LÉVY Albert [pseudonyme de résistant : Jean Robert]

Par Marc Giovaninetti

Né le 4 avril 1923 à Aurillac (Cantal), mort le 8 septembre 2008 à Paris ; journaliste ; résistant de l’UJJ (FTP-MOI) ; militant du PCF ; co-fondateur (1949), secrétaire national, secrétaire général (1971-1989), membre de la présidence (1989-1991), puis président d’honneur du MRAP.

Albert Lévy
Albert Lévy
Cliché Sylvie Rigoullot

Fils d’une famille de « Juifs du Levant » originaires d’Istanbul et installés comme commerçants en Auvergne, Albert Lévy grandit à Clermont-Ferrand, où il suivit des études secondaires et réussit en 1939 le concours de l’École normale d’instituteurs. Il poursuivit ses études en hypokhâgne et en khâgne au lycée de Saint-Étienne, et y connut Jean Kanapa, son professeur de philosophie à peine plus âgé que lui, avec qui s’engageaient de grandes conversations sur Georges Politzer. Il fut admis à l’École normale supérieure de Saint-Cloud sous un faux nom, l’établissement public étant désormais interdit aux juifs. Il savait aussi qu’il ne pouvait plus espérer enseigner du fait des lois racistes du régime de Vichy.

Pendant ses études, il rejoignit le Parti communiste clandestin, et à partir de 1941, il intégra l’Union de la Jeunesse juive (UJJ), placée sous la direction de l’UJRE (Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide) pour ses actions civiles, et des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans – Main d’Œuvre immigrée) pour ses opérations militaires. Le STO l’obligea à rentrer pour de bon dans la clandestinité. En 1943, il fut affecté aux groupes de combat à Lyon, muni de faux papiers au nom de Jean Robert.

Sa principale responsabilité consista à gérer le dépôt d’armes de l’UJJ, dissimulé à la Croix Rousse. Il y cachait des mitraillettes Sten, des grenades, des revolvers, qu’il distribuait parcimonieusement aux commandos de combattants en leur en expliquant éventuellement l’usage sommaire. À l’approche de la Libération, il participa à l’insurrection de Villeurbanne sous le commandement de Gérard Moreno (Maurice Lubczanski), puis aux combats de la Croix Rousse, où leurs groupes de combats, constitués d’une centaine de militants, furent moins sérieusement accrochés. L’UJJ perdit néanmoins plusieurs hommes.

Après la guerre, il participa à plusieurs de ces réunions qui avaient pour objectif de regrouper les organisations de jeunesse issues de la Résistance, et qui aboutirent en mars 1945 à la fondation de l’UJRF (Union de la Jeunesse républicaine de France), dirigée par les anciens cadres des Jeunesses communistes. L’UJJ s’y fondit peu après, ses militants s’étant toujours considérés davantage comme communistes que comme juifs. Encouragé dans ce sens par ses camarades, il projetait vaguement d’entreprendre une carrière militaire, et participa à un stage de six mois à l’École d’officiers de réserve. Mais manquant manifestement de dispositions pour le métier des armes, il sortit avec le grade de caporal-chef, alors que la Résistance lui avait attribué celui de sous-lieutenant.

Il entra alors comme journaliste à l’Humanité, affecté à la rubrique de politique extérieure bientôt placée sous la responsabilité de Pierre Courtade.

La crise du titisme faillit être fatale à son engagement communiste. En 1949, sans qu’on ne lui donne aucune justification, et sans qu’il prétende en demander, il fut renvoyé de son emploi au quotidien communiste. Il habitait alors Saint-Ouen, et il comprit de lui-même la sanction lors d’une conférence de section réunie peu après, où on lui avait demandé de se présenter. Signe de l’importance de la soirée, Raymond Guyot, le premier secrétaire de la fédération de la Seine et membre du bureau politique, s’était déplacé en personne. Une des relations d’Albert Lévy, le docteur Suzanne Heck, ancienne résistante et communiste éprouvée, était notamment sur la sellette. Elle était son médecin personnel et, lors d’une série de consultations, il avait déjà entendu ses confidences discourtoises envers certains dirigeants du parti, qu’elle accusait d’être restés en marge de la Résistance, ou de se montrer trop serviles par leurs écrits. Cette dernière accusation visait Aragon*. Elle se défendit maladroitement, en mettant en cause avec des arguments relevant du secret médical son accusateur secrétaire de section. Son exclusion ne faisait aucun doute. Albert Lévy demanda alors la parole, se leva, et prononça publiquement une de ces autocritiques qu’encourageait la hiérarchie du parti. Il reconnut son manque de discernement, s’accusa d’avoir manqué de confiance à l’égard du parti, et accepta d’avance toute sanction qui pourrait être prise à son encontre. Lorsqu’il eut fini, Raymond Guyot vint le féliciter d’avoir si bien parlé ; son autocritique était jugée « exemplaire ».

Il se justifia encore par une très longue lettre manuscrite, effectivement exemplaire des sentiments d’un militant de base dévoué et consciencieux, investi d’un poste de confiance dans les organisations du parti, qu’il fit transmettre par voie hiérarchique au secrétariat du comité central Il ne subit aucune sanction interne au parti, mais son renvoi du journal lui fut confirmé par Marcel Servin*, le responsable du service des cadres.

On lui proposa alors un emploi dans un autre journal de la mouvance communiste. Ce fut Droit et Liberté, l’organe du Mouvement national contre le Racisme (MNCR), et avant, du temps de la Résistance, de l’UJRE. Albert Lévy, comme militant UJJ, avait rejoint le MNCR dès sa fondation en 1942. Le 22 mai de cette même année 1949, il participa au Cirque d’Hiver au congrès de fondation du MRAP (Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix), cette « organisation de masse » qui se proposait de raviver, dans le nouveau contexte de la guerre froide, l’héritage du MNCR.

Cette réorientation forcée de sa carrière militante et professionnelle lui permit de donner alors toute sa mesure à la tête d’une organisation qu’il a profondément orientée et modelée selon ses conceptions. Il occupa sa fonction au journal avec tant de succès qu’il fut bientôt nommé rédacteur en chef. Mais ses responsabilités devaient d’emblée déborder le seul cadre éditorial. Dès le congrès de fondation, il intégrait le secrétariat national, puis son investissement et son efficacité lui valurent d’être sollicité pour le poste de secrétaire général de l’organisation antiraciste à son congrès de 1971. Il le resta pendant dix-huit ans, avant d’être nommé président, et enfin président d’honneur.

Le PCF le sollicita alors de diverses façons. En février 1971, le Secrétariat le nomma parmi les quatorze membres d’une « Commission sur les questions juives », présidée par Roland Leroy, décidée suite à la recrudescence des relents antisémites en Europe de l’Est, notamment en Pologne, mais en URSS aussi. Cette commission réunie à l’instigation de Jean Kanapa* et sous la responsabilité de Roland Leroy établit un rapport qui fut soumis au comité central et vivement critiqué par les proches de Georges Marchais et qui fut finalement enterré. La notoriété nouvellement acquise d’Albert Lévy lui valut la même année d’apparaître au sommaire de la revue du comité central, les Cahiers du Communisme, comme auteur d’un article titré « Antisémitisme et sionisme, deux versions d’une même idéologie réactionnaire . »

En 1972, il fut l’un des principaux promoteurs de la loi contre le racisme, réclamée depuis treize ans, adoptée à l’unanimité par les deux chambres du Parlement français.

En 1976, tout en conservant le même sigle, il proposa et obtint que l’organisation qu’il dirigeait prît le nom de Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples. Lui-même expliquait que son intention était d’équilibrer les interventions au-delà de la lutte contre l’antisémitisme, qui occupait jusque-là l’essentiel des efforts du MRAP fondé par une très grande majorité de militants d’origine juive, en défendant plus systématiquement la cause des populations immigrées et de toutes les minorités ethniques victimes de malveillances ou de discriminations. Certains contradicteurs y virent au contraire un symptôme pervers de l’abandon du combat contre l’antisémitisme. Devenu, à travers ses nouvelles fonctions de secrétaire général, directeur de la revue Droit et Liberté, il obtint, dans une même perspective, d’en changer le titre en Différences.

Tout en restant jusqu’au bout membre du PCF, sans jamais y occuper aucune fonction de responsabilité, il s’efforça de réduire la dépendance du MRAP envers le parti qui l’avait mis sur orbite. Comme toutes les « organisations de masse » de la mouvance communiste, le MRAP comptait dès son origine dans son comité directeur des personnalités non communistes, membres de la Ligue contre l’Antisémitisme, ou intellectuels catholiques de gauche. Des personnalités telles que Marc Sangnier, Yves Farge ou André Blumel, qui en devint le premier président, avaient participé au congrès de fondation, placé sous la présidence d’honneur de Marc Chagall. D’après Albert Lévy, plusieurs dirigeants du PCF ou d’autres « organisations de masse » analogues à la sienne essayèrent de faire pression pour que le MRAP s’aligne sans réserve sur son organisation matricielle. Mais il semble en effet que l’association antiraciste ait fini par gagner en indépendance, jusqu’à acquérir une notoriété et une influence qui outrepassaient sensiblement la mouvance communiste. Albert Lévy avait en tout cas à cœur que la direction fût pluraliste, composée de personnalités issues du plus grand nombre possible de sensibilités politiques ou religieuses.

En relation avec sa situation de dépendance primitive, Albert Lévy reconnaît un premier épisode difficile dans la vie du MRAP : le procès de Prague, en 1952, où Rudolf Slansky, Artur London et leurs coaccusés furent désignés par de très claires allusions antisémites, dont les militants communistes ne surent pas se démarquer. Le président Blumel et d’autres démissionnèrent alors. Mais lorsqu’il écrivit plus tard le chapitre « Délires meurtriers à l’Est » dans Chronique d’un combat inachevé, Albert Lévy ne manqua pas fustiger l’attitude des autorités tchèques et surtout soviétiques, ni de regretter la pusillanimité passée du MRAP. L’organisation connut une deuxième hémorragie militante lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, ses prises de position jugées pro-arabes n’étant alors pas admises par tous. Sa désapprobation, en 1989, des renvois des écoles de jeunes filles pour port du foulard islamique lui causa aussi quelques fractures, telle que la démission de Gisèle Halimi de son Comité d’Honneur

La liste des campagnes qu’Albert Lévy a menées avec le MRAP démontre clairement l’éclectisme des préoccupations de l’organisation qu’il dirigeait. Dénonciation du racisme anti-maghrébin, particulièrement dans les milieux policiers, de l’antisémitisme proféré par les émules de Charles Maurras, du colonialisme prolongé en Afrique noire, de la torture et des crimes commis par l’armée française pendant la guerre d’Algérie et particulièrement des assassinats du 17 octobre 1961 à Paris, de la démagogie et des violences poujadistes, du régime d’Apartheid en Afrique du Sud, des conditions de vie faites aux travailleurs immigrés dans la France des années 1960, du racisme qui continuait à gangrener la société américaine, du regain d’antisémitisme sous prétexte d’antisionisme en URSS dans les années 1970, des crimes racistes qui déshonoraient la France et notamment l’attentat antisémite de la rue Copernic en 1980 – 300 000 personnes défilaient alors à l’appel du MRAP –, des prises de position de l’extrême-droite qui se redressait en France dans les années 1970, des actions musclées menées y compris par le PCF (l’affaire du bulldozer de Vitry en 1980) contre les concentrations d’immigrés, des lois Pasqua qui restreignaient en 1986 l’accès à la nationalité française, des interdictions qu’élevaient certaines municipalités contre le stationnement provisoire de caravanes de Tsiganes… Et tout au long des années d’activité militante d’Albert Lévy, le MRAP continua à dénoncer au Proche-Orient la politique de « deux poids deux mesures » qui y favorisait l’État d’Israël et sa population juive au détriment des Arabes. Mais Albert Lévy se prononça aussi à l’occasion de certains déplacements internationaux contre le traitement infligé à diverses autres catégories de population, comme par exemple le cas peu connu des burakumin au Japon.

À partir de 1978, Albert Lévy s’investit activement dans l’Association pour le réexamen de l’Affaire Rosenberg, du nom du couple de militants communistes américains exécutés aux États-Unis pour espionnage en faveur de l’Union soviétique en 1953. Le PCF et ses organisations satellites avaient déclenché à l’époque de très puissantes manifestations pour contester la justice américaine. En 1994, Albert Lévy participa à la rédaction du livre La Tragédie inachevée : l’affaire Rosenberg aujourd’hui, et au colloque « L’affaire Rosenberg, une affaire Dreyfus de la guerre froide ». À sa mort, il était encore président d’honneur de cette association pour la réhabilitation d’Ethel et Julius Rosenberg.

Albert Lévy avait épousé Fanny, qu’il avait connue dans sa jeunesse à Clermont-Ferrand. Elle aussi était militante communiste. Le couple eut deux enfants qui militèrent quelques années au PCF.

En tant que secrétaire général, jusqu’en 1989, puis comme président du MRAP, Albert Lévy rédigea de nombreux articles et brochures, des préfaces de livres, et participa à plusieurs ouvrages collectifs.
Après le décès de son ancien secrétaire général, le MRAP rendit hommage, le 1er octobre 2008, en la mairie du 11e arrondissement où il habitait, à celui qu’il présentait comme « l’une des plus importantes figures du combat antiraciste français ». Albert Lévy, avec sa personnalité subtile et réservée, son tempérament sérieux et déterminé, avait en effet certainement largement contribué à asseoir la notoriété de son organisation. Charles Palant*, qui l’avait précédé au secrétariat général et continua ensuite à l’accompagner en tant que président du MRAP, en se produisant plus volontiers en public ou dans les médias alors qu’Albert Lévy gérait l’organisation et orientait ses campagnes, louait dans son livre autobiographique la « vaste culture et la disponibilité à nulle autre pareille » de ce « dirigeant le plus intelligent et le plus assidu, le plus lucide et le plus créatif, le plus opiniâtre, le plus infatigable », qui s’était dévoué pendant quarante-deux ans à conduire le combat antiraciste.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140106, notice LÉVY Albert [pseudonyme de résistant : Jean Robert] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 10 avril 2012, dernière modification le 25 avril 2013.

Par Marc Giovaninetti

Albert Lévy
Albert Lévy
Cliché Sylvie Rigoullot

ŒUVRE : Préface du livre d’Annie Lauran, Servir en France, Éd. Droit et liberté, 1976 ; du livre de Jean Chatain, Pitchipoï via Drancy, Messidor, 1991. — La France et l’apartheid (collectif), L’Harmattan et Ed. Droit et Liberté, 1979. — La Tragédie inachevée : l’affaire Rosenberg aujourd’hui (collectif), 1994. — Direction, préface et bilan de 50 ans de lutte contre le racisme. Chronique d’un combat inachevé, Le Temps des Cerises et MRAP, 1999.

SOURCES : Archives du CN du PCF, rapport d’Albert Lévy, non daté ; Archives du PCF, Secrétariat, décision n° 13 du 16 février 1971. — « Antisémitisme et sionisme, deux versions d’une même idéologie réactionnaire », Cahiers du Communisme n° 10, octobre 1971. — Droit et Liberté, 1949-1980 ; Différences, 1980-2008, notamment l’interview d’Albert Lévy dans le n° 268, 4e trimestre 2008, et sa conférence sur l’histoire du MRAP faite le 16 octobre 1993 et publiée dans le même n°. — Paul Boulland, Acteurs et pratiques de l’encadrement communiste à travers l’exemple des fédérations PCF de banlieue parisienne (1944-1974), thèse de doctorat, Paris 1, 2011 ; notes personnelles. — Charles Palant, Je crois au matin, Le Manuscrit, 2009. — Article nécrologique, l’Humanité, 10 septembre 2008. — « Le MRAP rend hommage à Albert Lévy », <www.mrap.fr> ; , septembre 2008. — Interview de René Sazerat, site <www.rosenberg.asso.fr> ; , septembre 2008. — « Albert Lévy, cofondateur du MRAP », site <www.linternaute.com> ; , septembre 2008. — Témoignage de Jacques Coubard sur la Commission sur les questions juives (2012). — Entretiens avec Albert Lévy (2005), Maurice Lubczanski et Bernard Zoukerman (anciens résistants de l’UJJ, 2005-2006), Fanny et Danièle Lévy (2012).

Filmographie : Entretien du 17 novembre 1995 par Pamela Grant, caméraman Sylvie Rigoullot. http://sfi.usc.edu/french/cnrd2013/

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