LOEW Jacques, Pierre

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

Né le 31 août 1908 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mort le 14 février 1999 à l’abbaye d’Échourgnac (Dordogne) ; avocat puis dominicain, prêtre-ouvrier (docker), membre de la mission ouvrière de Marseille, supérieur de la Mission ouvrière Saints-Pierre-et-Paul (MOP), directeur de l’École de la foi à Fribourg.

Fils unique d’Auguste, Pierre Loew, docteur en médecine, et de Jeanne, Maximilienne Gerber, Jacques Loew fit ses études en partie à domicile, en partie au lycée à Nice (Alpes-Maritimes) tout en fréquentant l’école du dimanche protestante bien qu’il ait été baptisé dans la religion catholique. Il poursuivit ses études à Paris à la faculté de droit et à l’École des sciences politiques qu’il termina au sanatorium universitaire de Leysin en Suisse. Inscrit au barreau de Nice, sa carrière d’avocat fut vite interrompue par un second séjour à Leysin. Ce fut là, en contemplant la nature, qu’il se convertit. Une visite à la Chartreuse de Valsainte et particulièrement à son responsable, Dom Jean-Baptiste, le conforta dans sa décision de rejoindre l’Église catholique et l’incita à rencontrer Stanislas Fumet et sa femme, Aniouta. Guéri, il abjura le protestantisme et demanda à recevoir les sacrements de l’eucharistie et de la confirmation (octobre 1932). Les Fumet furent ses parrains de confirmation. « Par eux et par Stanislas surtout, je suis entré en contact vivant avec Péguy, Appolinaire, Baudelaire, Rimbaud et surtout Léon Bloy. Et par Aniouta […] j’ai découvert Jacques et Raïssa Maritain, celle-ci, comme Aniouta, d’ascendance russe », dit-il dans un entretien qu’il accorda en 1986 à Dominique Xardel.

Revenu au barreau de Nice, il prit langue avec La semeuse, ancien cercle d’études transformé en patronage qu’animait l’abbé Isnardi. Il accepta de le diriger et d’animer le cercle Léon XIII dont il présidait les réunions de bureau. Il forma aussi un petit groupe avec quelques amis du barreau qui se réunissait autour du théologien dominicain, Rogatien Bernard, dont il avait fait la connaissance. Il dit plus tard que ce fut dans ce contexte que se précisa sa vocation. En 1934, il entra au couvent dominicain de Saint-Maximin, d’abord en tant que laïc, puis comme novice, en août-septembre 1935, sous le nom de frère Réginald. Il effectua son noviciat à Toulouse (Haute-Garonne), son studentat à Saint-Maximin (Var), fut ordonné prêtre en 1939 et dut au fait d’être réformé de ne pas faire la guerre. Assigné en 1941 au couvent Saint-Lazare de Marseille (Bouches-du-Rhône), Jacques Loew fut appelé à seconder le dominicain Louis-Joseph Lebret comme secrétaire d’Économie et Humanisme dont il fut, d’ailleurs, un des membres fondateurs le 24 octobre 1941. S’inscrivant dans le cadre de la doctrine sociale de l’Église, cette association avait pour ambition de montrer par des enquêtes de terrain et des travaux scientifiques comment réformer l’économie dans le sens d’un humanisme chrétien. Le père Lebret chargea immédiatement Jacques Loew d’étudier les corps gras à Marseille.

Ne voyant pas comment saisir – de l’intérieur – les conditions de travail des ouvriers des huileries et des savonneries, encore moins les changer, il choisit d’endosser la condition prolétarienne pour plonger dans la vie de la cité phocéenne. « Dépouiller les statistiques ? Tant d’autres l’avaient fait ! Et, en vain ! Pour lutter contre la misère, un seul moyen restait qui n’avait pas été tenté : la vivre. Il ne s’agissait donc pas d’ouvrir des livres, mais d’aller acheter, au marché aux puces, comme tout le monde, un bleu de chauffe, puis d’aller travailler et, après avoir travaillé, d’aller vivre avec ceux qui passent pour être le dessous du panier : les dockers des ports. » Son embauche sur les quais (matricule 19 043) et son logement hors du couvent, dans un bidonville du quartier Peyssonnel, infléchirent son travail d’enquête dans un sens missionnaire qui n’était pas prévu initialement. Les méthodes d’Économie et Humanisme ne furent pas pour autant oubliées : de son enquête participante, première du genre dans un port français, Jacques Loew tira un ouvrage, publié en 1944 sous le titre Les dockers de Marseille qui, réédité dès 1945, allait nourrir les débats qui aboutirent au statut des dockers de 1947. Jacques Loew allait animer l’équipe marseillaise d’Économie et Humanisme jusqu’en 1948. Il lança notamment, en 1943-1944, une enquête sur le logement à Marseille, dirigeant une équipe d’une trentaine de jeunes chercheurs regroupés dans l’Institut marseillais de statistique, d’analyse et de conjoncture (IMSAC) qu’il avait fondé en 1945 avec Marc Dubruel dans le cadre d’Économie et Humanisme.

Depuis 1942, Jacques Loew faisait partie d’un groupe d’amitié sacerdotale, formé d’une dizaine de jeunes prêtres attentifs aux essais missionnaires, à l’émergence du Mouvement populaire des familles (MPF), aux premiers Cahiers de Jeunesse de l’Église et au livre des abbés Godin et Daniel, La France pays de mission ? Ils étaient tous avertis de l’Action catholique spécialisée, en avaient fait l’expérience et, sans la renier, en mesuraient les limites. En octobre 1944, quatre d’entre eux sollicitèrent de l’évêque, Mgr Delay, l’autorisation d’entamer « un essai de vie communautaire évangélique » « dans le cadre d’une paroisse missionnaire » sur la base d’une vie d’équipe, d’une présence directe dans le quartier ou par le relais de l’Action catholique spécialisée, d’une rénovation liturgique. En novembre 1945, la paroisse de Saint-Louis, située dans les quartiers populaires du Nord de Marseille, fut confiée à deux diocésains (Jean Gentile et Georges Hallauer) et à deux religieux dominicains (Jacques Loew et André Piet*). La proximité des docks, la présence d’usines, l’implantation du Parti communiste et une pratique religieuse inexistante en faisaient une « terre de mission ».

Fort de son travail de docker, Jacques Loew conclut à la nécessité d’associer à l’équipe sacerdotale et aux militants des « chrétiens engagés dans les réformes de structure », afin de constituer un « apostolat missionnaire intégral ». Dans cette perspective, il allait fédérer, sur le modèle des petits frères de Foucauld, une équipe de résidentes, c’est-à-dire de jeunes chrétiennes (Marguerite Tarride, Marguerite Delachenal, Marie Salvador) désireuses d’assurer un service social et une entraide dans les quartiers les plus touchés par les retombées de la guerre, à l’instar de Madeleine Delbrêl, avec laquelle il était très lié depuis 1943, et de ses amies à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne).

Assez vite, Jacques Loew se montra réticent vis-à-vis de l’évolution de la « Fraternité » Saint-Louis et, plus encore, soucieux de développer son propre projet missionnaire. Il s’installa, en janvier 1947, dans le quartier de La Cabucelle, avec le soutien de l’Ordre dominicain marqué par l’arrivée de Pierre de Parseval et de Max Bart. La paroisse regroupa dès lors, outre les résidentes, des laïcs composés d’un petit noyau de militants chrétiens ouvriers, des anciens élèves d’HEC ou d’écoles d’ingénieurs, issus de milieux sociaux aisés, ayant participé peu ou prou à l’équipe marseillaise d’Économie et Humanisme, qui lui donnèrent une spécificité telle qu’elle attirait des chrétiens de bien d’autres quartiers. Ses albums missionnaires dans la collection Fêtes et Saisons (dont certains vendus à plus d’un million d’exemplaires et traduits en plusieurs langues) renforcèrent le type d’évangélisation populaire qu’il mettait en œuvre.

Jacques Loew fut docker occasionnel jusqu’au moment où les prêtres-ouvriers de Marseille furent mis en demeure de cesser le travail à l’été 1953, bien avant l’application des consignes romaines au plan national. Son travail à temps partiel, son absence de participation au mouvement ouvrier (même s’il adhéra brièvement à la CGT), ses relations avec les responsables des activités portuaires dans le cadre de son étude pour Économie et Humanisme et son ancrage paroissial le démarquaient des autres prêtres-ouvriers. En profond désaccord avec leurs engagements temporels, très critique sur leur « marxisation », il prit le parti de quitter Marseille et de fonder, en 1955, dans la ville communiste de Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône), dans le diocèse d’Aix-en-Provence, avec l’aide de Mgr de Provenchères et la bénédiction de Rome, un institut séculier missionnaire : la Mission ouvrière Saints-Pierre-et-Paul (MOP).

Implantée avec son équipe de coéquipiers qui alliaient travail manuel partiel, voire à domicile, avec un service paroissial et des retraites dans différents couvents et vivaient dans un quasi-dénuement, la MOP suscita rapidement des candidatures. Jacques Loew ouvrit alors à Toulouse un centre de formation missionnaire, la Maison Mérens, qui bénéficia de l’enseignement des dominicains du couvent Saint-Thomas d’Aquin. À partir du début des années 1960, Jacques Loew chercha à donner une dimension internationale à la MOP. Il entama une série de voyages qui le menèrent au Sahara, en Pologne, en Amérique latine, surtout au Brésil, en Belgique, au Canada, en Allemagne, etc. La MOP fut érigée en institut apostolique de droit diocésain en 1965 et Jacques Loew quitta définitivement l’ordre des dominicains.

La MOP, entre-temps, s’était démultipliée en plusieurs équipes : Sauzelong dans la banlieue de Toulouse (1960), au Sahara (1961), au Brésil à Osasco et Sao Paulo (1963 et 1964), à Fribourg (Suisse, 1967), au Canada (1969), dans la banlieue parisienne (1969), au Japon (1970), etc. Jacques Loew éditait un petit bulletin, La lettre aux amis, qui diffusait les nouvelles des différentes communautés. En 1969, il fut à l’origine, avec René Voillaume, de l’École de la foi qui s’ouvrit à Fribourg et allait attirer des chrétiens du monde entier. En 1973, il renonça à ses fonctions à la MOP, estimant que les membres qui la composaient étaient capables de la faire vivre et de la développer. Il prêcha alors des retraites dans plusieurs pays y compris au Vatican en présence de Paul VI et donna de nombreuses conférences.

En 1981, Jacques Loew décida de finir ses jours par un parcours monastique. Il entra à la Trappe de Cîteaux, puis à l’abbaye de Tamié (1986), fut l’aumônier de moniales de l’ermitage de Saint-Jean-de-l’Albère (1988) et, enfin, vécut chez les cisterciennes de l’abbaye d’Échourgnac (1991).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140263, notice LOEW Jacques, Pierre par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 6 avril 2012, dernière modification le 8 septembre 2012.

Par Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule

ŒUVRE : De nombreux articles et ouvrages dont : Les dockers de Marseille, L’Arbresle, Économie et Humanisme, 1944. — En mission prolétarienne. Étapes vers un apostolat intégral, Lyon, Économie et Humanisme, 1946. — Journal d’une Mission ouvrière 1941-1959, Le Cerf, 1959. — Les cieux ouverts : chronique de la Mission ouvrière Saints-Pierre-et-Paul (1955-1970), Le Cerf, 1971. — La flamme qui dévore le berger. Éléments de spiritualité pour l’évangélisation : Paul Xardel, Le Cerf, 1993. — Vivre l’Évangile avec Madeleine Delbrêl, Le Centurion, 1994.

SOURCES : Arch. dominicaines de la province de France (fonds Loew). — Jacques Loew, Le bonheur d’être homme. Entretiens avec Dominique Xardel, Le Centurion, 1988. — Denis Pelletier, Économie et Humanisme. De l’utopie communautaire au combat pour le tiers-monde 1941-1966, Le Cerf, 1996. — François Leprieur, Quand Rome condamne, Plon/Le Cerf, 1989. — Émile Poulat, Les prêtres-ouvriers. Naissance et fin, Le Cerf, 1999. — Michel Pigenet, « Les dockers. Retour sur le long processus de construction d’une identité collective en France, XIXe-XXe siècles », Genèses, 42, 2001/1, p. 5-25. — Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve, Karthala, 2004. — Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, « Catholiques engagés à Marseille », Bruno Duriez, Étienne Fouilloux, Denis Pelletier et Nathalie Viet-Depaule (dir.), Les catholiques dans la République 1905-2005, Les Éditions de l’Atelier, 2005, p. 301-312.

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