée. Par contre, elle joue un rôle indéniable dans la formation intellectuelle d’un des principaux penseurs socialistes belges de la fin du 19e siècle. César De Paepe* est en effet en contact avec la pensée de Colins et avec ses propagateurs. Brouez aide financièrement César De Paepe, en 1870, qui est dans une situation peut-être similaire à la sienne, à terminer ses études de médecine.

On crédite cette influence de l’introduction et de la défense du concept du collectivisme au sein de l’Association internationale des travailleurs (AIT), en particulier de l’idée défendue avec force par le groupe colinsien de collectivisation de la terre dont De Paepe s’est fait le propagateur dans les Congrès de l’Internationale. Dans une lettre du 9 juin 1889, adressée à Benoit Malon, C. De Paepe explique qu’il a confié au fils de Jules Brouez, Fernand, une lettre rédigée au nom des socialistes belges à communiquer au Congrès agraire international qui se tient à Paris sous la présidence de Longuet, en présence de A.M. Toubeau et A. de Potter, et qui se prononce en faveur de l’appropriation collective du sol et de la création d’une Fédération agraire internationale.

De plus, sur un autre plan, les colinsiens montois sont en contact épistolaire avec C. De Paepe et attirent son attention sur la situation sociale du bassin minier du Borinage (pr. Hainaut). Ainsi en 1868, Toubeau presse ce dernier à venir observer la misère existante. « ... plus de 3.000 mineurs sont sans travail à Cuesmes. » Il s’agit donc là d’une des relations entre les milieux socialistes de la capitale et la réalité sociale de l’industrialisation et de la prolétarisation en Wallonie.

L’influence directe de Jules Brouez se manifeste également à partir de 1886 dans le Borinage où il exerce ses activités puisque c’est le notaire de Wasmes qui rédige et reçoit les statuts des nombreuses boulangeries coopératives créées à cette époque. Ils doivent porter la marque de ses orientations idéologiques. Sans qu’aucune preuve formelle subsiste à ce propos, on peut supposer qu’en contact avec les fondateurs de ces coopératives qui jouent un rôle essentiel dans l’implantation du Parti ouvrier belge (POB) dans la région, il doit jouer le rôle d’un conseiller discret – on se demande dès lors s’il s’agit d’un hasard si la première coopérative du bassin est créée justement à Wasmes par E. Fauvieau* –.

Jules Brouez, marié civilement, a deux fils, Paul et Fernand. Fernand (1861-1900) entame des études de médecine, abandonnées à la suite du décès de son frère. Il se consacre dès lors à la direction de La Société nouvelle (1884-1896). Il épouse le futur écrivain « naturaliste » ou « populiste », Neel Doff, auprès de qui il joue le rôle d’un pygmalion. Le récit, Keetje, de 1919 contient quelques notations sur le milieu familial Brouez et sur ses engagements philosophiques. Gravement malade, Fernand meurt quelques mois après son père.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article139472, notice BROUEZ Jules, Eugène, Lucien. par Jean Puissant, version mise en ligne le 5 mars 2012, dernière modification le 2 mai 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : Traité théorique et pratique de notariat rédigé spécialement pour la Belgique, Bruxelles, 1846 – Collaboration à La Philosophie de l’avenir et à La Société nouvelle.

SOURCES : RENS J., OSSIPOW W., Histoire d’un autre socialisme. L’École colinsienne (1840-1940), Neuchâtel, 1979 – RENS J., « Brouez Fernand », dans Biographie nationale, vol. 44, col. 121-134 – PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Gembloux, réédition, 1993 – Entre Marx et Bakounine : César De Paepe, correspondance présentée par Bernard Dandois, Paris, 1974 – DOFF N., Keetje, lecture de M. Frédéric, Bruxelles, 1987.

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