MARÉCHAL Marcel

Par Pénélope Driant

Né le 25 décembre 1937 à Lyon (Rhône) ; acteur, metteur en scène, dramaturge et écrivain ; homme clé de la décentralisation théâtrale ; fondateur du Théâtre du Cothurne (1958-1968) et du Théâtre du Huitième (1968-1974) ; directeur du Nouveau Théâtre National de Marseille (Théâtre du Gymnase, 1975-1981), puis du Théâtre National de Marseille-La Criée (1981-1994), du Théâtre du Rond-Point (1995-2000), et des Tréteaux de France (2001-2011).

Issu d’un milieu populaire (avec un père routier, qui menait une vie très rude), Marcel Maréchal dut à son oncle, prêtre, d’avoir été scolarisé dans un collège huppé de la bourgeoisie lyonnaise, l’Institution Notre-Dame des Minimes. Il s’y découvrit un goût prononcé pour la poésie et fréquenta assidûment le ciné-club de l’établissement, qui joua pour lui le rôle d’une « vraie école de pensée et de culture artistique ». Habité par un certain sentiment d’exclusion par rapport à ses camarades, il ressentit assez tôt le besoin de se forger une culture propre, différente de celle de ses parents comme de celle des « bourgeois ». Ce fut adolescent qu’il eut ses premiers contacts avec la pratique théâtrale. Profondément marqué par la mise en scène du Cercle de craie caucasien de Brecht par Jean Dasté à la Comédie de Saint-Étienne, et par les spectacles de Roger Planchon au théâtre de la Comédie, rue des Maronniers à Lyon, il monta déjà quelques pièces au collège, et dans des colonies de vacances où il était moniteur. En 1957, il s’inscrivit à la faculté de Droit  ; parallèlement, il gagna sa vie comme surveillant de lycée. Avec les trois fondateurs du Centre culturel et social du Rhône (un étudiant de l’Université, un ingénieur et un chef de chantier), Marcel Maréchal créa la troupe des Comédiens du Cothurne. La promotion de jeunes auteurs fit très tôt partie des ambitions de la troupe.

En 1960, le directeur administratif de la troupe de Roger Planchon, installée au Théâtre de Villeurbanne depuis 1957, proposa aux comédiens du Cothurne de reprendre la salle de la rue des Marronniers. En 1961, la troupe devint professionnelle et Maréchal quitta l’université. Il se présenta toujours comme un autodidacte ayant appris le théâtre sur le tas. Il ne prit d’ailleurs jamais la décision de devenir comédien  : avant d’être une vocation artistique, le théâtre représentait pour lui une aventure spirituelle et humaine, permettant d’accéder à la liberté de penser. Animateur de la troupe autant que comédien et metteur en scène des principaux spectacles, il eut dès l’origine une conception très personnelle d’un théâtre populaire de province. Même s’il tirait de son enracinement lyonnais une grande part de son inspiration théâtrale, il entendait « couper le cordon ombilical » avec Roger Planchon (il se situait d’ailleurs plutôt dans la filiation d’un Dullin ou d’un Pitoëff). Ayant trop souvent assisté à des spectacles où l’élaboration d’un message politique se faisait au détriment d’une véritable mise en forme artistique, plongeant le spectacle dans « la grisaille et l’ennui » d’un certain « catéchisme » didactique, il ne fut jamais partisan d’un théâtre directement politique, s’engageant toujours « du côté de la poésie et de la couleur ». Il se méfiait d’un théâtre trop « culturel » (sa mise en scène idéale était celle qui était la plus lisible pour le spectateur, non celle qui reflétait une certaine lecture de la pièce), et ses spectacles reflétèrent bien souvent son amour du cirque et du music-hall.

Jusqu’en 1963, la troupe travailla sans subvention. Devant la porte de Wolfgang Borchert marqua une étape importante dans la carrière de la troupe  : après avoir obtenu un grand succès à Lyon, elle fut invitée au festival des Nuits de Bourgogne où, reprenant une idée de Jean-Marie Serreau, elle joua en « théâtre éclaté », c’est-à-dire en utilisant simultanément plusieurs carrés scéniques disposés autour du public. En 1963, à l’occasion de la création du Cavalier seul, Maréchal rencontra Audiberti, avec qui il se lia d’amitié, et qu’il considéra toujours comme un père spirituel. La pièce rencontra un immense succès, et pour la première fois le travail de la troupe connut un retentissement hors de la région lyonnaise  : elle fut invitée à jouer à Paris au studio des Champs-Élysées. Les comédiens du Cothurne obtinrent alors leur première subvention au titre de « Jeunes animateurs ». Suivirent d’autres créations, comme L’Opération du monde d’Audiberti ou l’adaptation du Sang noir de Louis Guilloux sous le titre de Cripure.

En 1966, la compagnie fut reconnue troupe permanente de la décentralisation dramatique. Elle bénéficiait désormais de subventions régulières, L’équipe s’était partiellement renouvelée, accueillant notamment l’avocat Paul Bouchet et le militant syndicaliste Lucien Marest. Tous eurent le souci d’aller à la rencontre d’un public populaire, et de toucher des populations éloignées des grands centres culturels. En 1966, Marcel Maréchal monta Tamerlan de Marlowe près du château de Goutelas (Loire), en plein air, devant un public essentiellement rural. L’année suivante, il créa le festival de Sail-sous-Couzan, quelques kilomètres plus loin. Ce lieu, pour lequel il eut un coup de foudre, se révéla l’occasion d’une véritable « méditation à ciel ouvert » sur le théâtre populaire, et le creuset d’une libre expérimentation de nouveaux rapports avec le public, à l’écart des habitudes culturelles citadines. Devant une population composée à la fois de paysans et d’ouvriers (la région comptait plusieurs usines et une fonderie), il monta Shakespeare notre contemporain, spectacle composé de plusieurs extraits de Richard III, de Falstaff, d’Henri V, d’Hamlet et du Roi Lear, montrant les différents visages d’un auteur qui, selon lui, rendait compte de la « totalité du fait humain ». Logés chez l’habitant, les comédiens du Cothurne firent en sorte que tout le village puisse assister aux répétitions et aux préparatifs matériels du spectacle : l’idée était de faire voir la technè qui sous-tendait toute création artistique pour établir un lien avec la communauté des spectateurs à travers la notion de travail, au lieu d’arriver sur place en imposant un produit fini.

À Lyon, l’équipe offrit à son public de pouvoir participer à ses projets artistiques. Les spectateurs étaient impliqués dans le choix du répertoire, grâce à la création d’un Comité d’animation qui choisissait des pièces parmi leurs propositions. Leur avis était systématiquement sollicité dans des questionnaires distribués à l’issue des représentations, ou lors des nombreuses discussions programmées par le Conseil culturel de la troupe. Le dialogue s’exporta aussi dans les administrations, dans les comités d’entreprises ou dans les cantines d’usines, où les comédiens du Cothurne organisaient animations et prises de paroles, et présentaient des extraits de scènes ou des diapositives. La communauté des spectateurs devait pouvoir s’exprimer et converser avec les artistes. Suite à la renommée grandissante de sa compagnie dans les années 1960, le maire de Lyon, Louis Pradel, lui proposa en 1968 de prendre la tête d’une salle des fêtes nouvellement construite place du Bachut, dans un quartier populaire à l’est de la ville. Maréchal accepta, poussé par sa volonté de changement et par l’opinion publique. Vu par certains comme un symbole de l’ébullition de mai 68, le théâtre du Huitième connut un immense succès dans le paysage culturel de la région. La proportion d’ouvriers dans le public dépassa largement celle des autres théâtres de province (13 % entre 1968 et 1970). La troupe obtint des moyens supplémentaires grâce à un grand mouvement de solidarité (« campagne des cent mille signatures »). Marcel Maréchal gagna aussi la reconnaissance de la critique et continua de favoriser le répertoire du XXe siècle : il mit en scène Beckett, Vauthier ou Brecht, et créa des œuvres de Serge Ganzl (Fracasse) et Kateb Yacine (L’Homme aux sandales de caoutchouc, pièce consacrée à Ho Chin Minh et à la guerre coloniale française en Indochine). Le théâtre du Huitième devint CDN (Centre dramatique national) en 1972, et sa troupe assuma la majeure partie du festival d’Avignon en 1974. Elle effectua ensuite plusieurs tournées en Allemagne et en Europe de l’Est.

En 1975, Marcel Maréchal fut nommé directeur du CDN du Sud-Est (Nouveau théâtre de Marseille, installé au théâtre du Gymnase), fonction qui continua de cohabiter avec ses activités de metteur en scène et de comédien. La troupe déménagea dans l’ancien marché aux poissons de la ville : le Théâtre de la Criée ouvrit ses portes en mai 1981, son deuxième « rendez-vous avec l’histoire », après l’inauguration du théâtre du Huitième en mai 1968. Marcel Maréchal avait toujours considéré l’établissement théâtral comme un lieu culturel pouvant aussi accueillir des concerts, des expositions et des rencontres. À côté de la grande salle « Louis Guilloux », un plus petit espace, baptisé « salle Jacques Audiberti », était consacré à ces diverses manifestations, et permit d’expérimenter de nouveaux rapports entre la scène et la salle, au-delà de la traditionnelle disposition frontale. Marcel Maréchal fit de son théâtre un lieu fort de la cité, au rayonnement national : sur 23 000 abonnés, on compta 9 000 non Marseillais. Parallèlement, sa troupe effectua des tournées dans le monde entier (URSS, Amérique latine, Chine, Grèce, Israël...), présentant à la fois des grands classiques et des pièces contemporaines.

En 1995, Marcel Maréchal prit la direction du Théâtre du Rond-Point à Paris. Audiberti et Claudel étaient à l’honneur de la première saison. À côté de sa programmation (pièces de Beckett et de Grumberg, création des Enfants du Paradis de Jacques Prévert..), Marcel Maréchal organisa des manifestations centrées sur la poésie contemporaine, des lectures de pièces nouvelles et un atelier de jeunes comédiens. Après un imbroglio autour de sa succession, il quitta le Rond-Point à la fin de l’année 2000, pour prendre la direction des Tréteaux de France. Créée en 1959 par Jean Danet, cette compagnie itinérante était devenue CDN en 1971. Marcel Maréchal entendait préciser le rôle de cette institution dans le paysage culturel national, à l’heure où de nombreuses structures professionnelles s’étaient créées dans les régions. Il accentua la collaboration avec les élus locaux des villages ruraux et des villes de banlieue. Dès 2001, il créa le festival théâtral de Figeac, qui fut le point de départ des tournées des Tréteaux durant tout son mandat. Affichant la devise d’un « théâtre exigeant partout et pour tous », la compagnie se produisit une centaine de fois par an dans la quasi-totalité des départements métropolitains et d’outre-mer, et à l’étranger. Après avoir mis en scène Le Bourgeois gentilhomme, Marcel Maréchal quitta les Tréteaux de France en juin 2011, et fonda sa propre compagnie privée.

Durant ses quarante années passées dans le théâtre public, Marcel Maréchal fut l’un des grands artisans du théâtre populaire français et a donné une assise à des institutions majeures de la décentralisation culturelle. Durant toute sa carrière, il a défendu ses trois auteurs « fétiches », Audiberti, Vauthier et Guilloux, et fut entouré de collaborateurs fidèles, tels le décorateur Jacques Angéniol, le dramaturge et metteur en scène François Bourgeat, les comédiens Bernard Ballet et Jean Sourbier, ou les comédiennes Tatiana Moukhine et Luce Mélite. Dans ses mises en scène, il a montré que plus le théâtre était politique, plus il devait être ambitieux dans sa forme, et que c’était seulement par le biais d’une revendication esthétique qu’un spectacle pouvait avoir un réel impact sur la société.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article139748, notice MARÉCHAL Marcel par Pénélope Driant, version mise en ligne le 11 avril 2012, dernière modification le 28 avril 2013.

Par Pénélope Driant

ŒUVRE choisie  : La mise en théâtre, présenté par Hélène Parmelin, Paris, Union générale d’éditions, 1974. – Une anémone pour Guignol ou Grandeur et misère d’un art populaire, Paris, C. Bourgeois, 1975. – Approches de la Vie de Galilée de Bertolt Brecht, Marseille, J. Laffitte, 1982. – L’Arbre de mai, pièce en 9 tableaux, Marseille, Éditions du Quai, 1984. – Capitaine Fracasse, comédie en 21 tableaux plus un tableau final d’après Théophile Gautier, Paris, le Nouvel acteurs théâtre, 1987. – Rhum limonade : de Guignol à Cripure, Paris, Flammarion, 1995 – La Très Mirifique Épopée Rabelais, Paris, L’Avant-scène, 2005.

SOURCES  : Fonds d’archives à la Bibliothèque nationale de France, dont l’inventaire a été publié par Anita Mengozzi : Compagnie Marcel Maréchal, Marseille (1977-1990), documents conservés au Département des Arts du spectacle, Paris, BnF, 1998. — Fonds d’archives déposées depuis 1999 à l’Institut Mémoires de l’Édition contemporaine. — Approches, 1966-1972, puis Nouvelles Approches, 1973-1975, revue éditée par la compagnie du Cothurne, poursuivie à Marseille dans la collection “Approches répertoire”, 1978-1984, suivie de Approches : journal du Théâtre national de Marseille.
Agnès Pierron, Maréchal : sa carrière lyonnaise, 1960-1975, Lausanne, L’Âge d’homme, 1977. — Marcel Maréchal et Patrick Ferla, Conversation avec Marcel Maréchal, Lausanne, P. M. Favre, 1983. — Agnès Pierron, Marcel Maréchal, Lausanne, L’Âge d’homme, 1990. – Yves Gallois et Nicolas Treatt, La Criée, un théâtre dans la cité, Marseille, J. Laffitte, 1991. — Agnès Pierron, Marcel Maréchal, Lausanne, L’Âge d’homme, 1990 (contient une bibliographie détaillée). — Marcel Maréchal et Nita Rousseau, Marcel Maréchal : un colossal enfant, Arles, Actes Sud, 1992. — Marcel Maréchal et Pascal Lainé, Saltimbanque, Paris, Fayard, 2004.

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