MARCHAND Maxime, Adolphe, dit Max

Par Guy Putfin

Né le 16 février 1911 à Montaure (Eure), assassiné par l’OAS le 15 mars 1962 à El Biar (Algérie) : instituteur, professeur, puis inspecteur d’académie à Bône puis à Alger, directeur des centres sociaux éducatifs.

Photographie en 1948
Photographie en 1948

Son père, artisan menuisier, était conseiller municipal à Montaure et sa mère, née Ludivine Rival, sans profession à sa naissance, tint par la suite un petit commerce d’épicerie, tabac, buvette. Maxime Marchand était le deuxième de quatre enfants. La famille déménagea plusieurs fois, et s’installa à Saint-Marcel, puis à Vernon. Après l’école primaire à Saint-Marcel, il obtint une bourse et fut pensionnaire à l’école primaire supérieure de Louviers, de 1924 à 1927, avant d’entrer à l’École normale d’instituteurs d’Évreux, où il fut reçu premier. En juin 1930, il obtint le certificat d’aptitude à l’enseignement de la gymnastique en juin 1930, le brevet supérieur en juillet. Il fut nommé instituteur stagiaire à l’école César Lemaître à Vernon, et obtint le CAP d’instituteur le 1er juin 1931.

Devant remplir ses obligations militaires, il devança l’appel, et fut affecté au 9e régiment de zouaves à Alger où il arriva le 20 octobre 1931. Il suivit les cours des élèves officiers de réserve à l’école militaire de Saint-Maixent du 20 avril au 19 septembre 1932, et fut promu sous lieutenant.

Á l’issue de son service militaire, il fut nommé instituteur titulaire à Breteuil-sur-Iton en octobre 1932. Maxime Marchand épousa le 26 août 1933 à Brosville, Madeleine Groménil, institutrice, dont le père, Isidore, était directeur d’école à Bernay, et bourgeois fortuné, qui n’appréciait pas ce mariage. Les jeunes époux Marchand furent nommés en octobre 1933 à Bernay, où Maxime devint l’adjoint de d’Isidore Groménil. Ils habitèrent chez les parents Groménil. La cohabitation ne fut pas fructueuse, et le couple ne s’entendait pas bien. Une fille, Josette, naquit le 16 juillet 1934. A la rentrée d’octobre 1935, le couple Marchand fut nommé à Saint-Mards de Blacarville (près de Pont-Audemer). Mais Madeleine Marchand quitta Saint-Mards-de-Blacarville pour prendre un poste à Gaillon et se rapprocher de ses parents. Maxime resta à Saint-Mards jusqu’à la déclaration de la guerre en 1939.

Le 2 septembre 1939, le lieutenant Maxime Marchand fut affecté au 208e régiment d’Infanterie de Saint-Lô. Capturé le 16 juin 1940 à Mergey (Aube), fait prisonnier à Troyes le 20 juin, il fut captif dans plusieurs Oflag (Osterode, Fischbeck, Münster, Soest). Il fut décoré de la croix de guerre. Sa captivité lui inspira plus tard des poèmes Au cœur de la prison (publié à Oran en 1957). Libéré par les alliés le 23 avril 1945, il rentra chez lui le 2 juin 1945 et retrouva sa femme et sa fille à Aubevoye où il avait été nommé instituteur sur un poste de repli en octobre 1942, et où sa femme avait obtenu un poste double en vue de son retour.

Le 1er octobre 1945, Max Marchand fut nommé directeur de l’école de Pont de l’Arche. Ayant suivi des cours pendant sa captivité, dès son retour, il passa les examens et obtint une licence de lettres (certificats de littérature française, d’histoire moderne et contemporaine, de philologie, de psychologie et pédagogie, d’histoire de la philosophie) à la Sorbonne, le 14 décembre 1945. Il demanda ensuite à exercer dans un cours complémentaire. Admis en avril 1946 au certificat d’aptitude au professorat des classes élémentaires de lycée de garçons, puis au certificat d’aptitude au professorat dans les écoles normales et les collèges modernes, il fut nommé au collège moderne de Rouen en octobre 1946, puis, le 18 juin 1947, professeur de lettres et de philosophie à l’École normale d’instituteurs de Rouen. Il se présenta au concours d’inspection qu’il réussit et il fut nommé inspecteur primaire à Oran le 1er mai 1948.

Sa femme et sa fille le rejoignirent à Oran en septembre 1948. À cause d’une liaison trop voyante de son mari, Madeleine Marchand retourna en métropole. Le couple divorça le 31 mai 1951 à Oran. Max Marchand se remaria le 13 décembre 1956 à Oran avec Marie-Louise Dautremont, agent de bureau contractuelle, fille d’un agent des Ponts et chaussées.

Le 5 février 1955, il soutint une thèse de doctorat d’État ès lettres à la Faculté des lettres d’Alger. Sa thèse principale portait sur Le complexe pédagogique et didactique d’André Gide (320 p.) publiée à Oran, chez Fouque ; sa thèse secondaire s’intitulait Le couple de l’éducateur et de l’élève dans leurs relations concrètes. Essai sur une éducation à base existentielle (288 p.). Puis, toujours sur André Gide, il écrivit L’irremplaçable mari, ou la vie conjugale d’André Gide, ouvrage qui lui valut le grand prix littéraire de la ville d’Oran, en 1956. Il écrivit ensuite Du marquis de Sade à André Gide, publié en 1956. En janvier 1957 il fut lauréat du grand prix littéraire de l’Algérie.

Il participa aux activités de la Fédération des œuvres laïques d’Oran dont il devint président en février 1951. Il créa des colonies de vacances, soutint les activités sportives. Il intervint dans les congrès de la Ligue de l’Enseignement (à Bordeaux le 9 juillet 1954, à Lyon le 18 juillet 1958). Mouloud Feraoun, qui l’a connu dès cette époque, parla ainsi de lui, dans son journal, en octobre 1955 : “M. est une espèce de moine laïc dont l’ascétisme et le regard me rappellent un peu Gandhi. Il se sent capable de réformer la société, de faire sauter la planète, de supprimer le genre humain pour le remplacer par un autre où la fraternité universelle serait une réalité. C’est un apôtre de la non violence. Je l’aime comme un frère.”

Il aida au lancement de la revue Simoun, dans laquelle il écrivit quelques articles. Il entretint de bonnes relations avec le Syndicat national des instituteurs, et sut, dans une circonstance difficile, régler un problème délicat (affaire Forin, secrétaire du SNI de Bône, contre qui le recteur avait déposé plainte en dénonciation calomnieuse). Il fit des conférences, à l’invitation du SNI, sur André Gide. Il écrivit plusieurs ouvrages scolaires, et en particulier, avec Aimé Bonnefin, une histoire de France et d’Algérie, pour le cours moyen et le cours élémentaire, puis pour le cours moyen et le cours supérieur, et une histoire abrégée de l’Algérie pour l’enseignement technique et les cours complémentaires. Il mit en place le premier centre de formation des Instructeurs de l’enseignement primaire à Aïn-El-Turk, près d’Oran.

Les inspecteurs d’Académie, dans leurs rapports, le décrivaient comme « très cultivé dans les domaines philosophiques, historiques et littéraires, de la distinction naturelle, mais un abord assez froid et sévère », « fort bel homme », « distant pour ne pas dire hautain ». Le recteur en 1959 appréciait cet « intellectuel et homme d’action », « optimiste, conciliant, bienveillant (presque à l’excès) ».

Max Marchand adhéra en 1950 au Parti socialiste SFIO à Oran, à la section du Plateau Saint Michel. Membre de la commission exécutive de la fédération socialiste SFIO d’Oranie, sollicité pour être candidat, il refusa toujours, préférant aider le candidat désigné, sur les questions de scolarisation. Il fut critique vis-à-vis de la politique menée par Guy Mollet* et de la direction de la SFIO, se retrouvant sur la ligne d’André Philip* et d’Édouard Depreux.

Á la suite d’une conférence donnée à Oran par Louis Bonnard, le 6 mars 1950, sur l’esprit maçonnique, à laquelle il assista, il demanda son admission à la loge « L’union africaine et la raison réunies » du Grand Orient d’Oran, où il fut initié le 24 mai 1950. Il en devint vénérable en novembre 1953. Á Bône, il fréquenta la loge « Hippone ». « Ses interventions orales sont toujours vouées à l’humanisme, à la dignité humaine, à la fraternité. De lien, de référence et encore moins de pratique, au mouvement ouvrier, aucune, pas plus que la moindre interrogation sur la question nationale. » (René Gallissot).

En octobre 1957, sur demande du recteur Capdecomme, Max Marchand fut nommé inspecteur primaire chargé des fonctions de chef du service départemental de l’enseignement primaire d’Orléansville, département nouvellement créé, où il resta deux ans. Il soutint l’expérience de scolarisation totale d’Oued-Fodda (éducation de base et préscolarisation, et ouverture d’un cours complémentaire) et s’engagea fortement dans l’exécution du programme de scolarisation. Il écrivit un Guide de l’Instructeur du Plan de scolarisation en Algérie, publié à Oran en 1959.

« Adepte d’une fraternité française en Algérie par l’école » (R. Gallissot), il fut officier de l’Instruction publique (1951). Par décret du 20 août 1958, il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur, la croix lui fut remise le 21 novembre par M. Courtin, inspecteur d’académie d’Alger, au cours d’une grande cérémonie en présence du recteur Capdecomme. En 1959 il reçut la croix de la valeur militaire.

En octobre 1959, Max Marchand, nommé inspecteur d’académie à Bône, fut amené à prendre des sanctions contre des instituteurs activistes. Il écrivait, le 3 mai 1961 : « Les évènements ici ont été très durs. Nous sommes en plein fascisme, et l’épuration n’est qu’une façade. J’espère toujours revenir en Métropole. »

Depuis juin 1961, il était menacé de mort par l’OAS. Le 17 septembre 1961, l’immeuble de l’inspection académique où résidait Max Marchand fut plastiqué par l’OAS. Il sortit indemne des décombres. Le lendemain, il reçut une délégation du SNI qui lui demanda que toutes les personnes condamnées à mort par l’OAS soient transférées en métropole. Lui-même refusa de quitter son poste. Le recteur Mayer lui proposa un poste de repli à Alger. Il le nomma le 10 octobre 1961 inspecteur d’académie en résidence à Alger, chargé de la Direction des centres sociaux éducatifs d’Algérie, où il remplaça Marcel Lesne.

Il quitta Bône « en rasant les murs comme un voleur, poursuivi par les instituteurs activistes. » Toutefois, il avait demandé, pour la rentrée 1962, un poste à l’Inspection académique de Belfort, qui lui fut refusé. Mais on lui promit de le nommer en France en juin. Il expliquait, dans sa demande de mutation, avoir scolarisé l’Ouarsenis « dans des conditions particulièrement difficiles, au cours de missions souvent périlleuses qui m’ont valu la Croix de la valeur militaire, ayant connu dans mon précédent poste à Bône une situation pénible qui ne m’a pas empêché de faire mon devoir, mais qui a provoqué la destruction par explosif de mon inspection académique et du logement où je me trouvais alors seul, je pense, en toute équité, que le moment de la relève est venu pour moi ». Le recteur, le 31 janvier 1962, vantait chez ce fonctionnaire son « efficacité et courage », et concluait qu’il était « incontestablement fatigué par la lutte qu’il mène en Algérie depuis le début des évènements dans des postes difficiles et quelquefois dangereux ». Marchand, après avoir souhaité attendre le mouvement de juin 1962 pour obtenir satisfaction, le 16 février 1962, demanda, dans une lettre rectificative au Ministère, que son cas soit examiné « au plus prochain mouvement ».

Le 15 mars 1962, à 10h30, alors qu’une réunion de 18 responsables des Centres sociaux éducatifs se tenait au siège des CSE au lieu dit « Le Château-Royal », à Ben Aknoun, commune d’El Biar, dans la banlieue d’Alger, un commando de l’OAS vint chercher six d’entre eux : Robert Aimard (Eymard), Marcel Basset, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutène, Max Marchand, Salah Ould Aoudia, qui furent immédiatement exécutés contre les murs du bâtiment par les tirs de quatre mitraillettes et deux fusils mitrailleurs. Les corps furent amenés à l’hôpital Mustapha d’Alger.

Toute la presse d’Algérie et de métropole se scandalisa de ce massacre. Germaine Tillon*, fondatrice des centres sociaux, écrivit un long article dans Le Monde du 17 mars 1962, intitulé « La bêtise qui froidement assassine ». Dès le 16 mars, le ministre de l’Éducation nationale adressa à tous les établissements scolaires un message à lire le lundi 19 mars, avant d’observer une minute de silence.

Les obsèques eurent lieu le dimanche 18 mars, pour permettre la venue des autorités, et se déroulèrent au cimetière mixte d’El-Alia, à proximité de l’aérodrome de Maison Blanche, en présence de Lucien Paye, ministre de l’Éducation nationale, de Pierre Guillaumat, ministre délégué chargé de la Fonction publique, représentant le président de la République, de Jean Morin, délégué général en Algérie, du recteur de l’académie d’Alger, Gilbert Mayer. L’ancien recteur d’Alger, Laurent Capdecomme, devenu directeur de l’enseignement supérieur, s’était vu déconseiller le voyage par son ministre, les responsables nationaux du SNI (Pierre Desvalois*) de la Fédération de l’Éducation nationale (Georges Lauré) et de la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (Denis Forestier) ne furent pas autorisés à se rendre à Alger. L’École libératrice du 23 mars et L’Enseignement public (numéro de mars-avril) consacrèrent un article à l’assassinat d’El Biar. Des cérémonies eurent lieu dans l’Eure, d’où il était originaire. Une plaque fut apposée sur le lieu de l’assassinat à El Biar, où tous les ans se déroula un hommage, le 15 mars. Une plaque commémorative fut apposée au local de la Ligue de l’enseignement à Oran. Le nom de Max Marchand fut donné à des établissements scolaires, en France et en Algérie. Au convent du Grand Orient en septembre 1962, un hommage lui fut rendu.

Une association « Les amis de Max Marchand et de ses compagnons » fut créée en 1987, présidée par Serge Jouin, et déclarée à la Préfecture de l’Eure le 14 juin 1989. Elle prit en 1998 le nom « d’Association des amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons ». Une salle du Ministère de l’Éducation nationale, au 101 rue de Grenelle (depuis, les locaux ont été attribués à différents ministères) porte le nom de Marchand-Feraoun, depuis le 12 décembre 2001. Le 24 juin 2010, le nom de Max Marchand fut donné à un des temples du Grand Orient, rue Cadet à Paris.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140389, notice MARCHAND Maxime, Adolphe, dit Max par Guy Putfin, version mise en ligne le 20 avril 2012, dernière modification le 28 avril 2013.

Par Guy Putfin

Photographie en 1948
Photographie en 1948

ŒUVRE : Parmi ses nombreux ouvrages, retenons : Histoire de France et d’Algérie, avec Aimé Bonnefin, CE et CM1, Paris, Hachette, 1950. — Histoire de France et d’Algérie, avec Aimé Bonnefin, CM et Cours supérieur, Paris, Hachette, 1953. — Des larmes au rire, livre de lecture pour cours préparatoires, Oran, 1953. — Le complexe didactique et pédagogique d’André Gide, Oran, Fouque, 1954. — L’irremplaçable mari ou la vie conjugale d’André Gide, Oran, Fouque, 1955. — Du marquis de Sade à André Gide, Oran, Fouque, 1956. — Hygiène affective de l’éducateur, Paris, PUF, 1956. — Au coeur de la prison, poèmes. Oran, Fouque, 1957. — Histoire abrégée de l’Algérie, Oran, Fouque, 1957. — Guide touristique de l’Oranie, son histoire, ses sites, ses monuments, ses départements, Oran, Fouque, 1958. — Guide de l’Instructeur du Plan de scolarisation en Algérie, Oran, Fouque, 1959.

SOURCES : Arch. Nat., F 17 28015. — Notice par René Gallissot dans Dictionnaire Algérie. — Serge Jouin, Le destin tragique de Maxime Marchand ... et l’Algérie, Nantes, CID éditions, 1986 ; Max Marchand (1911-1962) De la France à l’Algérie. Biographie d’un enseignant, Université de Lille III ANRT, 1994. — Jean-Philippe Ould Aoudia, L’assassinat de Château-Royal. Alger : 15 mars 1962, Paris, éditions Tirésias Michel Reynaud, 1992. — Michel Lambart, « Á la mémoire du Frère Max Marchand », in Le Lien, Bulletin d’information de l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons, n° 57, décembre 2010, p. 27-32. — Notes de Jacques Girault.

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