MADAULE Jacques, Philippe, Lucien

Par Bernard Comte

Né le 11 octobre 1898 à Castelnaudary (Aude), mort le 19 mars 1993 à Paris (XIVe arr.) ; professeur d’histoire, critique littéraire et chroniqueur politique, collaborateur des journaux démocrates chrétiens et de la revue Esprit, président de la Société Paul Claudel et de l’Amitié judéo-chrétienne de France ; maire d’Issy-les-Moulineaux (1949-1953).

Fils d’un notaire, élevé « dans l’idolâtrie de la culture » par sa famille, catholique mais partagée entre diverses opinions politiques, Jacques Madaule fut étudiant à Toulouse (Haute-Garonne), licencié en histoire et géographie en 1916, puis mobilisé dans les équipages de la Flotte (1917). Séjournant à Alger en 1919, il milita chez les Étudiants socialistes et entraîna la section d’Alger à adhérer à la IIIe Internationale. Agrégé d’histoire en 1922, professeur à Tunis, il fut admis à l’École française de Rome (1923-1925) où il entama des recherches archéologiques, abandonnées lorsqu’il constata qu’il n’était pas disposé à consacrer sa vie à des travaux d’érudition, aux dépens des activités culturelles et autres. Il resta professeur de lycée, à Poitiers (1925-1929), puis à Paris (lycée Rollin) et à Vanves (lycée Michelet) de 1935 à sa retraite (1959). Ce métier, décevant pour cet excellent conférencier et orateur dont le rude accent languedocien était moqué par ses élèves, lui permit de lire et écrire beaucoup, en menant aussi une vie de relations et d’engagements.

À Rome, il découvrit Paul Claudel, et se jeta avec « un émerveillement perpétuel » dans ses œuvres ; assoiffé de certitude, il trouvait là un guide qui lui communiquait sa force de conviction. À Poitiers, il renoua avec la pratique catholique, rencontrée à l’abbaye bénédictine de Ligugé sous une forme bien différente de la religion conformiste de son enfance. Un prêtre philosophe, non conformiste, disciple fervent de Charles Péguy et futur résistant mort en déportation, l’aida sur le chemin d’une foi aussi réfléchie que fervente, celle qui animait aussi ses collègues groupés dans la « Paroisse universitaire ». Lisant Henri Bremond, il décida de se consacrer à une somme sur Claudel, et publia dans la Revue des Jeunes de Robert Garric un article sur les écrivains convertis. À Paris, ce lecteur de Georges Bernanos et de François Mauriac fut marqué par la pensée de Jacques Maritain sans le suivre dans l’adhésion systématique au thomisme. Il rencontra chez lui, aux dimanches de Meudon, Nicolas Berdiaeff puis Emmanuel Mounier, et se lia à Charles Du Bos, son maître en critique littéraire, comme à Louis Massignon. Rejoignant le courant des catholiques qui recherchaient « un nouveau mariage entre l’Église et le temps présent », il sympathisait avec les recherches des dominicains de La Vie intellectuelle et l’action des démocrates chrétiens de La Vie catholique puis de L’aube.

La rencontre de Mounier, exposant chez Maritain le projet d’une revue qui ferait une « rupture prophétique » au nom des valeurs spirituelles, avec ou sans adhésion au christianisme – ce devait être Esprit, lancé en octobre 1932 – fut pour lui décisive. Elle lesta et centra en quelque sorte sa vie de croyant aux multiples centres d’intérêt culturels et politiques ; balayant chez le converti les nostalgies d’une chrétienté harmonieuse et rassurante, elle lui fit adopter la vision personnaliste, inspiratrice d’un projet révolutionnaire mobilisateur. Et Mounier, son cadet, lui donnait avec son « ardeur grave » « d’homme intérieur » un exemple d’engagement total dans une action désintéressée, qui en situait l’efficacité dans l’authenticité du témoignage plus que dans la réussite visible. Madaule occupa dans l’équipe d’Esprit (« le lieu où s’ébauchaient les seules choses sérieuses de notre époque, celles qui visaient l’essentiel ») une place originale de collaborateur indépendant aux spécialités variées, ami fidèle malgré les imprécations de Claudel qui lui déclarait détester « M. Mounier avec son galimatias torrentiel […] et ses collaborateurs arrogants » (lettre du 7 septembre 1935). Chroniqueur littéraire occasionnel d’Esprit à partir de 1934, il donna sur les œuvres qu’il présentait ses appréciations engagées d’humaniste soucieux d’éthique autant que d’art. Dans l’été 1936, il y ajouta la présentation de livres politiques et une chronique politique, devenue mensuelle en 1937-1940. Antifasciste, il fut hostile à l’agression italienne contre l’Éthiopie, puis au soulèvement franquiste, et milita pour l’accueil des réfugiés allemands. Cet engagement croissant faisait suite à sa candidature aux élections municipales de Paris dans le VIe arrondissement (1935), sollicitée par les catholiques démocrates contre Jean Chiappe, l’ancien préfet de police qui symbolisait pour eux la corruption d’un régime esclave des puissances d’argent – candidature de témoignage et de dénonciation, sans espoir ni désir de succès.

Résolument hostile à la capitulation de Munich, il fut avec Mounier et Pierre-Aimé Touchard un des rédacteurs du Voltigeur français, journal bimensuel complément d’Esprit en 1938-1939, puis spontanément « gaulliste » dès l’armistice et hostile au régime du « maréchal-la honte ». Lié à Paris à François Perroux, il l’assista comme secrétaire général de la « Bibliothèque du peuple », collection de plus de soixante-dix brochures publiées par les PUF en 1941-1942, concernant tous les domaines de la connaissance. Rédigées par des universitaires (souvent proches des Équipes sociales de Garric ou amis d’Esprit et plus d’un lié à la Résistance), elles devaient être un outil de culture populaire à la disposition des instituteurs pour rendre au peuple vaincu le sens et la fierté de son patrimoine culturel et moral. En 1942, il seconda Perroux à la direction des Cahiers d’études communautaires consacrés à La Communauté française ; dans un moment de découragement, il donna à la revue Demain publiée à Lyon par le catholique maréchaliste Jean de Fabrègues un article incitant les opposants au régime à quitter l’utopie pour revenir au réel. La désapprobation de ses proches l’amena à se reprendre peu après en réaffirmant ses convictions de résistant. Peu fait pour l’action clandestine, il se consacra à une ambitieuse Histoire de France.

Il entra en politique active après la Libération. Adhérent du MRP, il fut conseiller technique dans le cabinet de son ami Francisque Gay, alors député puis ministre. En 1949, il fut choisi comme maire de sa ville d’Issy-les-Moulineaux (Seine, Hauts-de-Seine) par la coalition des adversaires de la municipalité communiste battue. Mais son goût du dialogue et son sens social « au service de tous » l’amenèrent à s’opposer à l’anticommunisme intolérant de la droite, et à collaborer avec les organisations proches du PC dans le développement des logements sociaux et d’autres actions favorables à la population ouvrière. Il quitta le MRP en 1951, par opposition à sa politique coloniale et aux subventions aux écoles confessionnelles, puis adhéra au Mouvement de la Paix et participa à un voyage en URSS. Cette expérience paradoxale de maire gouvernant par-dessus le clivage qui séparait deux camps prit fin en 1953, il la retraça aussitôt dans Esprit (mai 1953), affirmant : « L’expérience d’un maire est d’abord celle de la misère. » Il ne publiait plus alors dans cette revue que des chroniques sur les livres d’histoire et de rares articles sur ses sujets de prédilection : Claudel, le judaïsme et l’antisémitisme. Il continua à refuser l’anticommunisme systématique et à participer à des actions aux côtés des communistes ; il fut élu en 1964 président du Comité national des écrivains, déserté par beaucoup de non-communistes.

Il publia alors de nouvelles études sur Claudel, après avoir rédigé l’introduction et la chronologie de l’homme et de l’œuvre pour l’édition de son Théâtre (Gallimard, La Pléiade, 1947, 2 volumes), et présida la Société Paul Claudel de 1984 jusqu’à sa mort. Il avait dirigé aussi le Bulletin de l’Association Nicolas Berdiaeff (1953-1978). L’Amitié judéo-chrétienne de France récemment créée l’avait choisi en 1949 comme successeur d’Henri Marrou à la présidence, son amitié avec le précurseur Jules Isaac lui permettant de mettre fin à un pénible conflit de personnes. Il y apporta pendant vingt-cinq ans son sens du dialogue et sa pratique du combat contre les sectarismes et les préjugés, favorisant les avancées du concile Vatican II et développant chez les chrétiens de France la connaissance vraie du judaïsme et l’ouverture à leurs compatriotes juifs. Il publia deux livres sur ce sujet, dont le second souleva en 1983 de violents remous, preuve que ce faiseur de consensus était aussi un chercheur et serviteur de vérité, au risque de choquer ses amis. Auteur de nombreux ouvrages et articles, il fut aussi un conférencier apprécié en France et à l’étranger, un des principaux intervenants du Centre catholique des intellectuels français dans les années 1950 et un habitué des tournées de l’Alliance française, à l’aise pour expliquer Dante, Dostoïevski, Barrès, Teilhard de Chardin, Toynbee, Berdiaev ou Greene comme pour donner des leçons d’histoire ou pour analyser les situations politiques.

Il fut qualifié d’ « homme-passerelle » pour la multiplicité de ses centres d’intérêt, de ses amitiés et engagements au service de causes différentes, voire apparemment incompatibles. Son don de sympathie, sa faculté d’accueil et d’admiration et son goût de la discussion l’amenaient à retenir le meilleur des personnes et des groupes, par-dessus les différences, et lui permettaient de collaborer avec les uns et les autres sans aliéner son indépendance ni renoncer à l’exercice de son jugement critique. Il sut ainsi pratiquer dans les tourmentes du XXe siècle des solidarités qui passaient pour contraires : intellectuel de gauche, antifasciste et anticolonialiste avec la gauche marxiste, et catholique fidèle et fervent ; compagnon et collaborateur dévoué de Mounier tout en restant l’ami de ses adversaires déclarés, comme Claudel dont il était l’exégète favori, l’ayant séduit dès 1933 par sa pénétration et la justesse de ses commentaires, et d’autre part les démocrates chrétiens qui condamnaient l’orientation révolutionnaire d’Esprit. Sa vie et son œuvre ont trouvé leur unité dans cette présence intense aux recherches et aux conflits de son temps, présence qui témoignait du sens chrétien des vocations et des responsabilités personnelles allié au goût des œuvres de culture et à l’engagement pour la paix et la justice. Il fut fidèle ainsi à l’enseignement de Péguy, prophète en lutte pour la justice et contre la misère, chantre de l’incarnation qui rend le spirituel définitivement solidaire du temporel, et de la tradition qui est recréation par le renouvellement et l’actualisation.

Jacques Madaule s’était marié à Toulouse le 25 septembre 1922 avec Suzanne Moussard, puis à Paris (VIe arr.) le 8 juillet 1955 avec Madeleine Barthélémy, philosophe et auteure entre autres d’études sur Bergson, Teilhard de Chardin et Marc Sangnier*.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140548, notice MADAULE Jacques, Philippe, Lucien par Bernard Comte, version mise en ligne le 15 mai 2012, dernière modification le 12 avril 2021.

Par Bernard Comte

ŒUVRES principales : Le génie de Paul Claudel, Desclée de Brouwer, 1933. — Le drame de Paul Claudel, Desclée de Brouwer, 1936. — Histoire de France, Gallimard, 1943, 2 vol. ; 2e éd. 1965-1966, 3 vol. — Les juifs et le monde actuel, Flammarion, 1963. — Israël et le poids de l’élection, Centurion, 1983. — Paul Claudel et Jacques Madaule, Connaissance et reconnaissance : correspondance (1929-1954), Desclée de Brouwer, 1996.

SOURCES : L’interlocuteur, Gallimard, 1972 et L’Absent, Gallimard, 1973 (récits autobiographiques dont sont extraits les passages cités ici). — « Jacques Madaule » dans Sens, revue de l’Amitié judéo-chrétienne de France, 1988-12 et 1994-3.

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