MAGNIEN Serge, Henri [version longue]

Par Marc Giovaninetti

Né le 19 décembre 1929 à Paris (XIVe arr.), mort le 25 juin 2012 à Paris ; architecte ; militant communiste parisien, membre du comité de section du VIe arrondissement, rédacteur en chef de Clarté et secrétaire national de l’UEC, membre du comité fédéral de Paris, membre du comité de section du XIVe arrondissement.

Serge Magnien
Serge Magnien

Serge Magnien naquit dans une famille déjà fortement marquée par l’engagement communiste. Son père Marius Magnien, terrassier-fossoyeur originaire de la petite ville de Digoin (Saône-et-Loire) sur les bords de la Loire, s’était engagé jeune dans le mouvement communiste tout comme son frère François Magnien, dit Magnien des coiffeurs, car secrétaire du syndicat de cette corporation. Ils avaient encore un frère plus âgé, Henri, capitaine en Afrique dans les troupes coloniales, qui avait combattu pendant la Grande guerre. Les relations n’étaient pas coupées entre les frères communistes et le militaire, lequel fut tué pendant la campagne de France en 1940 alors qu’il commandait une troupe de tirailleurs africains. Si François fut dans la deuxième partie des années 1920 un des meilleurs propagandistes du comité national des Jeunesses communistes, Marius fut sélectionné en 1926 pour le premier stage de trois années à l’École léniniste internationale de Moscou. Il y fit la connaissance d’une jeune Élisabeth Prokofiev (sans lien de parenté avec le compositeur ni avec aucun cadre soviétique), originaire de Stare Russia (Vieille Russie) dans la région de Pskov, le village de Dostoïevski, fille aînée et orpheline d’un employé de l’administration mort peu après la Révolution d’Octobre.

Les deux jeunes gens se marièrent en URSS en 1928, mais elle n’obtint pas ses papiers puisque la France ne reconnaissait pas encore le régime soviétique, et lorsque Marius regagna son pays, elle dut traverser clandestinement la frontière belge à pied. Ils se remarièrent dans une des rares municipalités communistes de l’époque, Valenton (Seine-et-Oise, Val-de-Marne). Jacques Duclos fut présent à leur mariage, puis le parrain civil de leur premier-né, Serge. Marius fut engagé comme journaliste à l’Humanité, sa connaissance du russe lui valant une place au service de politique extérieure comme adjoint de Gabriel Péri, avec bientôt Paul Nizan comme voisin de bureau. Au début des années 1930, alors qu’ils habitaient à Ivry, Élisabeth obtint un poste à l’école de l’ambassade soviétique à Paris, puis en devint la directrice, et le resta jusqu’en juin 1941. L’école avait quelques dizaines d’élèves, de la maternelle à la terminale, et le jeune Serge y fit une bonne part de sa scolarité, si bien qu’il devint bilingue dès sa petite enfance. Il fit aussi trois séjours de plus d’un mois en URSS avant la guerre, en 1934, 1936 et 1938. Le grand acteur Nicolas Tcherkassov, rendu célèbre par son rôle dans Yvan le Terrible, par ailleurs député du Soviet suprême, était un ami de la famille. Son ascendance russe comptait pour Serge autant que ses racines françaises, d’autant qu’à Digoin, l’engagement communiste du père n’était guère prisé, alors que plusieurs membres de la famille maternelle exercèrent de hautes responsabilités, le mari d’une de ses tantes devenant même ministre dans la RDA communiste après la Seconde guerre mondiale.

Dès le début de la guerre, le père rentra en clandestinité. Il continuait à participer à la publication de l’Humanité illégale, rédigeant des notes d’information d’après l’écoute des émissions radio. À la Libération, il fut de ceux qui firent reparaître les premiers numéros légaux, avec Francis Cohen ; il y signa notamment des articles du nom de Marcel Cachin, avant le retour à Paris de ce dernier. Il devint responsable de la rubrique de politique extérieure, ce qui lui permit plusieurs déplacements à l’étranger, notamment en Asie dont il apparut bientôt comme le spécialiste. À l’opposé, l’oncle François avait pris ses distances avant de définitivement claquer la porte du PCF en 1939, lors du pacte germano-soviétique, pour devenir ensuite pétainiste. Il avait tenu des propos extrêmement diffamants sur son frère lorsque la police l’avait interrogé pour retrouver sa trace. La rupture entre eux fut totale.

Serge, comme son jeune frère Alain né en août 1939 – un troisième frère, Yves, naquit en 1946 –, ne vit son père que de très rares fois pendant la guerre, après qu’il eut réussi de justesse à éviter l’arrestation lors d’une perquisition en 1941. Sa mère avait trouvé un emploi de bibliothécaire à l’École des Langues orientales ; elle continuait à militer sous un pseudonyme, avec un petit groupe d’étudiants, et maintenait le contact avec le Parti communiste par l’intermédiaire de son fils aîné, devenu agent de liaison. Serge repéra une fois un policier qui le filait alors qu’il était chargé d’un message oral pour un camarade qui travaillait comme jardinier aux Invalides. Il fit mine d’être seulement venu se promener, et réussit à le semer.

Pendant l’Occupation, Serge Magnien suivit des études au collège Sainte-Barbe, sur la Montagne Sainte-Geneviève, écoutant régulièrement radio-Londres ou radio-Moscou. Il a conservé les notes et les réflexions qu’il tirait de ces informations sur un petit carnet, à partir du 14 juillet 1941. À la Libération, âgé de quinze ans, il adhéra à l’UJRF, l’Union des Jeunesses républicaines de France qui remplaçait les Jeunesses communistes. Scolarisé au lycée Claude Bernard à partir de 1946, il appartenait au cercle du XVIe arrondissement, et vendait régulièrement l’Avant-Garde à la porte de Saint-Cloud. Cette année-là, il adhéra également au PCF, pour convaincre un de ses copains d’en faire autant. Ils appartenaient alors à la cellule du lycée, avec des professeurs et des membres du personnel administratif ou de service.

Il passa ses deux bacs, terminant sa scolarité en 1948 par une classe de « maths élem », puis, conformément au souhait de son père qui le poussait vers un métier créatif, il s’inscrivit à l’École des Beaux-Arts, en section d’architecture. Il rejoignit alors la cellule Jacques Woog du VIe arrondissement. Il prit bientôt des responsabilités, membre du comité puis du bureau de section, tandis qu’aux Beaux-Arts le nombre de cellules communistes progressait de une à cinq, dont quatre pour les seules classes d’architectes. La revue Clarté des étudiants communistes était alors publiée par la Fédération de Paris du PCF, puisque l’Union des Étudiants communistes n’existait pas encore, et qu’au Quartier latin l’UJRF était presque inexistante. En 1951-1952, on lui proposa de devenir rédacteur en chef de la publication étudiante. Le député Arthur Giovoni* en était directeur en titre, mais c’est le père de son camarade d’études Paul Chemetov qui lui expliqua les rudiments de la confection d’un journal. Ils étaient sept ou huit au comité de rédaction, et entre autres améliorations, il en fit changer la présentation du titre. Dans la même période, il se montrait très actif dans les comités de la paix contre la guerre de Corée, et pour collecter des signatures en faveur de l’Appel de Stockholm.

Par le biais de ces comités, et particulièrement à l’occasion d’une « journée internationale de lutte anti-impérialiste » à laquelle participaient également des étudiants nationalistes Nord-Africains – la guerre d’Algérie venait de commencer – et de la Nouvelle Gauche, il devint familier des étudiants des cellules communistes des facultés parisiennes, de la Sorbonne, rattachés à la section du Ve arrondissement, en tenant tête à leurs côtés à des contre-manifestants d’extrême-droite. Le récit de ces affrontements lui valut d’être cité plusieurs fois dans des articles de Jean-Pierre Chabrol dans l’Humanité.

Pendant deux ans, Il fut aussi membre de la commission centrale des Intellectuels, dirigée par Laurent Casanova, avec Jean-Toussaint Desanti et plusieurs autres. Il participa aux délégations françaises aux Festivals mondiaux de la Jeunesse, à Bucarest en 1953, à Varsovie en 1955. En 1953, ils restèrent coincés en Roumanie à cause de la grève des transports en France, et une valise de « matériel » que leur avaient confiée des camarades vietnamiens leur fut confisquée au poste frontière français, où ils restèrent retenus pendant toute une nuit. Cette même année, celle de la mort de Staline, les étudiants communistes des Beaux-Arts avaient décidé d’élaborer et emmener un projet de monument commémoratif à la mémoire des époux Rosenberg. Il fut déposé au comité du festival, mais pas même exposé. En revanche, en France, le dessinateur Louis Mitelberg (connu plus tard sous le pseudonyme de Tim) avait fait un dessin pour l’Humanité qui caricaturait Eisenhower avec un sourire éclatant de chaises électriques, et ils l’avaient agrandi pour le promener sur une charrette à l’occasion des manifestations dans les rues de Paris. Serge Magnien mit aussi à profit maintes fois sa connaissance du russe pour servir d’interprète ou de traducteur, notamment lors des projections de films non sous-titrés par l’Association France-URSS, qu’il traduisait en simultané. Un autre de ses souvenirs significatifs fut d’avoir dû présenter la ligne officielle du Parti en réaction à la sortie du livre critique de Pierre Hervé, La Révolution et les fétiches, au début de l’année 1956, devant la cellule de la rue des Cannettes. À la conférence de section suivante, il obtint un certain déficit de voix de la part des membres de cette cellule. Il était devenu un militant important de l’intelligentsia parisienne, également en relation avec Jiri Pelikan, dirigeant de l’Union internationale des Étudiants (UIE). Sa mère était désormais responsable du Centre culturel France-Russie, et des intellectuels ou artistes russes dînaient souvent à la maison, de même que le couple Elsa Triolet-Louis Aragon.

Serge Magnien fut délégué au 13e congrès du PCF à Ivry en 1954. Deux ans plus tard, dans la tribune de discussion en vue du 14e congrès du Havre, François Billoux, qui portait le projet, lui demanda de rédiger un article pour France nouvelle en faveur d’une prochaine constitution d’une Union des Étudiants communistes. Il fut ensuite invité à une réunion du bureau politique à ce sujet, dont il retint que, en l’absence de Maurice Thorez malade, Jeannette Vermeersch se prononçait contre, par méfiance des réactions intempestives des étudiants, alors que Waldeck Rochet* et Benoît Frachon* y étaient favorables. Ce dernier énonça « les jeunes ont bien le droit de rêver », et la décision fut entérinée. Serge Magnien fut désigné comme secrétaire national provisoire de cette nouvelle UEC à la rentrée de 1956, dans l’attente du premier congrès, étant entendu qu’il devait partir à l’armée en janvier 1957. À ce congrès, réuni en mars 1957 dans la salle des Sociétés savantes, il devait finalement assister en profitant d’une permission, mais en simple témoin.

Un peu avant, en novembre 1956, il était parmi les invités à la réception de l’Ambassade soviétique, aux côtés de Paul Laurent, quand un camarade arriva pour avertir que les activistes d’extrême-droite attaquaient l’Humanité, suite à l’invasion de la Hongrie. Comme tous les militants avertis, il se rendit immédiatement sur place pour se battre. Ce combat lui rappela par sa violence le précédent de la manifestation anti-Ridgway, en mai 1952, où on avait commandé aux militants de « prendre des petites pancartes, accrochées à de gros bâtons ». Il avait alors assisté au tabassage en règle du commissaire Morisot, du VIe arrondissement, qui « pissait le sang », avant de traverser la Seine et de remonter la rue Montorgueil, où ils avaient renversé un fourgon de police, près de la Bourse, pour s’abriter de tirs de mitraillette (sic), et arrêté une voiture pour transporter un camarade blessé. En novembre 1956 toujours, Clarté et la Nouvelle Critique éditèrent à l’initiative de Jean Kanapa un numéro spécial sur Budapest, auquel il contribua. À la faveur de ces événements qu’il devait expliquer aux militants étudiants, le récent secrétaire, avec son « allure presque décharnée », son « visage ardent » et son « maintien calme et assuré », « fascina » son cadet Philippe Robrieux* qui devait plus tard lui succéder en ruant dans les brancards de la ligne officielle.

Incorporé à l’armée, Serge Magnien fit ses quatre mois de classes à Metz. Il suivit le peloton pour devenir gradé, obtint d’excellentes notes, mais fut recalé avec une allusion du colonel concernant son militantisme. Après leurs classes, ses camarades appelés étaient envoyés en Algérie, à l’exception de quelques-uns, comme lui, qui étaient maintenus en France pour assurer la transition avant de traverser la Méditerranée l’année suivante. Il fut affecté comme secrétaire de compagnie. Il établit ainsi le contact avec quelques gars qu’il sentait d’accord avec lui, et quand il apprit qu’Alban Liechti, un jeune communiste de banlieue parisienne, avait fait signer plusieurs dizaines de soldats de son régiment contre la guerre en Algérie, il décida de faire comme lui et mieux encore, sans s’attarder aux deux ans de prison dont avait écopé ce précurseur. Il profita d’une permission en février 1958 pour rédiger sa pétition en quatre ou cinq exemplaires sur la Remington de son père ; il en discuta avec lui, mais ne consulta pas d’autres camarades du PCF. Dans sa lettre, sur un ton mesuré, il désapprouvait la guerre en Algérie et l’envoi du contingent, et demandait au Président de la République de tout mettre en œuvre en faveur de la paix. Cependant, restant fidèle à l’esprit léniniste qui était alors de règle au Parti, il ne refusait pas d’être engagé dans cette guerre, au contraire de Liechti. Rencontrant peu après Jean Gajer, un responsable parisien des Jeunesses communistes, attablé à une terrasse de café, il s’entendit interpeler d’un joyeux « alors, tu refuses ? », car le PCF et les JC, sous l’influence de Raymond Guyot, commençaient à infléchir leurs directives en faveur du refus. « Non, je ne refuse pas », rétorqua-t-il à l’étonnement de son camarade.

Ses copains de régiment devaient effectuer des manœuvres à Bitche avant leur départ en Algérie ; il profita de l’occasion pour les faire signer, aidé de quelques autres, et fut très fier de recueillir davantage de signatures que Liechti, cent-soixante-dix-sept exactement. Il transmit la lettre collective au président de la République, l’Humanité la publia, cependant que lui était en permission de détente à Paris – c’est là qu’il rencontra Gajer. Quand il rentra à Metz, son capitaine le convoqua, l’informa que tous les signataires avaient été interrogés, que plusieurs s’étaient dégonflés et avaient désigné les meneurs. Trois sergents ou caporaux furent dégradés, et lui s’entendit condamner à « 60 jours dont 15 », c’est-à-dire avec le droit de sortir du cachot une heure par jour seulement après les 15 premiers jours. Tous furent transférés à Marseille, embarqués pour Alger, lui dans un cagibi-prison à la proue du bateau. Arrivé en Algérie sans autres sévices, il fut affecté au 2e dragon, enfermé dans une baraque de tôle pour son restant de condamnation, mais comme ses copains lui faisaient profiter de certaines commodités, nourriture et lecture, il fut muté au 1er régiment de chasseurs de chars à Birtouta près de Boufarik. Là, bien que toujours prisonnier, il dut participer à plusieurs opérations de ratissage, ployé sous la lourde charge de la plaque de mortier. Il en retira de fortes impressions ; il vit des mechtas vidées de leurs habitants terrifiés, des cadavres abattus par les parachutistes. Au bout de deux semaines, il avait mûri une deuxième lettre au président Coty, individuelle celle-là, argumentée sur son expérience récente, qu’il transmit par la voie hiérarchique. Son lieutenant, avec qui il avait établi des relations d’estime, le convoqua pour lui répéter : « j’ai l’ordre de vous ordonner de repartir en opération ». Trois fois il prononça son refus. Outre qu’il était écœuré, il savait aussi pouvoir craindre une balle perdue de certains acharnés de l’Algérie française. Aussitôt il fut condamné à trente jours supplémentaires. Comme il n’y avait pas de prison, il fut d’abord confiné dans une écurie, puis dans les toilettes de la salle des fêtes réquisitionnée. C’est là qu’il entendit les nouvelles à la radio concernant les événements de mai 1958 à Alger, la prise de contrôle de la ville par le Comité de Salut public appuyé par les paras, soutenu par le général Salan, le ralliement des unités de l’Algérois et de l’Oranais, mais pas du Constantinois remarqua-t-il, puis le retournement du général en chef en faveur de la République. Son régiment partit pour Alger.

Il fut transporté en jeep à Alger pour être jugé à la mi-mai, et enfermé au centre pénitencier où il retrouva d’autres soldats communistes insoumis, mais il ne fut jamais maltraité. Le Secours populaire, qui avait déjà aidé Liechti et d’autres sous l’impulsion de Julien Lauprêtre, lui fournit un avocat, et il fut condamné à deux ans de prison, comme la quasi-totalité des insoumis au cours de cette guerre.

Il ne sut rien ou presque des réactions du PCF sur le coup. Plus tard, son père lui raconta qu’il avait parlé de lui à Laurent Casanova, qu’il connaissait bien. L’éminent membre du bureau politique et proche de [Maurice Thorez-24000] lui aurait alors glissé que son fils ne devait pas « jouer au Don Quichotte ». Jamais, au cours de ces années, il n’eut de contact avec Raymond Guyot*, le responsable des questions militaires, ou Léon Feix, en charge de la section coloniale, qui organisaient alors la propagande contre la politique du gouvernement en Algérie. Pas plus qu’il n’eut jamais connaissance de Soldat de France, le journal que publiait clandestinement le PCF à l’intention du contingent.

Transféré à la prison de Nîmes, puis de Fresnes, à l’automne 1958, il n’eut de relations qu’avec sa famille et avec sa fiancée, Brigitte Dresch, une étudiante en espagnol, fille de l’éminent géographe communiste Jean Dresch*, qu’il avait connue au Quartier latin. Clarté publia un numéro spécial sur son cas en février 1959, mais ensuite, pour rompre son isolement, les deux jeunes gens décidèrent de se marier pendant l’incarcération à Fresnes. La cérémonie se déroula le 2 mai 1959 à la mairie de la ville pénitentiaire. Il fut tiré de prison pour s’y rendre, sanglé dans un bel uniforme. Policiers et gardiens étaient sur les dents, car le rassemblement promettait d’être retentissant : au moins deux-cents personnes, parmi lesquelles le couple Thorez et Jacques Duclos*, qui était son témoin, alors que l’historien Jean Bruhat* était celui de son épouse. L’ambiance fut joyeuse, mais il n’y eut pas de débordements ; ni de permission exceptionnelle, le prisonnier avait encore un an à tirer.
Quelques semaines après la noce, le secrétaire général du PCF saisissait l’occasion de la conférence annuelle de la Fédération de Paris pour se démarquer du refus de la quarantaine de jeunes communistes engagés dans l’insoumission, et abandonner la campagne dans ce sens. Serge Magnien en fut informé par une feuille du journal l’Humanité que ses parents et sa femme avaient eu l’astuce d’utiliser pour emballer un pot de fleurs, et il adressa une longue lettre d’approbation et de propositions au secrétaire général. Après les événements, quand tous les soldats condamnés furent libérés, une réception les rassembla au siège du CC autour de Waldeck Rochet* et de Raymond Guyot*. Mais Serge Magnien ne devait jamais se sentir à l’unisson de ses camarades « soldats du refus » communistes, et ses désaccords, fraternels mais fermes, avec Alban Liechti* se manifestèrent encore à l’occasion de quelques autres réunions.

À l’issue de son temps de détention, il devait encore un an à l’armée, et pouvait craindre de se voir renvoyé en Algérie. Il se trouva d’abord un ulcère à l’estomac, qui lui valut d’être soigné plusieurs semaines à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, puis il obtint une permission de longue durée, enfin on l’envoya rejoindre les « isolés », les militaires sans affectation à Versailles, et finalement il termina son temps de service comme serveur au mess des sous-officiers, avant d’être enfin rendu à la vie civile en mai 1961.

Serge Magnien retrouva alors Paul Laurent* au siège des Jeunesses communistes, rue Humblot. Le secrétaire de l’organisation lui proposa de retourner à l’UEC, ce qu’il refusa – il avait 31 ans. Il fut alors affecté au comité fédéral de Paris, alors sous la direction de Bernard Jourd’hui*. Mais pendant quelques années, il consacra surtout son temps à mener à bien les projets qu’il avait en cours pour décrocher son diplôme d’architecte. En 1961, il assista encore comme invité au 16e congrès du PCF dans un gymnase de Saint-Denis, où il entendit, un peu surpris, Thorez dénoncer le « groupe Casanova - Servin - Kriegel-Valrimont ». Leur mise à l’écart fut suivie par celle de Jourd’hui, remplacé au secrétariat fédéral par Paul Laurent. Serge Magnien avait alors la charge de la section d’entreprise de la CGE, la Compagnie générale d’Electricité implantée dans le XVe arrondissement, dont un des secrétaires fut tué à Charonne en février 1962. Quelques années plus tard, accaparé par son métier d’architecte, il demanda à être relevé de ses responsabilités au comité fédéral, considérant qu’il serait plus utile à ses idéaux politiques en exerçant pleinement sa profession.

En effet, sa carrière avait démarré sous d’excellents auspices. Peu après l’obtention de son diplôme, en 1963, il avait été recruté par l’architecte communiste Jean Nicolas, époux de Mounette Dutilleul et ami d’Oscar Niemeyer*, dont les locaux se situaient au sous-sol de la Maison de la Pensée française, près de l’Élysée. C’est lui qui le recommanda auprès de la municipalité de Saint-Denis pour seconder l’architecte de la ville André Lurçat, le plus célèbre des hommes du métier au Parti communiste et frère du grand artiste-tapissier, avec à terme l’espoir de lui succéder. Les deux architectes se rencontrèrent dans la belle maison du maître en bordure du Parc de Sceaux. Il sembla à Serge Magnien que son auguste aîné lui manifestait une certaine méfiance, et dans l’ensemble, il le trouva plutôt imbu de lui-même, médisant de son frère et des créateurs de sa génération.

Pourtant, il inaugurait à Saint-Denis les plus belles années de sa vie professionnelle. Son idéal était de faire de l’ « architecture militante », au service des populations et de son parti. Mais dans ce cadre, ses conceptions différaient sensiblement de celles de son prédécesseur. Celui-ci avait notamment eu à reconstruire Maubeuge, détruite par la guerre, et les immeubles d’habitations qu’il y avait conçus, il considérait pouvoir les reproduire à quelques nuances près dans ses autres projets, en faisant fi de tout l’urbanisme préexistant. Magnien au contraire souhaitait conserver ce qui pouvait l’être des structures préexistantes, et adapter et rénover autant que faire se pouvait, en utilisant des matériaux simples et harmonisés avec l’environnement, comme l’architecte Fernand Pouillon (nullement communiste, lui) en donnait l’exemple en région parisienne ou en Algérie. Ainsi Lurçat aurait voulu raser l’ancien Carmel de Saint-Denis, que la municipalité avait acquis pour en faire un musée. Magnien réussit à faire admettre ses propres vues, et le bâtiment fut rénové en gardant son aspect historique.

C’est davantage avec un autre architecte communiste de la nouvelle génération, déjà à la tête d’une agence d’une certaine importance, Serge Lana, que Magnien mena la plupart de ses chantiers dionysiens. Avant Saint-Denis, il avait débuté, toujours par l’entremise de Jean Nicolas*, par la réhabilitation d’un petit château à Mailly-la-Ville (Yonne), en faveur du comité d’entreprise de l’entreprise Alsthom de Saint-Ouen. Pour Saint-Denis aussi, il aménagea cinq ou six colonies de vacances, qui étaient alors extrêmement en vogue, et sur place, il construisit en particulier deux collèges (celui du Colonel Fabien et le collège Federico Garcia Lorca) et différents ensembles d’habitations, en commun avec Lana, parmi ces grandes cités HLM propres aux années 1960-1970, notamment celle qui résorba le bidonville des Francs-Moisins, la cité Salvador Allende ou celle de la Courtille. Mais leur grand projet, avec Lana, ce fut la reconstruction du centre-ville, et là, l’affaire leur échappa. Au vu de la dimension du chantier, l’adjoint au maire Maurice Soucheyre fit appel à une société d’urbanisme, la SODEDAT, créée à l’initiative de l’Office départemental de l’Equipement de la Seine-Saint-Denis, donc également dirigée par des communistes, avec qui il ne leur fut pas possible de s’entendre. Lana démissionna, mais Magnien qui était davantage attaché à la ville resta. Il eut le désagrément de voir leur projet complètement dénaturé, chaque architecte requis, Niemeyer*, Jean Deroche, Renée Gailhoustet, etc., construisant son chef-d’œuvre personnel sans considération de l’aspect d’ensemble. Autant ses relations avec le maire Marcelin Berthelot restèrent jusqu’au bout excellentes, comme elles l’avaient été avec son prédécesseur Auguste Gillot, ou avec l’adjoint à l’urbanisme Robert Dumay, autant avec Soucheyre, qui s’occupait des finances et des affaires sociales, il eut le sentiment d’avoir été bafoué, et le souvenir de ces tractations comme le résultat de cette politique lui laissèrent une grande amertume.

Précédemment, il avait créé avec un collègue, François Hess, sa propre agence qui siégea à différentes adresses et compta jusqu’à trois ou quatre collaborateurs. Par ce biais, il diversifia ses activités à d’autres lieux et d’autres régions. Il fut notamment au service de plusieurs comités d’entreprises, celui de Citroën par exemple, et il sillonnait la France à la recherche de domaines à rénover. Il a également beaucoup travaillé en Lorraine, à la demande du Parti communiste qui y avait conquis quantité de municipalités, celle de Jarny, particulièrement, où il se rendait pendant un temps environ deux fois par semaine. Il traita aussi avec Auboué, avec Villerupt… Et dans l’ensemble, il se reconnaît satisfait de son bilan professionnel. Cependant, aux abords de la soixantaine, les commandes commencèrent à s’estomper avec les années de crise économique et le déclin du Parti communiste, et il dut fermer son agence avant d’avoir atteint l’âge de la retraite. Il en déposa les archives aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis.

Depuis son départ du comité fédéral de Paris, Serge Magnien se présentait comme un militant de base, vendant l’Humanité le dimanche, mais il fut encore pendant longtemps membre du comité de section du XIVe arrondissement. Après avoir habité dans un appartement HLM de la rue Saint-Fargeau dans le XXe arrondissement, la famille, qui comptait quatre enfants, deux garçons et deux filles, tous nés dans les années 1960, avait en effet obtenu un appartement plus spacieux dans un bel immeuble aux abords de la Cité universitaire, grâce aux fonctions de Brigitte Magnien, enseignante à l’Université de Paris 8-Vincennes puis Saint-Denis. Cependant, dans les années 1980, Serge Magnien commença à se trouver de plus en plus en désaccord avec les dirigeants de sa section, dont il considérait que derrière Rolande Perlican*, ils n’appliquaient pas la nouvelle orientation impulsée sous le secrétariat de Robert Hue. Il finit par s’en ouvrir au comité central, mais ne fut pas entendu, et on ne le convoqua plus aux réunions du comité de section. Aussi, il cessa de reprendre sa carte dans les années 1990, mais tout en restant très intéressé et attentif à la chose politique.
Serge et Brigitte Magnien sont les parents d’Agnès Magnien, archiviste, qui fut nommée directrice des Archives nationales en 2011.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140121, notice MAGNIEN Serge, Henri [version longue] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 1er avril 2012, dernière modification le 24 décembre 2015.

Par Marc Giovaninetti

Serge Magnien
Serge Magnien

SOURCES : Archives du PCF, Secrétariat du 17 avril 1958 ; fonds Raymond Guyot, 283 J 24 et 70, soldats insoumis ; fonds Paul Laurent, boîte 1, brochures de la fédération de Paris, 1961-1964. — Archives nationales, fonds Maurice Thorez, 626 AP 229, transcription du 3e cahier-journal, 1959. — Interview de Serge et Brigitte Magnien par Roger Bourderon, Cahiers d’Histoire de l’Institut de recherches marxistes, n° 50, hiver 1992-1993, suivie d’un dossier contenant les lettres de Serge Magnien au Président de la République, à ses camarades, le discours de Maurice Thorez en 1959 et la longue lettre que lui adressa Serge Magnien en réponse. — Clarté, revue des étudiants communistes, 1953-1956. — La Nouvelle Critique, n° 75, mai 1956, et n° 80, décembre 1956, articles de Serge Magnien. — L’Humanité, articles de Jean-Pierre Chabrol, « Les étudiants unis chassent les poujadistes », 11 février 1956, « Le Quartier latin à l’heure antifasciste », 24 février, « Puissance et sensibilité de l’unité », 25 février. — Idem, mercredi 3 juin 1959, discours de Maurice Thorez à la conférence fédérale de Paris. — La Défense, revue du Secours populaire, article de Pierre Eloire, décembre 1959. — Philippe Robrieux, Notre Génération communiste, Robert Laffont, 1977, p. 58-59. — Saint-Denis républicain, 1969-1973, en particulier le n° 992 du 28 novembre 1969, interview de Serge Magnien dans le dossier « Pour construire la ville de demain ». — Jacques Varin, « Les étudiants communistes, des origines à la veille de Mai 1968 », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 74, avril-juin 2004. — Benoît Pouvreau, « Quand communisme municipal rimait avec laboratoire urbain (1944-1986) », dans les actes des Journées d’études de décembre 2009 de l’Université Paris 1, Les territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes. — Site internet de l’Atlas de l’architecture et du patrimoine de Seine-Saint-Denis. — Entretiens avec Jean Gajer, Serge Lana, Alban Liechti et Serge Magnien, 2010-2011.

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