MATHIEU Gilbert, André, Joseph, alias Maïté RUNGIS

Par André Caudron, Jean Lecuir

Né le 29 mars 1928 à La Garenne-Colombes (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 7 décembre 1980 à Paris (XIIIe arr.) ; journaliste, chef du service économique du Monde ; président de la Fédération des étudiants catholiques (1950-1951) ; président de l’Association des journalistes économiques et financiers (1968-1973) ; animateur du MLP, de l’UGS, du PSU et du PS.

Fils de François-Marie Mathieu, ancien combattant d’origine bourguignonne, décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre, d’origine modeste, devenu chef d’une petite entreprise d’emballage, et d’une Parisienne, Charlotte, née Delabrouille, Gilbert Mathieu fit ses études au collège Stanislas, puis aux facultés catholique et publique de droit de Paris, où il acquit son diplôme d’études supérieures en économie politique et sciences économiques en 1951, tout en faisant ses premières armes de journaliste comme secrétaire de rédaction adjoint à Ce Matin-Le Pays. Il présidait alors la Fédération française des étudiants catholiques qu’il refusa d’orienter vers un syndicalisme chrétien qui serait entré en concurrence avec l’UNEF (Union nationale des étudiants de France), avec laquelle il entretenait des relations étroites, notamment par l’intermédiaire de son ami Gérard de Bernis. Proche de la JOC et du Mouvement de libération ouvrière (MLO), où militait sa sœur, il participa aux Mal-pensants, petite revue contestataire, apparue en 1949, à l’initiative de Georges Suffert*, aux marges des mouvements de jeunesse de l’Action catholique ; il signa d’ailleurs avec eux l’Appel de Stockholm contre l’arme atomique.

Au sortir de son service militaire, en 1952, à 24 ans, sur la recommandation de Georges Hourdin, il fut embauché par Hubert Beuve-Méry, directeur du Monde, au service économique de ce journal. En 1961, il y devenait l’adjoint de Pierre Drouin, avant de prendre la direction du service en 1969 et de lui donner un prestige égal à celui dont bénéficiaient les services étranger et politique. Ayant pris place parmi les « experts de haute volée », selon l’expression de Patrick Eveno, redouté des responsables politiques, Gilbert Mathieu « ne se contentait pas de décrire les phénomènes, il les expliquait, les jugeait, parfois avec passion » (Pierre Drouin), ce qui lui valut maille à partir avec la justice (procès Le Tac) ou de devoir publier des lettres de protestation, qu’il accompagnait toujours d’une réponse argumentée.

Cet engagement n’était pas seulement celui de l’observateur : il voulait inlassablement transmettre et donner à chacun le moyen de se former une opinion, en apportant des informations à la fois simples et sûres, puisées aux meilleurs sources, exprimées d’une manière aussi vivante que possible, notamment à l’aide d’un vocabulaire largement accessible, d’anecdotes significatives, de graphiques, de statistiques et de tableaux. Ses articles – « véritable école de formation pour beaucoup de lecteurs « (Pierre Rosanvallon*) – innovaient, qu’il s’agisse du budget, de la fiscalité, de l’inflation, de la planification, ou des débats qui marquèrent la négociation du programme commun entre le PS et le PC, notamment sur les nationalisations. En 1976, il créa L’année économique et sociale du Monde, volume de synthèse, puis la parution hebdomadaire du Monde de l’Économie et il avait entrepris la publication d’ouvrages sur l’économie de nos voisins européens.

Profondément engagé en faveur des démunis, il se voulait d’abord compétent pour mieux dénoncer les injustices, comme en témoignent ses thèmes favoris : les inégalités de revenus et le logement social. Il avait notamment publié dans Le Monde, à la mi-avril 1958, une série retentissante de sept articles intitulés Logement, notre honte, qui débouchèrent dix ans plus tard sur un livre : Peut-on loger les Français ? (1965). Proche de la CSF (Confédération syndicale des familles) dont sa sœur, Françoise Villiers, était une cheville ouvrière, Gilbert Mathieu avait été chargé du rapport introductif aux premières Assises familiales, tenues les 10 et 11 janvier 1970, sous les auspices de l’Union nationale des organisations familiales de progrès social (UNOF).

Reconnu comme un des fondateurs du journalisme économique dans notre pays, il présida l’Association des journalistes économistes et financiers, qu’il dota en 1972 d’un livre blanc sur les normes déontologiques en matière de liberté de la presse : « Les journalistes doivent rappeler aux détenteurs de divers pouvoirs que l’information, en économie comme en d’autres domaines, est un droit du citoyen, non un privilège qu’on pourrait contester. » Il contribua à la création du Centre de formation des journalistes.

Syndiqué d’abord au SNJ-CGT, puis à la CFDT à partir de 1973, il était également représentant du personnel au comité d’entreprise du journal et membre du conseil d’administration de la société des rédacteurs, dont il était un fervent partisan. Sa présence en imposait. Il y défendait en particulier l’indépendance du Monde, notamment à l’égard de la publicité, et une politique salariale de faible amplitude hiérarchique. Il fut de ceux qui pétitionnèrent auprès de Hubert Beuve-Méry en faveur du non au referendum de 1958 et pesèrent pour que le journal soit compréhensif envers le mouvement de Mai 1968 et apporte un soutien critique à la gauche non communiste durant les vingt ans suivants. Il fut, selon la formule de Jacques Fauvet, « un des piliers » du journal.

Mais Gilbert Mathieu ne se contentait pas d’informer ses lecteurs par l’écrit : il était aussi un militant infatigable, doublement inspiré par sa foi chrétienne et ses convictions socialistes. Catholique pratiquant dans sa paroisse de Saint-Hippolyte à Paris (XIIIe arr.), il garda sa liberté vis-à-vis de l’Église : ainsi il permit aux prêtres-ouvriers, condamnés en 1954 et restés au travail, de s’exprimer publiquement à l’occasion du concile de Vatican II, en présentant des extraits de leur lettre aux Pères du Concile dans Le Monde, daté du 13 octobre 1964.

Jamais tenté par le communisme, il mit ses capacités intellectuelles au service d’une autre gauche, issue pour une part de la classe ouvrière chrétienne. Au MLP (Mouvement de libération du peuple) à partir de 1950, où il était l’un des rares intellectuels avec Georges Lavau et Henri Bartoli, puis à l’UGS (Union de la gauche socialiste) et au PSU (Parti socialiste unifié), il fut l’un des meneurs du courant qui rejoignit le nouveau Parti socialiste en 1974.

Yvan Craipeau, ancien trotskyste, a fait dans ses mémoires l’éloge de « la section UGS du XIIIe arrondissement, nombreuse, dynamique, bien implantée dans les milieux ouvriers et populaires, remarquablement animée par Gilbert Mathieu », dont il appréciait la droiture. C’est dans ce quartier que l’UGS fit aux élections législatives de 1958 un de ses meilleurs scores avec quelque 2 500 voix ; Gilbert Mathieu continua d’y militer jusqu’à sa mort. Il était membre du comité fédéral de l’UGS de la Seine en mai 1959, lorsque se posa la question du renforcement de l’Union des forces démocratiques – cartel qui regroupait des formations non communistes opposées au gaullisme et à la guerre d’Algérie : avec Pierre Naville, il représenta son parti dans la commission chargée de réfléchir à un programme, avec Oreste Rosenfeld pour le PSA et Maurice Bertrand pour les mendésistes. Quand, plus tard, s’opéra la naissance du PSU, il batailla, pour que soit surmontée la méfiance, voire les exclusives, à l’égard des militants chrétiens.

Aussi Gilbert Mathieu, auteur d’articles dans des revues générales, comme Esprit, Les Temps Modernes, Après-demain, fut l’un des principaux collaborateurs de la presse de la « deuxième gauche » : Perspectives ouvrières, Tribune du Peuple et Courrier de l’UGS, Tribune socialiste, Perspectives socialistes, Cahiers du centre d’études socialistes. L’un de ses proches d’alors, Pierre Belleville, rappelait que « nous étions parmi les rares à pouvoir combiner les informations et les analyses globales qu’apportaient des hommes comme Gilbert Mathieu, des économistes de la classe ouvrière, avec la perception de toutes les réalités du terrain et les intuitions synthétiques de base qu’apportaient des militants actifs et ouverts ». Il séparait alors sa plume professionnelle de ses écrits militants en utilisant un pseudonyme transparent pour beaucoup, composé du nom de son quartier, la place de Rungis, et du prénom de sa femme, Maïté (née le 24 décembre 1928 à Fécamp) ; celle-ci collaborait très étroitement à son activité militante et fut candidate suppléante de Paul Quilès, aux législatives de 1978 dans le XIIIe arrondissement.

Au PSU, Gilbert Mathieu s’occupa surtout de la formation interne, aux côtés de Jean Poperen*, Victor Fay, Michel Rocard*. Il rédigea d’innombrables fiches de formation et donna des cours dans le cadre du Centre d’études socialistes dès 1960. Il participa au bureau de la fédération de Paris en 1961, et siégeait dans les années soixante à la commission du Contre-Plan, avec Michel Rocard* et Pierre Bérégovoy*. Lors du congrès de 1967, il fut de ceux qui, à l’encontre de Gilles Martinet et Jean Poperen notamment, formèrent une majorité autour de Michel Rocard refusant l’adhésion à la FGDS dans les conditions du moment. Édouard Depreux le situait parmi les « souples » de cette majorité. Participant actif, en 1974, des Assises du socialisme, il milita ensuite au Parti socialiste aux côtés de Michel Rocard, toujours attentif à l’ouverture aux milieux populaires.

Alertant très tôt sur la situation du tiers-monde, au retour d’un voyage en Afrique du Nord, il fut un militant pour la paix en Algérie ; il était de toutes les distributions de tracts et des manifestations, quand il ne rédigeait pas des articles comme celui qu’Esprit accueillit en janvier 1961 sur « L’économie algérienne et le plan de Constantine ». Il paya le prix de cet engagement par le plasticage de son appartement par l’OAS dans la soirée du mardi 30 mai 1962.

Doté d’une plume alerte, d’une puissance de travail et d’une force de conviction peu communes, habile et véhément débatteur, parfois irritant par son dynamisme et ses certitudes, son destin fut de mourir à cinquante-deux ans, emporté par un cancer foudroyant le 7 décembre 1980, alors que le Monde était entré dans le double défi de la succession de Jacques Fauvet et d’une situation financière difficile, et à la veille de la victoire d’une gauche pour laquelle il avait combattu.

Son épouse, Maïté Mathieu, née Soublin, mourut le 16 février 2021 à Paris, à 92 ans.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article139628, notice MATHIEU Gilbert, André, Joseph, alias Maïté RUNGIS par André Caudron, Jean Lecuir , version mise en ligne le 9 février 2012, dernière modification le 22 février 2021.

Par André Caudron, Jean Lecuir

Mathieu Gilbert
Mathieu Gilbert

ŒUVRE : Peut-on loger les Français ?, Éditions du Seuil, collection « Société », 1965. — Dictionnaire du capitalisme et Vocabulaire de l’économie, 1971, Éditions universitaires, avec Jean Lecuir, Alphonse Tellier et d’autres journalistes du Monde. — L’année économique et sociale, Le Monde, service économique, direction Gilbert Mathieu, 1976 et années suivantes. — Le dossier des nationalisations, 1977. — Vingt ans de réussite allemande, 1979. — La nouvelle économie anglaise, 1980, Enquêtes du Monde. — Articles dans les revues mentionnées dans le texte.

SOURCES : Papiers familiaux et témoignages à l’occasion du 30e anniversaire de la mort de Gilbert Mathieu. — Dossier documentaire « Gilbert Mathieu » du Monde. — Archives du PSU. — Arch. Nat., 581/AP/8. — Archives du syndicat des journalistes CFDT. — Who’s who in France, édition 1977-1978. — Monde ouvrier, Les Cahiers du GRMF, Forest-sur-Marque (Nord), n° 4, 1986. — Yvan Craipeau, Mémoires d’un dinosaure trotskyste, L’Harmattan, 1999. — Édouard Depreux, Servitude et grandeur du PSU, Syros, 1974. — Marc Heurgon, Histoire du PSU, La Découverte, 1994. — Patrick Eveno, Le journal Le Monde : une histoire d’indépendance, Odile Jacob, 2001. – Jean-François Kesler, De la gauche dissidente au nouveau parti socialiste, Privat, Toulouse, 1990. — Yvon Tranvouez, Catholicisme et société dans la France du XXe siècle, Karthala, 2011. — Laurent Greilsalmer, L’homme du Monde : la vie d’Hubert Beuve-Méry, Perrin, 2010. — Jacques Thibau, Le Monde : 1944-1996 : histoire d’un journal, un journal dans l’histoire, Plon, 1996. — Marta Margotti, « Une lettre de prêtres-ouvriers aux Pères du Concile », dans Bruno Duriez, Étienne Fouilloux, Alain-René Michel, Georges Mouradian et Nathalie Viet-Depaule, Chrétiens et ouvriers en France (1937-1970), Éd. de l’Atelier, 2001. — Notes de Gilles Morin.

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