LUBCZANSKI Maurice [pseudonyme dans la Résistance : MORENO Gérard]

Par Marc Giovaninetti

Né le 20 juillet 1924 à Paris (XIIe arr.), mort le 1er janvier 2019  ; militant des JC, de l’UJJ, de l’UJRF et du PCF, principalement à Paris ; résistant à Paris puis à Lyon ; fondateur et animateur de la troupe « Espoirs de l’Avant-Garde » de 1946 à 1948 ; membre du Comité national de l’UJRF, administrateur de L’Avant-Garde en 1953-54 ; membre du secrétariat de section du XIe arrondissement du PCF jusqu’en 1958 ; président du Directoire de la SORICE (Société de réalisations industrielles et commerciales pour l’Europe) jusqu’en 1982.

Maurice Lubczanski lors d’une soirée de gala vers la fin de sa présidence de la SORICE
Maurice Lubczanski lors d’une soirée de gala vers la fin de sa présidence de la SORICE

Dans sa jeunesse, Maurice Lubczanski fut un représentant typique de cette jeunesse ouvrière juive de l’Est parisien, le sud du XIe arrondissement dans son cas. Ses parents, sa mère, son père biologique (dont il porta le nom) et son beau-père (le conjoint de sa mère), immigrés de Pologne, étaient tailleurs-apiéceurs de métier. Comme Roger Trugman (Trugnan* après la guerre), Julien Zerman*, Germaine Bach*, Paulette Sarcey*, ses camarades d’enfance, il fréquenta le YASK (Yiddishe Arbeiter Sporting Kloub), où non seulement il développa ses qualités sportives, mais reçut aussi une certaine éducation politique et culturelle. Sa scolarité fut par contre chaotique, à cause notamment de problèmes de santé. Dès avant la guerre, il était, dans ce milieu, influencé par les idéaux communistes, participant par exemple à des démonstrations sportives à la fête de l’Humanité, assistant à des projections de films soviétiques tels que Les Chemins de la vie, ou Le professeur Mamloch qui lui fit une forte impression, et qu’il trouva prémonitoire quand plus tard survinrent les premières persécutions antisémites à Paris.

Lorsque Paris fut occupé, il vécut lors de l’été 1940 cette étrange anecdote de jouer au football au bois de Vincennes avec ses copains contre des soldats allemands qui cherchaient à sympathiser. La bonne entente ne dura pas. Les jeunes communistes du sud du 11e, en particulier la bande des Immeubles industriels, commencèrent en septembre 1940 des actions de résistance, essentiellement des distributions de tracts ou affichages de papillons. Lui-même fut sollicité par Trugman pour une courte harangue publique à la Foire du Trône, peu après l’invasion de l’URSS.

Son beau-père Bernard Swiderski fut arrêté et déporté en 1941 après s’être rendu à une convocation de police, malgré les mises en garde qu’il lui avait adressées. Il ne le revit plus. Pour épargner ensuite d’excessifs dangers à sa mère et ses jeunes demi-sœur et frère, il fut envoyé à Lyon en mai 1942 (tous trois échappèrent à la déportation, grâce à l’intervention de sa compagne lyonnaise, Jeannette Regal). Il y renoua avec la résistance communiste, trouva un emploi de garçon de courses au Comité d’Organisation du Travail des Métaux, et réussit à « réquisitionner », clandestinement bien sûr, pour le compte des FTP, une machine ronéo flambant neuf qui venait d’arriver dans cette administration vichyste. Il fut ensuite chargé pendant deux ans de l’imprimerie clandestine des organisations proches du Parti communiste, où il publiait l’Humanité, la Vie Ouvrière, l’Avant-Garde, Fraternité et Clarté (organes du Mouvement national contre le racisme), quantité de tracts et documents des organisations de résistance, y compris à l’occasion pour la résistance gaulliste, et également un grand nombre en langue allemande à destination des troupes d’occupation, appelant à la désertion et au sabotage de la machine de guerre. Deux fois ils la déménagèrent juste à temps avant une perquisition allemande. Il fut nommé en 1944 responsable politique pour Lyon de l’UJJ (Union de la Jeunesse juive), sous contrôle des résistants de la MOI (Main d’Œuvre immigrée), en relation étroite avec les Jeunesses communistes. C’était notamment Charles Feld* qui lui transmettait des directives. Il fut ensuite le responsable politique chargé des contacts avec les autres organisations de jeunesse résistante, où les fronts qui les réunissaient tels que le MUR (Mouvement uni de la Résistance).

Les 24, 25 et 26 août 1944, il fut l’un des dirigeants de l’insurrection de Villeurbanne, jusqu’à ce que les FTP viennent les remplacer, puis commissaire politique lors des combats de Vénissieux, où plusieurs des gars qu’il commandait furent descendus par une automitrailleuse allemande devant l’usine du Fer à Cheval. Sa compagne était alors agent de liaison d’Adam Rayski, le responsable des FTP-MOI. Ce ne fut que le jour de la Libération qu’il vit les dirigeants de l’organisation communiste à Lyon, Léon Mauvais*, Raymond Guyot*, Léo Figuères*, qui avaient comme lui vécu dans une rigoureuse clandestinité. Il connut ensuite, au lendemain de la Libération, une dure période de dépression, consécutive à ces quatre années de danger et de clandestinité, avec le sentiment que les jeunes étaient désormais mis sur la touche, et la révolution prolétarienne éludée. Puis il fonda la troupe culturelle de l’UJJ à Lyon, théâtre, chorale, dont il dirigea les activités pendant quelques mois.

Rentré à Paris, il épousa Jeannette Adrienne Regal, celle qui, depuis 1942 à Lyon, partageait sa vie et participait à la plupart de ses activités clandestines. Le couple eut deux garçons, nés en 1946 et 1950.

En 1946, il fonda la troupe d’amateurs des Jeunesses communistes, « Espoirs de l’Avant-Garde », qui rassembla jusqu’à 3 ou 400 choristes, acteurs, mimes (le mime Marceau y fit ses débuts), s’adonnait à la photo, au cinéma et à toutes sortes d’activités artistiques, et animait régulièrement, en concurrence avec la troupe Guy Môquet davantage implantée dans le 19e arrondissement, les galas et fêtes des organisations proches du Parti communiste. Après son départ, en 1948, la troupe périclita et disparut.

Pour gagner sa vie, il apprit à fabriquer des canadiennes, ouvrit avec son épouse un magasin de vêtements de sport à Grenoble, ou travailla pendant deux ans comme mécanicien et modéliste à Paris dans un atelier de cuir dirigé par le père du futur chanteur Jean-Jacques Goldman. Mais entre ces différents métiers, pendant deux ans, de 1953 à 1955, il fut sollicité par l’UJRF (Union des jeunesses républicaines de France, qui remplaçait la Fédération des jeunesses communistes) pour exercer la fonction d’administrateur de L’Avant-Garde, leur organe hebdomadaire, en suppléant de Lucien Germa, malade. Sous son pseudonyme de Gérard Moreno, il était élu au Comité national de l’organisation de jeunesse, alors dirigée par Guy Ducoloné, à l’issue de ses 3e et 4e Congrès de décembre 1950 et mai 1953, membre successivement des bureaux fédéraux de la Seine et de l’Isère.

Pendant plusieurs années, jusqu’en 1958, il fit partie du secrétariat de la section du 11e arrondissement du Parti communiste français, dont Maurice Berlemont, lui aussi ancien responsable clandestin des Jeunesses à Lyon, était le principal dirigeant. Il participa à tous les très durs affrontements de rue de la Guerre froide, la manifestation Ridgway notamment, ou celle de mai 1958 dirigée contre le retour de De Gaulle au pouvoir, où les communistes parisiens se tenaient prêts à l’insurrection, dont le signal, dans le 11e arrondissement, fut dans son souvenir annulé in extremis par Raymond Guyot, le secrétaire de la Fédération de Paris, auprès de qui il avait envoyé sa femme pour recevoir des instructions. « Heureusement, dit-il, on allait au massacre ».

Cette année-là, il entra à la SORICE (Société de réalisations industrielles et commerciales pour l’Europe), l’entreprise fondée par Raymond Aubrac* pour développer les relations économiques avec les pays d’au-delà du Rideau de fer. Il y gravit tous les échelons, jusqu’au poste de président du Directoire, qu’il occupa de nombreuses années, jusqu’en 1982, coordonnant des équipes d’administrateurs et d’ingénieurs, y compris des polytechniciens de grande valeur. Avec près de deux-cents collaborateurs, la société, dont le siège était avenue Danielle-Casanova à Ivry, développait une intense activité économique, tant à l’exportation qu’à l’importation. Elle vendait des machines ou des usines clefs en main dans de nombreux pays d’Europe de l’Est, mais également en Algérie, Syrie, Vietnam, Yémen, etc. Maurice Lubczanski œuvra également avec succès comme représentant dans ces pays d’importants groupes industriels français, comme la Thomson-CSF, Matra, etc. Il fréquentait alors le monde des affaires, recevait des délégations d’industriels étrangers, visitait fréquemment son antenne à Moscou ou dans d’autres capitales, et adhérait au CNPF (Confédération nationale du patronat français). Avec Interagra (l’entreprise de Jean-Baptiste Doumeng, « le milliardaire rouge », avec qui il déjeunait à l’occasion quand ils se rencontraient au siège du CNPF, rue Pierre 1er de Serbie) et la CIFAL (Comptoir industriel France-Amérique latine), la SORICE était la troisième entreprise spécialisée dans ces échanges économiques avec le bloc communiste et le Tiers-Monde. Les services de M. Lubczanski lui valurent d’être nommé Conseiller du commerce extérieur de la France (auprès de Raymond Barre, René Monory, Édith Cresson), et de recevoir la récompense du Mercure d’Or, décernée tous les deux ans aux leaders du commerce international, à Moscou en 1980.

En revanche, pendant toutes ses années d’entrepreneur, il dut renoncer à son adhésion au Parti communiste, même s’il conservait des liens personnels avec plusieurs de ses membres, Raymond Guyot, par exemple, l’ancien président des Jeunesses communistes et secrétaire de la Fédération de Paris, dont l’épouse, Fernande*, occupa pendant quelques années un emploi de secrétaire à la SORICE, et surtout avec les responsables des finances du PCF.

Après le départ à la retraite de Maurice Lubczanski, l’entreprise périclita rapidement.

En 1973, il s’installa avec son épouse Jeannette à Soisy-sur-Ecole, dans l’Essonne. Renouant avec son passé de sportif, il y créa, à la demande du maire, une section de tennis qu’il présida jusqu’en 2004. Exemplaire encore dans cette fonction, bien que connu comme le seul communiste alentour, dans cette grande banlieue résidentielle plutôt aisée, il reçut la distinction de « Meilleur président de club de tennis de France » en l’an 2000. Il est resté membre de la Fédération de l’Essonne du PCF, toujours attaché en 2012 à la section de Milly-la-Forêt. Installé après le décès de son épouse, en 2008, dans une résidence qui accueille surtout des personnes âgées, il y organisa les locataires contre les projets de spéculation immobilière qui les menaçaient.

Maurice Lubczanski restait connu sous son pseudonyme de Gérard Moreno (un nom dérivé de Morejno, le nom de sa mère) parmi ses camarades de la Résistance, les anciens de l’UJJ, qui continuaient à se rencontrer chaque année encore à la fin de la décennie 2000-2010. Il a été décoré de la Médaille du combattant et de la Croix de combattant volontaire de la Résistance en 1958.

Dans les dernières années de sa vie, il vécut entre il a déménagé
plusieurs fois entre Soisy-sur-École (Essonne) et le Calvados.
Il mourut le 1er janvier 2019.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140110, notice LUBCZANSKI Maurice [pseudonyme dans la Résistance : MORENO Gérard] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 30 mars 2012, dernière modification le 30 janvier 2019.

Par Marc Giovaninetti

Maurice Lubczanski lors d’une soirée de gala vers la fin de sa présidence de la SORICE
Maurice Lubczanski lors d’une soirée de gala vers la fin de sa présidence de la SORICE

SOURCES : L’Avant-Garde, n°323, 3 janvier 1951, et n°444, 3 juin 1953. — Claude Collin, Jeune combat. Les jeunes juifs de la MOI dans la Résistance, Presses Universitaires de Grenoble, 1998. — Raflés, internés, déportés, fusillés et résistants du XIe, Mémorial présenté par le Comité de Libération du XIe, 1996. — Bruno Permezel, Résistants à Lyon, 1221 noms, Editions BGA Permezel, 1995. — Films-vidéos du Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation, Maurice Lubczanski, 1999, 51 mn ; Jeannette Lubczanski, 1999, 60 mn. — Entretiens avec l’intéressé, mars et septembre 2006, mars 2012. — Le Parisien, 14 janvier 2019 (note de Patrick Kabelaan).

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