LUCENTE Robert, Jean

Par Pierre Alanche, Gilles Morin

Né le 20 juin 1927 à Paris (XVIIe arr.), mort le 13 juillet 2002 à Longjumeau (Seine-et-Oise, Essonne) ; programmeur informaticien, agent de maîtrise à la Régie Renault de Boulogne-Billancourt ; militant chrétien, syndical (CFTC puis CFDT) et politique (MRP, CAGI, NG, UGS, PSU, UGCS, PS) ; membre des directions nationales du MRP, du CAGI (1953-1954), du Parti socialiste (1971-1975) ; conseiller municipal de Longjumeau (1983-1989) ; secrétaire de la section de Renault du PSU puis du PS.

Fils de Joseph Lucente, antiquaire décorateur, immigré italien, et de Louise Berger, sans profession, Robert Lucente était le cadet d’une fratrie de deux enfants (il avait une sœur ainée, Janette). Élevé dans une famille catholique, il fit sa scolarité à l’école primaire dans le XVIIe arrondissement et obtint le certificat d’études primaires. Passionné de théâtre, il suivit des cours avec l’intention d’en faire son métier. Il faisait partie d’une troupe.

Dispensé du service militaire en tant que père de famille, il entra chez Renault à Boulogne-Billancourt en 1948 comme agent mécanographe. En 1953, il fut promu chef opérateur. Dans ce secteur en pleine évolution, Robert Lucente réussit les tests « IBM », suivit des formations et devint programmeur puis analyste programmeur sur l’ordinateur « Anatole » qui établissait les fiches de paie du personnel. Son attitude et sa rigueur lui permirent de mener activités syndicales politiques et professionnelles. Il devint responsable du secteur paie, puis de l’ensemble du secteur d’analyse programmation à la fin des années 60. En 1972, dans une période de forte croissance de l’informatique, une réorganisation profonde de la direction de l’informatique de Renault fut engagée pour intégrer de nombreux embauchés et développer les compétences et les relations avec les sociétés de services. Robert Lucente fut nommé responsable du personnel du service études informatiques, nouvellement créé et, en 1980, il devint responsable de l’ensemble du personnel de la direction des systèmes d’information auprès du directeur Roger Pertuiset.

Peu de temps après son embauche, Robert Lucente avait adhéré à la CFTC. Le 27 juin 1953, il participa à l’assemblée générale constitutive du syndicat Renault des travailleurs de l’automobile (SRTA) qui faisait partie de l’Union parisienne des syndicats de la métallurgie (UPSM). Il participa au bureau du syndicat à partir de 1954, soit comme membre titulaire, soit comme conseiller technique. En 1965 et 1966, il fut secrétaire général adjoint du syndicat. Il le représenta à l’Union syndicale Renault (USR-CFDT) qui fut créé en 1972 quand les sites de productions décentralisés se multiplièrent (l’USR regroupait les sections syndicales des établissements français et les représentaient auprès de la direction générale). Il s’occupa de la propagande syndicale et de l’information et assura les liaisons avec l’UPSM. Il avait été régulièrement élu de 1952 à 1961 délégué titulaire ou suppléant au CE et CCE, délégué du personnel et membre du CA de Renault jusqu’en 1961 (fonction qu’il eut encore à la fin des années 1960).

Il prit une part active aux débats du SRTA qui portaient principalement sur la guerre d’Algérie, la solidarité avec les militants algériens et français emprisonnés, la riposte au putsch des généraux en 1961, la transformation de la CFTC en CFDT et le choix du socialisme autogestionnaire. Les débats collectifs étaient nombreux et figuraient régulièrement à l’ordre du jour du congrès annuel du SRTA. Robert Lucente anima avec Claude Poperen de la CGT le Comité pour la défense et la libération des ouvriers algériens de Renault qui mena campagne pour Larbi Bendaoud, membre du MLTD arrêté en janvier 1957 et qui ne sera libéré qu’à l’indépendance, et pour Aboubekr Belkaïd*, membre du comité d’établissement de Renault Billancourt au titre de la CGT, responsable clandestin de la fédération de France du FLN, un des fondateurs de l’AGTA, qui fut arrêté en février 1961 et libéré en 1962. En 1961, à la demande de Henri Benoit*, Robert Lucente apparut publiquement comme président d’un autre comité qui organisait le soutien financier des détenus français et algériens condamnés pour aide au FLN. Son but étant de protéger l’action des militants qui collectaient des fonds auprès des sympathisants PCF, PSU, trotskystes, CFTC, CGT...). Le 16 février 1962 il cosigna avec Pierre Cadel, Paul Lemaitre, Gilbert Malaise* et Paul Scheiblein*, tous membres du bureau du SRTA, une lettre à Paris Match pour dénoncer l’article mensonger relatant les manifestations du 8 février 1962.

Robert Lucente fut partisan de l’évolution de la CFTC en CFDT. Il fit partie de la commission du SRTA qui examina les documents de la confédération avec Jean-Marie Bosc*, Jacques Chamouard*, Paul Lemaitre, Gilbert Loret, Christian Verdier*, Roger Vigliecca*. Le Xe congrès du SRTA du 1er février 1964 adopta à une majorité de 77 % la suppression de la référence chrétienne. Après 1968, il soutint le choix du socialisme autogestionnaire, mais, soutenant la ligne confédérale, il s’opposa à l’action des militants d’extrême gauche. Il fut un partisan de l’unité d’action tant sur le plan politique avec le PC que sur le plan syndical avec la CGT. Dans La forteresse ouvrière : Renault, Jacques Frémontier écrit : « Mais le prophète, l’apôtre, le héros de l’unité d’action, à Billancourt, c’est le prédécesseur d’André Chastel* au secrétariat de la CFDT, Robert Lucente. » Une fois promu cadre et jusqu’à sa retraite en 1985, Robert Lucente eut des relations avec les militants du syndicat national des ingénieurs et cadres de l’Automobile CFDT, mais resta prioritairement engagé dans le travail inter-catégoriel au sein du SRTA.

Syndicaliste CFTC de la métallurgie, Robert Lucente fut compagnon de combat d’Eugène Descamps et milita à ses côté pour la déconfessionnalisation de la confédération. Il participa à la fondation de la CFDT, dont il fut la cheville ouvrière chez Renault. Membre du Bureau syndical, il fut administrateur de la Régie en 1960.

Il s’était tout d’abord engagé en politique au MRP. Il appartint à son comité directeur et milita conjointement au Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR). Il quitta le MRP en 1950, avec notamment l’abbé Pierre et participa ensuite avec ce dernier à l’aventure des Nouvelles gauches, avant de symboliser l’arrivée au sein du mouvement socialiste traditionnel de militants ouvriers venus du monde chrétien.

Il figura sur la liste neutraliste du Cartel des gauches indépendantes, conduite par Charles d’Aragon, dans la 3e circonscription de la Seine en juin 1951. Il fut membre du comité directeur du Comité d’action des gauches indépendantes (CAGI) en 1953-1954, participa à la Nouvelle gauche (NG) puis à l’UGS à sa création en décembre 1957, enfin à la fondation du PSU en avril 1960. Il avait été membre d’un éphémère regroupement de militants trotskistes, socialistes de gauche et syndicalistes favorable au leader nationaliste algérien Messali Hadj, le Comité de liaison et d’action pour la démocratie ouvrière (CLADO) en 1957. En 1960, il signalait sur sa carte d’adhésion au PSU comme autres activités une action dans les Maisons familiales de vacances (Arts et Joie) et d’administrateur de Loisirs et culture de la Régie. Il milita localement à Versailles et surtout fonda et anima la section d’entreprise PSU de Renault.

Dès 1965-1966, Robert Lucente se rapprocha de Jean Poperen. Pour le congrès de 1967, il rédigea une contribution dans Tribune socialiste (8 juin 1967). Peu après, il quitta le parti pour rejoindre l’Union des gauches et des clubs socialistes (UGCS), aux côtés de Jean Poperen et Colette Audry, avec un petit noyau de syndicalistes, dont Letonturier. Il milita conjointement à la FGDS, puis rejoint le Parti socialiste en 1969. Il militait toujours à la Régie Renault à Boulogne-Billancourt. Secrétaire de la section d’entreprise de Renault depuis 1968 et par ailleurs représentant du personnel au conseil d’administration de la Régie, il participa à l’occupation de l’usine de l’Ile Seguin en Mai 1968.
Membre de la commission exécutive fédérale du Parti socialiste de l’Essonne, Lucente était signataire de la motion Poperen pour le congrès d’Épinay en juin 1971 et fut le dernier orateur de la motion de ce dernier. Secrétaire du Groupe socialiste d’entreprise (GSE) national Automobile en 1972, le syndicaliste de la forteresse ouvrière fut choisi comme rapporteur sur la question des GSE au congrès national de Suresnes en mars 1974. Popereniste, il était l’un des principaux concurrents du CERES pour la représentation symbolique des militants ouvriers au sein du PS par l’intermédiaire des GSE. Après l’assassinat de Pierre Overney en mars 1973, il fut, avec François Mitterrand et Georges Sarre, l’un des trois orateurs du PS à la Mutualité dans une manifestation demandant la suppression des milices patronales. Au congrès de mars 1974, Georges Sarre créa un incident en qualifiant Lucente de « harki » car il estimait que son rapport revenait à ne pas faire confiance aux militants des GSE pour coordonner leurs activités. Il fut élu au comité directeur du Parti socialiste après ce congrès au nom de cette tendance et suivit son évolution. Il fut ainsi signataire de la motion 1 (Mitterrand) pour le congrès de Pau en 1975.
Robert Lucente fut présenté aux élections législatives de 1973 dans la circonscription de Boulogne. À Longjumeau, il fut élu au conseil municipal de 1983 à 1989.

Lors de l’affrontement entre rocardiens et mitterrandistes pour la désignation du candidat du parti à l’élection présidentielle, Robert Lucente avait été en janvier 1979 signataire de “l’Appel des 500” en faveur du soutien à François Mitterrand, premier secrétaire.

Robert Lucente épousa Monique Marchand à Paris (XVIIe arr.) le 6 septembre 1947 dont il eut six enfants (1948, 1950, 1952, 1957, 1959, 1961). Devenu veuf après le décès de sa femme dans un accident automobile le 19 novembre 1967, il épousa à Agnès Bassinot, militante CFDT à l’Union locale de Boulogne, le 31 octobre 1968 dont il eut un enfant en 1971. Après son mariage avec Agnès Bassinot, il participa aux activités de Vie Nouvelle.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140113, notice LUCENTE Robert, Jean par Pierre Alanche, Gilles Morin, version mise en ligne le 1er avril 2012, dernière modification le 21 août 2017.

Par Pierre Alanche, Gilles Morin

SOURCES : Arch. Nat., 19810440/15 ; F/1cII/125/A ; 19810440/15. — Arch. CFDT Renault. — Arch. UPSM-CFDT. — Fichier adhérents de l’UGS. — Le Libérateur, n° 1, 17 janvier 1954. — Tribune du Peuple, 15 mars 1958. — Ministère de l’Intérieur, Les élections législatives de 1973, La documentation française. — Le Poing et la Rose, n° 36, janvier 1975. — L’Unité, 12 mai 1978. — Recherche socialiste, n° 20, 2002. — Le Monde, 24 juillet 2002.

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