LÓPEZ TOVAR Vicente [« Alberto » ; « Albert » ; « Fernand », pseudonymes de Résistance]

Par André Balent

Né le 5 septembre 1909 à Madrid (Espagne), mort le 27 décembre 1998 à Toulouse (Haute-Garonne) ; photographe ; militant du PCE ; officier de l’Armée populaire de la République espagnole, commandant de la 46e division pendant la bataille de l’Èbre ; résistant (MOI ; AGE/UNE) en Haute-Garonne, Ariège puis Dordogne ; lieutenant-colonel des FFI ; commandant des brigades de l’AGE pendant l’opération Reconquista de España au Val d’Aran (octobre 1944).

Vicente López Tovar, colonel de l’AGE, commandant de l’opération
Vicente López Tovar, colonel de l’AGE, commandant de l’opération "Reconquista de España" dans le val d’Aran (octobre 1944)

Vicente López Tovar naquit à Madrid en 1909 puis vécut en Argentine où son père — originaire de Manises (province de Valence, Espagne) — s’était installé et où il mourut en 1921. Il suivit sa scolarité chez les Jésuites de Muniz (province de Buenos Aires, Argentine). Sa mère, native de Burgos était issue d’une famille de boulangers. De retour en Espagne, Vicente López Tovar vécut à Valence, Madrid, et Barcelone où il devint photographe du studio de Manuel Galán, rue Conde de Asalto, aujourd’hui carrer Nou de la Rambla). En 1932, il déserta du service militaire, fut emprisonné mais, réincorporé, fit ses classes à Montjuïc (Barcelone).
Par la suite, Vicente López Tovar travailla au cabaret Catalán a la rambla Santa Mònica. Il menait alors une vie semi-mondaine, avec les danseuses des cabarets du quartier barcelonais du Raval et fut sur le point de devenir un voyou des quartiers chauds de la capitale catalane. Son départ pour Madrid où il se rendit en voyageant sans billet dans le train modifia son destin. Dans cette ville, il ouvrit un studio photographique rue Alcalá, prés du café Colonial, à deux pas du ministère des Finances.
En contact avec le PCE, il adhéra à ce parti au moment de la campagne du Front populaire pour les législatives de février 1936. Il vendait à la criée dans les rues madrilènes le quotidien du parti, Mundo Obrero.
Lors du pronunciamientio contre la République, il participa, le 19 juillet 1936 à l’assaut contre la caserne de la Montaña, principal foyer de la rébellion dans la capitale. Il s’enrôla rapidement dans les milices antifascistes et participa à la formation du célèbre Quinto regimiento communiste, embryon de la future Armée populaire. Il devint commandant de son batallón de Hierro formé principalement à partir de chauffeurs de taxis et de mécaniciens de Madrid. Avec le Quinto regimiento il participa aux combats de Navacerrada, Somosierra, Guadarrama ; au siège de l’Alcázar de Tolède contre le colonel José Moscardó (2 juillet-27 septembre 1936). Sánchez Agustí affirme dans ses ouvrages qu’il fut promu lieutenant de la 2e compagnie du bataillon Thaelmann (unité germanophone) de la 9e Brigade mobile, plus tard XIe Brigade internationale. Cette affirmation semble douteuse et incongrue, dans la mesure où les éléments du Quinto regimiento ont fourni des cadres aux premières brigades mixtes de l’Armée populaire. Devenu capitaine, il accéda au grade de commandant a la fin de 1936. Il est donc plus vraisemblable qu’il participa à la création de la 18e brigade mixte formée en novembre 1936 à partir du Quinto regimiento et commandée par Juan Guilloto León (alias « Modesto »), un des officiers les plus capables parmi ceux issus du PCE. López Tovar accéda rapidement aux grades de lieutenant, puis de capitaine et, à la fin de 1936, de commandant (major des milices, grade de l’Armée populaire en principe le plus élevé accordé aux officiers issus des milices antifascistes et non de l’armée régulière). Toutefois, et ce fut le cas de Vicente López Tovar, les plus capables de ces officiers issus des milices purent être élevés au grade de lieutenant-colonel et, exceptionnellement à celui de général).
Il participa à des combats sur les fronts du Centre. Son séjour à la Gineta (province d’Albacete), ne pouvait en aucun cas être qualifié de participation à un combat comme l’a écrit Sánchez Agustí dans ses ouvrages car la Manche —dont la capitale abritait la base des Brigades internationales— demeura éloignée des champs de bataille. En février 1937, il était commandant du 4e bataillon de la 18e brigade mixte. Blessé par l’impact d’un obus, il fut opéré de l’appendicite. Les différentes sources —en premier lieu Ferran Sànchez Agustí— sont parfois lacunaires et ne permettent pas de suivre la totalité de la carrière de Vicente López Tovar pendant la guerre civile. Nous ignorons comment il passa des armées du Centre à celles d’Aragon qui, après l’offensive franquiste de mars-avril 1938, se replièrent en Catalogne. Il est probable qu’il suivit le même parcours que celui d’autres éléments issus du Quinto regimiento comme Modesto ou Lister.
Il participa à la bataille de l’Èbre (25 juillet-17 novembre 1938), d’abord avec la 42e division (Sànchez Agustí et Wingeate Pike ont écrit qu’il fut à la tête de cette unité, sans doute avec le grade de major des milices) puis avec la 46e division ayant participé, entre autres, aux combats acharnés et d’une extrême violence de la Serra de Caballs et de la Serra de Pàndols. Le 23 septembre 1938 (le 3 octobre pour Sánchez Agustí), en pleine bataille de l’Èbre, il fut promu lieutenant-colonel chargé du commandement de la 46e division après la mort au combat de son chef Domiciano Leal qui avait remplacé Valentín González (el « Campesino ») destitué par Líster le 26 juillet 1938, au tout début de la bataille de l’Èbre. Vicente López Tovar avait une piètre idée des capacités du « Campesino », incapable de lire une carte et donc d’assumer les fonctions d’officier supérieur. Le 17 janvier 1939, à Igualada (province de Barcelone), il fut remplacé à la tête de la 46e division par le major des milices Rodolf Bosch Pearson. López Tovar se battit ensuite, pendant la campagne de Catalogne (dans quelle unité ? avec un commandement ?), au Sud de Barcelone, combattant à Tarragone puis à Sitges, participant à la retraite vers la frontière française. Il quitta Barcelone le 25 janvier 1939 peu de temps avant l’entrée des franquistes. Après être passé par Figueres, il entra en France au Perthus le 9 février et réussit, le 19 février, à gagner Madrid, dans la « zone centrale » encore entre les mains des républicains.
Ayant intégré à Madrid la 53e brigade mixte, il s’opposa, avec cette unité, au coup d’État (qui réussit) du colonel Segismundo Casado et de Julián Besteiro député socialiste, dans le but de conclure la paix avec Franco. Ce coup d’État destitua le gouvernement du docteur Negrín (PSOE), président du Conseil appuyé par le PCE.

Après cet échec et avant la reddition de ce qui restait de la République espagnole, López Tovar rentra à nouveau en France le 7 mars 1939. Pensionné par le SERE (Servicio de evacuación de refugiados españoles), installé dans un premier temps à Toulouse, il eut des contacts avec Gabriel Péri* et Marcel Clouet*. Il put s’entretenir avec le général républicain José Riquelme (1880-1972), interné à Égletons (Corrèze) mais refusa de se rendre en octobre 1940 au camp d’Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) à une réunion de dirigeants communistes qu’il jugeait trop risquée. Il s’installa ensuite comme photographe à Gaillac (Tarn). Revenu à Toulouse, en contact avec les milieux de la résistance, il fut averti que les Allemands le recherchaient par Maurice Espitallier*, commissaire des renseignements généraux, membre de plusieurs réseaux de résistance (« Ajax », « Brutus », « Morhange ») et des mouvements « Franc Tireur » et « Libérer Fédérer ».

López Tovar se cacha alors dans le bois de Saint-Micolau (commune de Baulou, près de Foix, Ariège) où il travaillait à la fabrication de charbon de bois et adopta les pseudonymes d’ « Albert » et de « Fernand ». Ce chantier appartenait à Georges Thomas, ingénieur des poudres à Toulouse. Ce dernier exploitait trois forêts —outre celle de Baulou, bientôt centre politique et militaire de guérilla en voie de constitution, les forêts de Peyregade (Montferrier, Ariège) et de Saint-Hilaire (Aude) — furent un excellent camouflage pour les Espagnols qui y travaillaient et purent mettre en place l’AGE (Agrupación de guerrilleros españoles). Ainsi, López Tovar fut de ceux qui participèrent à la constitution de la 3e brigade (Ariège) de Guerrilleros españoles (GE), Voir aussi Fernández Luís. Il commanda la 4e division des GE (qui regroupait les brigades de l’Ariège, 3e ; de l’Aude, 5e ; des Pyrénées-Orientales, 1e ; de l’Hérault, 11e ; de l’Aveyron, 9e ; du Tarn, 6e) entre avril et décembre 1943. Il assurait des liaisons, à bicyclette, entre l’Ariège et Toulouse. Il était en contact avec la direction du PCE en France, en particulier avec « Mariano » dont il assura plus tard qu’il ne savait pas qu’il s’agissait de Jesús Monzón (1910-1973), le principal d’entre eux, qui fut la cheville ouvrière de la mise en route de l’UNE (Unión nacional española). Pourtant, il transmettait les ordres de Mónzon. À l’automne 1943, il devint par ailleurs membre du comité militaire des FTP-MOI de la zone Sud. López Tovar livra plus tard son sentiment à propos de la constitution de l’état-major des GE qui, selon lui, fut « complètement arbitraire » et s’effectua « sans réunion préalable avec les chefs d’autres départements » que ceux que supervisait réellement Luís Fernández*. Il signala que lui-même, ainsi que Cristino García* et d’autres dirigeants de l’AGE dans d’autres départements, n’ont « jamais reçu d’ordres d’opérations militaires de la part de Fernández » [Luís Fernández] (Wingeate Pike, pp. 44-45 ; 50).

En janvier 1944, sans doute parce que son action en Ariège l’avait rendu vulnérable à la répression allemande et vichyste, il s’installa clandestinement en Dordogne où il s’attela à d’autres tâches. Implanté dans le Périgord Noir, au sud du département, à Siorac-en-Périgord puis dans la commune voisine de Saint-Germain-de-Belvès (à la chartreuse de Conty, dans le bois de la Bessède) il organisa la 5e région de la MOI, aidé par le Roumain Pavel Cristescu (de son vrai nom Kleinmann, mort en 1986 après une carrière au service du régime communiste roumain : il fut général, ministre, responsable de la Securitate) ancien volontaire des Brigades internationales qui après s’être échappé du camp où il était retenu, intégra la Résistance communiste. Par la suite, López Tovar qui faisait aussi partie de la brigade de la Dordogne des GE, devint par ailleurs le chef (commissaire militaire) de leur 45e division (regroupant les brigades de Dordogne, Lot, Corrèze et Haute-Vienne). Sánchez Agustí assure que parmi ses nombreux contacts figurait André Malraux (alias « Berger ») qui à partir du printemps 1944 parcourait le Lot et la Dordogne après avoir intégré les groupes Vény (AS). Il conçut et/ou participa à diverses actions militaires (attentats, sabotages) dans diverses communes de Dordogne, de Périgueux à Sarlat (villes dont il contribua à la Libération), contre les forces allemandes ou les collaborationnistes.

Après avoir participé à la Libération de la Dordogne, il demeura provisoirement à la tête de la 15e division des GE. Dans un premier temps on le retrouva à Toulouse où il fut photographié en compagnie d’autres responsables communistes de l’AGE et de l’UNE. Mais il fut bientôt appelé à d’autres responsabilités. Promu colonel le 12 septembre 1944 (ordre de l’état major de l’AGE) on lui donna (le 21 septembre) l’ordre de former une nouvelle division des GE, la 204e, dont le poste de commandement fut installé à Chalabre (Aude). Regroupée le long de la frontière pyrénéenne elle devait devenir le fer de lance de la « Reconquête de l’Espagne » préconisée dans la foulée la Libération des départements du Sud-Ouest de la France par l’ UNE, notamment par son principal dirigeant, Jesús Monzón.
Toutefois, lors d’une réunion de l’état-major des GE en août 1944 à Carcassonne (Aude), place de la Poste, quelques chefs —Vicente López Tovar, Joan Blázquez (1914-1974), et Tomás Ortega Guerrero (1913-1997) — auraient émis des objections quant à la viabilité du plan (invasion Val d’Aran) décidé par Mónzon (ou tout au moins le groupe du PCE qu’il influençait) mais se rallièrent cependant à la décision prise. En effet, l’ordre de l’offensive de la « reconquête » de l’Espagne avait été donné par Luís Fernández le 21 septembre 1944 depuis Montréjeau (Haute-Garonne), où venait de s’installer le quartier général des GE. Il faut signaler que López Tovar, pour diriger l’opération Reconquista de España et obéir à la direction de l’UNE/GE, refusa de se plier à l’ordre du commandement français qui aurait voulu qu’il allât combattre avec les FFI contre les Allemands fortifiés dans la poche de la Pointe de Grave.

López Tovar, en particulier, aurait affirmé qu’il était très réticent quant à l’opportunité de la Reconquista de España telle que l’envisageait Monzón : pour des raisons politiques car il ne croyait pas que l’Espagne était prête à se soulever contre Franco ; militaires car il avait l’expérience de commandements dans une guerre « classique » comme la guerre civile et de guérilla, comme l’action de la Résistance en Ariège ou en Dordogne et qu’il savait que l’opération qu’il allait diriger se rapprocherait davantage de la première que de la seconde, que les troupes franquistes étaient prêtes et ne seraient pas prises par surprise et qu’il n’y avait aucune concertation préalable avec les FFI français tout le long de la frontière ; météorologiques car il était risqué d’engager des opérations en haute montagne, en plein mois d’octobre. Le commandement de la 204e division fut installé à Chalabre, localité des Pyrénées audoises. Ce fut dans ce bourg que López Tovar signa l’orden de operaciones n°3. Par la suite, ce quartier général fut installé à Foix (Ariège). De là, les onze (ou douze selon les auteurs) brigades qui composaient la 204e division (3500 à 4000 hommes) commandée par López Tovar (avec pour adjoint l’Aranais Joan Blázquez) convergèrent vers le Val d’Aran, objectif principal de l’opération Reconquista de España qui débuta le 19 octobre 1944. Après avoir conquis le Val d’Aran, l’objectif était de contrôler un territoire d’environ 10000 km2 délimité au sud par la confluence du Sègre et du Cinca, à l’est par le cours du Sègre et à l’ouest par celui du Cinca, tout ceci indépendamment des objectifs d’opérations secondaires. L’action de l’AGE aurait dû rapidement donner le signal d’une insurrection populaire en Espagne.

Mais, un hiver précoce —les guerrilleros trouvèrent la neige et les températures étaient de – 20 degrés au col de la Bonaigua—, l’absence quasi totale d’artillerie, et une défense solidement établie par l’armée de Franco bien informée des intentions de l’adversaire dissuadèrent López Tovar d’engager la prise de Vielha, petite ville, capitale du Val d’Aran, qui aurait été à la fois une erreur tactique et stratégique. D’ailleurs, il avait envoyé des officiers à Viella constater l’état d’esprit des habitants de la ville vis à vis de l’UNE. À l’exception de quelques adhérents clandestins du PSUC, « personne à Viella [Vielha] n’avait entendu parler de l’UNE, ni de la présence en Espagne de Reconquista de España ». L’ironie du sort voulut que les troupes « nationales » qui lui étaient opposées étaient commandées par le général Moscardó, celui qui, alors qu’il était colonel, défendait huit ans plus tôt l’Alcazar de Tolède contre les républicains, parmi lesquels le Quinto regimiento dans les rangs duquel il combattait alors. Le 28, López Tovar ordonna le repli qui s’effectua en bon ordre vers la frontière française et se termina le 29 octobre, mais non sans pertes. Certains des hommes de la 204e division arrivèrent à Luchon (Haute-Garonne) avec les membres gelés. Ce ne fut en aucune manière Santiago Carrillo qui le fit, s’attribuant le mérite de cette décision et faisant croire plus tard qu’il était venu sur le terrain constater l’inanité de l’opération, rejetant la faute sur Jesús Monzón (secrétaire de la délégation du PCE en France pendant la plus grande partie de la durée de la guerre et inspirateur de la création de l’UNE et la stratégie de "reconquête de l’Espagne") qui tomba en disgrâce et fut qualifié de traître. Les historiens s’accordent pour dire que Carrillo ne pouvait en aucune manière se rendre depuis l’URSS à Toulouse et au Val d’Aran dans des délais que les conditions de l’époque ne lui permettaient pas de tenir.
Luís Fernández, chef de l’AGE et supérieur de López Tovar était resté à Toulouse, et, d’après lui, « ne fit rien ». Il affirma que Carrillo était au courant des préparatifs, ce que ce dernier nia. Il faut remarquer qu’à l’automne 1944 les points de vue de Carrillo et de López Tovar convergeaient les deux hommes étant d’accord pour mettre en cause le manque de clairvoyance de Mónzon. Allant dans le même sens que López Tovar, Pierre Bertaux, commissaire de la République à Toulouse, affirma plus tard (1973) dans son livre sur la Libération de Toulouse que, pour sa part, il était « informé du plan [l’opération du Val d’Aran] » mais qu’il ne « voulait point communiquer les renseignements à Paris ». Notons que la presse française ignora généralement l’opération du Val d’Aran et son échec final (69 morts au Val d’Aran parmi les GE, contre 38 dans les forces franquistes d’après Sánchez Agustí) : il n’y eut que quelques brèves allusions dans quelques titres toulousains, Le Patriote du Sud-Ouest (communiste) ou La Victoire (MRP). Ortiz (2007, p. 191 ; 2011, p. 93) remarque pertinemment que l’on doit considérer avec réserves les critiques formulées par López Tovar contre le bien fondé de l’invasion du Val d’Aran : « Aucun document ni témoignage d’époque n’atteste que López Tovar aurait été en désaccord (...) et serait entré en quelque sorte au Val d’Aran à reculons. Compte tenu de l’esprit de discipline communiste, des règles du commandement militaire, était-il vraisemblable que l’on ait pu confier une telle opération à quelqu’un qui n’en voulait pas ? ». D’ailleurs, López Tovar a eu des problèmes avec des anarchistes de l’AGE provenant du Gard et de l’Ardèche qui mettent en évidence qu’il soutenait la stratégie de Reconquista de España : ces derniers étaient désireux, dès septembre, d’être démobilisés du fait de leur réticence à soutenir par ailleurs la stratégie conçue par les communistes qui dirigeaient l’AGE. López Tovar considérait que cette attitude était un acte de « trahison » et devait être punie en conséquence. Le commandant anarchiste (Juan Pujadas*) de ces guérilleros venus des Cévennes purent quitter Foix après la ferme intervention de leur chef auprès de López Tovar. Après le repli du Val d’Aran, les chefs de l’AGE furent réunis à Montréjeau par Santiago Carrillo qui les admonesta, les traitant d’ « irresponsables », Monzón, l’inspirateur de l’opération tombant en disgrâce.

Pour sa participation à la Résistance en France, López Tovar fut décoré de la Croix de guerre avec palmes, de la médaille de la Résistance et Georges Bidault, président du GPRF, lui remit la Légion d’Honneur.

Après son retour du Val d’Aran, Vicente López Tovar remplaça José García Acevedo, colonel, comme chef d’état-major des GE après l’échec de l’expédition du Val d’Aran. Il fut démobilisé le 31 mars 1945, en même temps que les « FFI espagnols » (c’est à dire des GE) après accord entre leurs chefs (Luís Fernández) et les autorités françaises. Il s’associa à d’autres initiatives du PCE comme, par exemple, la fondation du célèbre hôpital toulousain Varsovie. Mais le PCE ne renonçait pas à promouvoir des actions de guérilla en Espagne depuis la France. D’ailleurs, en 1946, il participa à une mission en Espagne dont il revint blessé à une cheville. Jusqu’en 1947, il continua à former des guérilleros à proximité de la frontière du Val d’Aran, à Juzet-d’Izaut (Haute-Garonne), près du pic Cagire. Toutefois, ces activités, comme les écoles de formation de cadres politiques et militaires, n’étaient plus tolérées par les autorités françaises et devaient se dérouler dans la clandestinité. López Tóvar permit l’implantation de une de ces écoles clandestines du PCE : étant fiancé à Georgette Rey, fille d’un exploitant agricole français, López Tovar facilita l’implantation d’une de ces écoles, démantelée par la police en 1946, dans la ferme de la Bourdette (commune de Mondonville, Haute-Garonne, à une quinzaine de kilomètres du centre de Toulouse). López Tovar adhérait aussi à l’AMERE (Agrupación militar de la República española), créée à Toulouse en décembre 1944 et par la suite dissoute par le gouvernement et à l’Amicale des anciens FFI et résistants espagnols avec laquelle il prit ses distances en même temps que s’affirmaient ses divergences avec le PCE.

En effet, politiquement, il s’éloigna rapidement du PCE. Rétrospectivement, il donna des explications de ses désaccords avec la direction du PCE. Il reprochait à ses dirigeants, en particulier Santiago Carrillo et Dolorès Ibarruri, leur attitude à leur retour de l’exil soviétique lorsqu’ils mirent sur la touche —quand ils ne les firent exclure sous divers prétextes— les dirigeants qui s’étaient révélés en France pendant la Résistance (à commencer par Mónzon avec qui López Tovar eut de profondes divergences à l’automne 1944). Vicente López Tovar décrit de façon irrévérencieuse le retour de la Pasionaria en France en 1945. Il s’étonna rétrospectivement que le PCE n’ait organisé aucun congrès en France en 1944, 1946, 1947 : « En fait, ils ne voulaient pas qu’on voit leur travail négatif de contre-parti, ni leur incapacité ». À propos de l’absence de réunions du comité central ou du BP du PCE en France, il écrivit dans La Verdad de mars 1958, « Pourquoi, lors de leur rentrée en France en 1944, ont-ils entrepris une campagne sourde contre tous les camarades qui s’étaient distingués dans la lutte clandestine en France, jusqu’à les éliminer de tous les postes de direction, en envoyant beaucoup en Espagne sous le prétexte de continuer la lutte (sachant eux-mêmes qu’en Espagne rien n’avait été organisé), de sorte que presque tous furent arrêtés ou fusillés ? ». Par ailleurs, il rompit avec ceux des anciens guerrilleros, Luís Fernández ou Luís Bermejo (un Basque), qui firent allégeance aux dirigeants du PCE. Il en voulait particulièrement à ce dernier et considérait qu’il était une sorte de « caméléon », en toutes circonstances fidèle à Carrillo, qu’il soit dans le PCE ou en dehors. Il lui reprochait d’avoir déserté face à l’ennemi pendant la bataille de l’Èbre et d’avoir échappé à une condamnation à mort en s’enfuyant en France, bien avant la Retirada.

En 1948, il était établi comme photographe à Lézat-sur-Lèze (Ariège) à l’extrême Nord du département, limitrophe de la Haute-Garonne. Il vécut aussi à Lévignac-sur-Save (Haute-Garonne) et à Mondonville (Haute-Garonne), communes du « grand Toulouse ». Il épousa Georgette Rey, de la Bourdette (Mondonville) avec qui il eut trois enfants, deux garçons et une fille qui s’ajoutèrent à la fille naturelle qu’il eut à Madrid et qu’il laissa dans cette ville lorsqu’il dut quitter la zone républicaine. Par la suite, il s’établit à Toulouse.

En septembre 1950, il fut concerné par l’opération « Boléro-Paprika », grande rafle policière de ressortissants espagnols ou d’Europe orientale décidée par le gouvernement. Elle accompagna la dissolution du PCE, du PSUC et des organisations « satellites ». Pourtant, López Tovar n’adhérait plus au PCE. Sa qualité d’officier de l’armée républicaine puis des guérilleros fut la seule justification de sa mise en cause. Il ne fut pas arrêté le jour de la rafle car son arrêté d’expulsion de France ou d’assignation à résidence en Corse ne put lui être notifié. Il demeura donc en France et poursuivit sa carrière de photographe. Spécialisé dans les mariages, il se fit le portraitiste de résistants et effectua des travaux pour le club taurin Ricard.
En 1963, il s’associa l’initiative du général républicain Juan Perea (1890-1963) de participer à un comité pour une IIIe République espagnole installé à Alger. Il était deuxième chef d’état-major central du conseil de gouvernement de cette organisation confidentielle qui contestait les initiatives du PCE qui fut infiltrée par des agents franquistes et disparut avec le décès de son fondateur.

À partir des années 1970, il s’associa à plusieurs actions en vue de récupérer la mémoire de l’action des républicains espagnols en France pendant la Seconde Guerre mondiale et les années qui suivirent. Le président des anciens volontaires garibaldiens de Toulouse, Ilariao Plinio et d’anciens guerrilleros dont López Tovar recréèrent en 1971 l’amicale des anciens internés (statuts modifiés et nouveau bureau déposés à la sous-préfecture de Pamiers le 14 juin 1971) pour restaurer l’ancien cimetière de camp de Vernet-d’Ariège où furent internés beaucoup de combattants républicains espagnols, de brigadistes et d’antifascistes de nombreux pays d’Europe et le transformer en lieu de mémoire. L’État acheta le terrain et le conseil général de l’Ariège se charge de l’entretien. L’Amicale des anciens internés politiques et résistants du camp du Vernet d’Ariège publia un bulletin d’information, Les cinq continents (28 numéros de 1973 à 1990) puis une Lettre. López Tovar y retrouva beaucoup de ses anciens camarades communistes. Il fut trésorier puis demeura membre du bureau jusqu’à la fin de 1973. Le 2 décembre 1972, à l’occasion de l‘inauguration d’une exposition philatélique consacrée à la Résistance, il fit un coup d’éclat en stigmatisant la présence du consul d’Espagne, alors qu’Alexandre Sanguinetti, ministre des Anciens combattants était sur le point de prendre la parole. De 1975 à 1980, Vicente López Tovar s’opposa à Luís Bermejo, un affidé de Carrillo, eurocommuniste, à qui il reprochait sa désertion pendant la bataille de l’Èbre, tout en étant en désaccord avec Luís Fernández, lié à Lister et pro-soviétique. Le 30 septembre 1979, il participa, avec d’autres anciens guérilleros, au cimetière du Père Lachaise à la cérémonie commémorative des Espagnols morts dans la lutte contre le fascisme et au déjeuner qui suivit. En 1976, il fut, à Toulouse, un des cofondateurs de l’Association des anciens combattants de la République espagnole. En 1984, il fut élu, avec Louis Godefroy* (alias « Marcel », « Rivière ») FTP dans la R 5 et compagnon de la Libération président d’honneur de l’Amicale des anciens FTP.

Il écrivit une autobiographie que Sánchez Agustí —qui fut parmi les derniers à recueillir son témoignage— signale comme ayant été publiée à Toulouse en 1991 mais citée postérieurement par plusieurs historiens comme étant inédite.
Depuis 2010, une rue de Toulouse du quartier Saint-Simon, dans un programme immobilier « Le jardin des sens », porte son nom.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140416, notice LÓPEZ TOVAR Vicente [« Alberto » ; « Albert » ; « Fernand », pseudonymes de Résistance] par André Balent , version mise en ligne le 30 avril 2012, dernière modification le 9 mai 2019.

Par André Balent

Vicente López Tovar, colonel de l'AGE, commandant de l'opération "Reconquista de España" dans le val d'Aran (octobre 1944)
Vicente López Tovar, colonel de l’AGE, commandant de l’opération "Reconquista de España" dans le val d’Aran (octobre 1944)
Vicente López Tovar dans un chantier forestier de charbonnage en Ariège (1942 ou 1943) in F. Sánchez Agustí, 1999.
Vicente López Tovar dans un chantier forestier de charbonnage en Ariège (1942 ou 1943) in F. Sánchez Agustí, 1999.

SOURCES : Arch. Nat , F 7/16114, renseignement généraux, liste d’étrangers arrêtés dans le cadre de l’opération « Boléro-Paprika », septembre 1950. — Arch. com. Toulouse, délibérations du conseil municipal, délibération n°50 du 28 mai 2010, dénomination des voies. — Anthony Beevor, La guerre d’Espagne, Paris, Le Livre de Poche, 2008, 893 p. [p. 743]. — Pierre Bertaux, Libération de Toulouse et de sa région, Paris, Hachette, 1973, p. 107. — Geneviève Dreyfus-Armand, L’exil des républicains espagnols en France. De la guerre civile à la mort de Franco, Paris, Albin Michel, 1999, 475 p.[ pp. 167, 174-175, 398]. — Jean-Louis Dufour, Rolande Trempé, « La France, base arrière d’une reconquête républicaine de l’Espagne : l’affaire du val d’Aran » in Jean Sagnes, Sylvie Caucanas, (éd.), Les Français et la guerre d’Espagne, actes du colloque de Perpignan, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 1990, pp. 261-284. — Jordi Guixé i Coromines, L’Europa de Franco. L’esquerra antifranquista i la « caça de bruixes » a l’inici de la guerra freda. França 1943-1951, Barcelone, Publicacions de l’Abadia de Montserrat, 2002, 255 p. [pp. 100, 105, 215]. — Élérika Leroy, « Los guerilleros » in Républicains espagnols en Midi-Pyrénées. Exil, histoire et mémoire, ouvrage publié avec l’aide du conseil régional de Midi-Pyrénées, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004, pp. 179-188. — Hervé Mauran, Espagnols rouges... Un maquis espagnol en Cévennes, Nîmes, Lacour, 1995, 256 p. [pp. 154-157]. — Jean Ortiz, « Les guérilleros à l’assaut du franquisme », pp. 237-285 in Jean Ortiz (dir.), Rouges. Maquis de France et d’Espagne. les guérilleros, Actes du colloque du laboratoire de langues et littérature romanes de l’Université de Pau, Biarritz, Atlantica, 2006, 490 p. ; « L ‘Union nationale espagnole, les communistes, la lutte armée », in Roger Bourderon (dir.), La guerre d’Espagne. l’histoire, les lendemains, la mémoire, Paris, Tallandier, 2007, pp. 177-192 ; Guérilleros et mineurs. Résistances en pays miniers [il s’agit du bassin de Decazeville, Aveyron], Biarritz, 2011, 110 p. [pp. 93-94]. — Ferran Sánchez Agustí, Maquis a Catalunya. De la invasió de la Vall d’Aran a la mort de Caracremada, Lleida, Pagès editors, 1999, 393 p. [en particulier, pp. 152-159]. ; Maquis y Pirineos. La gran invasión (1944-1945), Lérida, Editorial Milenio, 2001, 327 p. [ en particulier, pp. 131-137]. — David Wingeate Pike, Jours de gloire, jours de honte. Le Parti communiste d’Espagne depuis son arrivée en 1939 jusqu’à son départ en 1950, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1984, 312 p. pp. 33-34, 37, 44-45, 50, 56, 59, 60, 119, 120, 122-124, 126-127, 131, 147, 194-195, 206, 210, 229, 239.— Les cinq continents, bulletin de l’amicale des anciens internés politiques et résistants du camp du Vernet d’Ariège, n° 1 et 2, Pamiers, 1973.— Le Journal de la Résistance, ANACR, avril 1999. — Bulletin d’information de l’amicale des anciens guérilleros espagnols en France (FFI), 124, Toulouse, 2011, p. 4. — Vicente López Tovar a eu de nombreux entretiens avec Ferran Sánchez Agustí, David Wingeate Pike, Jean-Louis Dufour, Rolande Trempé dont on retrouve les références dans leurs ouvrages.

ŒUVRE : une autobiographie inédite (document dactylographié inédit, Toulouse, 1986, 252 feuillets) consultée et citée par Ortiz (2006) et Wingeate Pike (ouvrages cités dans les sources), Jean-Louis Dufour (1990). Ortiz (2006) parle de « différentes versions conjoncturelles de ses [V. L.-T.] mémoires » (p. 260 et p. 283, note 91).

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