MARTIN Jean, Blaise

Par Léon Strauss

Né le 3 février 1868 à Buhl (Haut-Rhin), mort le 17 janvier 1922 à Mulhouse (Haut-Rhin) ; employé, puis journaliste à Mulhouse (Haute-Alsace annexée, puis Haut-Rhin) ; social-démocrate, puis socialiste SFIO ; rédacteur des journaux sociaux-démocrates d’Alsace, conseiller municipal de Mulhouse (1902-1908, 1911-1918), vice-président du Conseil ouvrier (novembre 1918), membre de la commission municipale provisoire (1918-1919), adjoint au maire (1919-1922), président de la fédération du Haut-Rhin du Parti socialiste SFIO.

Jean Martin, fils de Jean Martin, journalier, et de Marie Madeleine Spiegel, fit certainement de bonnes études primaires à l’école de son village , ce qui lui permit d’entamer à 14 ans en 1882 un apprentissage de greffier au tribunal cantonal (Amtsgericht) de Guebwiller (Haute-Alsace). En 1889, il partit pour Mulhouse, où il fut jusqu’en 1890 employé de bureau à l’usine textile DMC (Dollfus, Mieg et Cie). Il y entra en contact avec le mouvement ouvrier social-démocrate à l’occasion de l’élection de Charles Hickel au Reichstag (février 1890) et de la grande grève des ouvriers du textile d’avril-mai 1890. Il commença en août 1890 sa carrière de journaliste dans la presse social-démocrate en Bade avant de prendre le 1er décembre 1890 la direction du nouvel organe du socialisme dans le Reichsland, l’Elsass-Lothringische Volkszeitung publié à Mulhouse. Cette responsabilité lui valut de fréquentes poursuites judiciaires, ainsi pour avoir critiqué le Sedanfest, la fête officielle qui commémorait la victoire prussienne de 1870. En novembre 1893, il totalisait déjà dix mois de prison lorsqu’un nouveau procès lui valut une condamnation à une année supplémentaire de détention : il s’enfuit alors en Suisse, à Bâle, puis à Paris, mais finit par rentrer pour purger sa peine. Le 21 mars 1894, son journal fut définitivement interdit par le gouvernement du Reichsland pour excitation à la haine entre les classes et offense à la mémoire de l’empereur Guillaume 1er. Martin partit alors pour Strasbourg (Basse-Alsace) ; il y rédigeait les pages alsaciennes des feuilles de gauche badoises, le Volksfreund d’Offenbourg , puis la Volksstimme de Mannheim. Après l’entrée en vigueur de la loi d’Empire de 1898 sur la presse, nettement plus libérale, il assura la rédaction de la Freie Presse qui fut éditée d’abord à Schiltigheim (Basse-Alsace), puis à Strasbourg. En 1901, il revint à Mulhouse pour y diriger Die Freie Presse für Ober-Elsass (1901-1904), puis Die Mülhauser Volkszeitung. En 1902, il entra au Conseil municipal sur une liste de cartel démocrate et socialiste et fut même élu adjoint au maire, mais le gouvernement mit son veto à son entrée en fonction. Aux élections municipales de 1908, le SPD fut éliminé totalement par une coalition « bourgeoise » des Droites et du Centre catholique. Martin revint au Conseil en 1911 à l’occasion d’une élection complémentaire. La même année, il fut élu député à la seconde chambre du Landtag, le nouveau parlement régional, dans la circonscription de Mulhouse-Campagne.

Dès son adhésion au socialisme, Jean Martin s’était refusé à suivre la ligne « protestataire » des députés de Mulhouse des années 90 , Hickel, puis Bueb, finalement exclus du parti. À son retour à Mulhouse en 1901, il accepta sans difficultés la stratégie suivie par le nouveau leader local du SPD, l’Allemand immigré Emmel. On présentait souvent Martin comme « le doctrinaire du socialisme mulhousien ». C’est lui qui préparait les programmes électoraux et rédigeait les résolutions présentées par la fraction socialiste au Conseil municipal. Les « Mulhousiens » appartenaient à l’aile gauche « radicale » de la social-démocratie allemande et s’opposaient aux Strasbourgeois de tendance « révisionniste ». Le conflit s’aggrava en 1910 : Martin, qui reprochait à Peirotes*, président régional du SPD, d’accepter le maintien de l’impôt antisocial de l’octroi, en arriva même à quitter pour un temps le bureau régional.

La guerre allait faire basculer Martin « à droite ». Il aurait manifesté sa satisfaction lors de l’occupation temporaire de Mulhouse par l’armée française en août 1914. Après la reprise de la ville par les Allemands, son ancien ami d’origine allemande, Emmel, député de Mulhouse au Reichstag, passé pour sa part dans le camp des « socialistes de guerre » le dénonça au Parteivorstand à Berlin. Il fut arrêté le 1er mars 1915 au retour d’une audience à Strasbourg chez le secrétaire d’État von Roedern. Condamné à trois mois de prison pour deutschfeindliche Gesinnung (sentiments hostiles à l’Allemagne) le 28 juin 1915, il fut ensuite assigné à résidence outre-Rhin par l’autorité militaire à Münster-en-Westphalie, puis à Dortmund dans la Ruhr. En raison de ses charges de famille, il fut autorisé à rentrer à Mulhouse, à condition de s’abstenir de toute activité politique, et il fut employé à l’usine à gaz.
Le 13 novembre 1918, il fut élu vice-président de l’Arbeiterrat, le Conseil des ouvriers présidé par son ami, Auguste Wicky*. Le 30 novembre, il prit la direction du Republikaner/ Républicain du Haut-Rhin, qui succédait à la Volkszeitung, dont Emmel avait saboté la rotative avant de s’enfuir en Allemagne. Le premier numéro titrait en français « Vive la France ! Vive la République ! ». Peu après, il devenait président de la fédération du Haut-Rhin du Parti socialiste SFIO. Il fut nommé le 15 décembre 1918 membre de la Commission municipale provisoire nommée par le commissaire de la République. Réélu en novembre 1919, il devint adjoint au maire. Avec Wicky et Grumbach*, il combattit l’aile du parti favorable à Moscou, qui fut même majoritaire à Mulhouse à la veille du congrès de Tours. Il reconstruisit très rapidement la fédération socialiste, qui resta désormais constamment bien plus puissante que sa concurrente communiste.

Jean Martin était l’un des seuls leaders socialistes alsaciens capables de s’exprimer en français (en 1907, il avait traduit un roman français en allemand). D’origine catholique, il affichait un anticléricalisme et un athéisme militant, ce qui l’amena à une démarche provocatrice : il annonça sa « sortie » officielle de l’Église.

Jean Martin avait épousé le 19 octobre 1907 à Mulhouse Marie Eugénie Wickersheim. Le couple eut neuf enfants dont Charles Eugène, secrétaire général de la ville de Mulhouse, Pierre Paul, journaliste socialiste, adjoint au maire de Mulhouse, Julien, directeur, puis président du Conseil de surveillance des Mines domaniales de potasse d’Alsace.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article139919, notice MARTIN Jean, Blaise par Léon Strauss, version mise en ligne le 19 mai 2012, dernière modification le 10 mars 2020.

Par Léon Strauss

ŒUVRE : Ruf aus dem Gefängnis >, 1898.

Sources : Entretiens de Léon Strauss avec Charles Martin, 1985-1987 –Généalogie de Jean Martin par Charles Martin- Arch. Mun. de Mulhouse : Fonds Jean Martin (40 TT) – J. Brom, Regierung und Landtag Elsass-Lothringen 1911-1916. Biographisch-Statistisches Handbuch, Mulhouse, 1912 – H.-D. Soell, Die sozialdemokratische Arbeiterbewegung im Reichsland Elsass-Lothringen 1871-1918, thèse multigraphiée, Heidelberg, 1966 – J.-M. Mayeur, Autonomie et politique en Alsace, la Constitution de 1911, Paris, 1970 – R. Wagner, La vie politique à Mulhouse de 1870 à nos jours, Mulhouse, 1976 – A. Wahl, dans Histoire de Mulhouse des origines à nos jours, Strasbourg, 1977 – F. Igersheim, L’Alsace des notables, 1981, p.274 – L. Strauss, Monde ouvrier et mouvement ouvrier du XVIIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale dans P. Klein (dir.), L’Alsace, 1981 – J.-M.Bockel, E. Riedweg, Mulhouse du passé au présent, Mulhouse, 1983 – Encyclopédie de l’Alsace, t.8, 1984, p.4995 – H. Hiery, Reichtagswahlen im Reichsland, Düsseldorf, 1986, p.90 – J.-C. Richez et alii, Jacques Peirotes et le socialisme en Alsace, Strasbourg, 1989, p.105-106 – Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne, p.2537-DBMOF,35,p.382-383.

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