LIECHTI Alban [LIECHTI Olivier, Alban]

Par Tramor Quemeneur

Né le 24 avril 1935 à Paris (XVe arr.) ; jardinier ; syndicaliste, communiste ; emprisonné pendant la guerre d’Algérie pour refus d’obéissance ; militant associatif.

Alban Liechti naquit dans une famille de militants communistes, habitant à Sèvres (Seine-et-Oise). Pendant la Seconde Guerre mondiale, son père avait été fait prisonnier par les Allemands. Libéré, il entra dans la Résistance, auprès des FTP. Alban Liechti commença à vendre l’Humanité en 1948, et suivit les cours de l’école de section du PCF. En 1950, il adhéra au cercle de Sèvres de l’UJRF, dont il devint le secrétaire. En 1952, il travaillait comme apprenti horticulteur à Versailles devenant, l’année suivante, ouvrier jardinier au bois de Boulogne. Il dépendait alors de la section Seizième–Trocadéro du PCF. Il militait activement contre la guerre d’Indochine, notamment pour la libération d’Henri Martin et de Raymonde Dien. Son militantisme recouvrait alors tous les moments forts des actions du PCF. Il fut ainsi appréhendé en 1951 au cours de la manifestation contre le général Eisenhower. En mai 1952, il fut blessé et hospitalisé lors de la manifestation contre le général Ridgway. Le 19 juin 1953, il participa aussi à la manifestation, qui dégénéra en affrontements, devant l’ambassade américaine. Enfin, le 14 juillet 1954, il défila avec ses parents dans la manifestation au cours de laquelle des Algériens et des Français furent blessés. Il devint membre du comité de section en 1955. Il commença à s’intéresser à la fin de la même année à la situation algérienne, participant activement à la campagne pour les élections législatives, même s’il était trop jeune pour voter.

Du contingent 1956-1/A, il fut appelé sous les drapeaux le 5 mars 1956 au 5e régiment du Génie au camp de Satory, à Versailles. Au cours de ses classes, il effectua le peloton pour devenir sous-officier : il devait ainsi devenir caporal-chef à son arrivée en Algérie. Dans l’attente, il était chargé des entraînements sportifs. Soutenant les manifestations de rappelés du printemps 1956, il s’attendait à ce qu’un soldat s’opposât à la guerre d’Algérie comme Henri Martin contre la guerre d’Indochine. Son départ en Algérie approchant, il décida de refuser de participer à la guerre. Il obtint le soutien de ses parents ; les réactions furent plus mitigées au sein du Parti communiste bien qu’il ne fut pas ouvertement critiqué ni exclu. Enfin, il organisa des débats avec les soldats de son unité chez une amie habitant Versailles, Yolande Toublanc, qui devint son épouse. Ces débats conduisirent à ce que 30 de ses camarades de régiment sur 35 signèrent une pétition réclamant le cessez-le-feu, adressée au président du Conseil Guy Mollet le 2 juillet 1956. Parallèlement, il adressa au président de la République René Coty une lettre dans laquelle il affirmait son refus de participer à la guerre d’Algérie, et de « prendre les armes contre le peuple algérien en lutte pour son indépendance ». Cette phrase était d’autant plus forte que le terme indépendance était alors presque tabou.

Le même jour, le régiment d’Alban Liechti prit le train à Versailles pour Marseille. Le trajet fut ponctué par des manifestations. Alban Liechti embarqua sur le Pasteur le 4 juillet 1956. À son arrivée à Alger, il refusa de prendre l’arme qu’on lui tendait. Il fut alors embarqué de force dans un camion et conduit à Tizi Ouzou, en Kabylie, où il fut incarcéré en prison régimentaire dans des conditions difficiles, à partir du 6 juillet. Le 16, il fut transféré au 228e Bataillon d’infanterie à Oued Aïssi, où il réaffirma son refus de participer à la guerre devant le capitaine. Il fut à nouveau incarcéré, mais dans des conditions beaucoup moins dures puisqu’il reçut le soutien de nombreux rappelés. Le 28 juillet, il fut transféré à Fort-National, avant d’être ramené à Alger le 4 septembre, pour confirmer à nouveau son refus d’obéissance. Il reçut finalement un ordre de mission pour rejoindre, seul, Colomb-Béchar, où il se rendit le 8 octobre 1956. Il y fut encore incarcéré avant d’être ramené sous escorte au Centre pénitentiaire d’Alger le 14 novembre. Le 19, il fut jugé devant le Tribunal pénal des forces armées (TPFA) d’Alger. Il était alors défendu par maître Gaston Amblard, dépêché par le Secours populaire français (SPF) que les parents d’Alban Liechti étaient parvenus à mobiliser. Mais Alban Liechti fut déçu par le manque de soutien qu’il reçut, d’autant plus que son procès était à huis-clos. Il fut condamné à deux ans de prison pour refus d’obéissance.

À l’exception de quelques articles de presse, ce ne fut qu’à partir du début de l’année 1957 qu’il reçut un soutien public à son action. Cela accentua la répression à son encontre : il fut transféré au centre pénitentiaire de Berrouaghia, où les violences et les brimades étaient régulières. La situation d’Alban Liechti inquiéta beaucoup sa famille. Le Secours populaire se mobilisa davantage à partir de mars, ce qui conduisit à son transfert en métropole le 27. Il fut détenu à la prison des Baumettes à Marseille jusqu’au 2 mai 1957, date à laquelle il fut transféré à Carcassonne, au régime cellulaire (il ne pouvait communiquer avec personne). Les autorités voulaient ainsi l’isoler Alban Liechti le plus possible afin que son cas ne pût servir d’exemple.

Il fallut attendre que plusieurs soldats communistes refusent de participer à la guerre d’Algérie, et qu’Henri Martin et Léon Feix* interviennent au comité central du PCF le 17 septembre 1957 pour que soit réellement lancée la campagne en faveur de sa libération et de celle des autres « soldats du refus ». Mais sa situation pénitentiaire n’évolua pas : en mars et en avril 1958, deux demandes de libération conditionnelle lui furent refusées. La mobilisation publique à Carcassonne conduisit cependant le ministère de la Justice à le transférer aux Baumettes le 7 juin 1958, avant sa libération le 20 septembre. Il fut alors directement conduit au 11e Bataillon de chasseurs alpins (BCA) à Barcelonnette, où il fut intégré à la classe 1958-1/A. Il obtint une permission de 15 jours à l’occasion de son mariage avec Yolande Toublanc, le 25 octobre 1958. Son unité devant partir en Algérie en mars 1959, il obtint une nouvelle permission de huit jours, ce qui lui permit de préparer son second refus, qu’il rendit public au cours d’une réunion publique puis dans une lettre qu’il adressa au président de la République, le 3 mars.

Le lendemain, il se présenta à la subdivision militaire de Versailles. Il fut emmené par avion à Alger le 7 mars. Il fut d’abord enfermé à la caserne Chanzy à Alger, puis il fut transféré le 13 mars au 9e Zouaves, à Alger, où il devait renouveler son refus d’obéissance. Un mois plus tard, la procédure judiciaire étant lancée, il fut transféré au CPA où il fut incarcéré avec quatre autres « soldats du refus » : Pierre Guyot*, François Michel*, Pierre Michau* et Edgar Nehou*. Il devait passer en jugement le 12 mai, mais son procès fut reporté au 26 du même mois du fait de la commémoration des événements du 13 mai 1958. Défendu par maître Amblard et le bâtonnier René-William Thorp, il fut condamné à deux ans de prison.

Pouvant encore se pourvoir en cassation, Alban Liechti continua à être incarcéré à Alger alors que les autres « soldats du refus » étaient transférés en métropole début juin 1959. Il fallut attendre août pour que ce transfert fût effectué. Alban Liechti fut à cette occasion menotté avec la militante nationaliste Zohra Drif. Il rejoignit alors les autres « soldats du refus » à la prison des Baumettes, avant leur transfert au camp de Casabianda en Corse en octobre 1959. Presque en même temps, le 13, Yolande Liechti donna naissance au premier enfant du couple. En dépit de démarches visant à accorder une sortie exceptionnelle à Alban Liechti pour voir son fils et son épouse, cette demande fut refusée. Cela favorisa l’émergence d’une stratégie revendicative des « soldats du refus », dont Alban Liechti représenta pour les autorités l’un des « meneurs ».

Étant l’un des derniers condamnés, Alban Liechti fut également l’un des derniers à sortir de prison, en mars 1961. Le Secours populaire mena campagne à partir de février en vue d’obtenir sa grâce du fait de ses quatre années de détention. Celle-ci fut refusée. Alban Liechti, libéré le 14 mars, fut aussitôt conduit à la caserne Miollis à Ajaccio puis emmené par avion à Alger. Il fut alors affecté au 1er Régiment du Train à Bordj l’Agha. Il accepta alors de porter une arme mais refusait qu’elle fût chargée. En mesure de brimade, il était systématiquement positionné en éclaireur sans que cela modifiât son attitude. Yolande Liechti, craignant pour la sécurité de son mari, continua à alerter les autorités. Les autorités militaires finirent par infléchir leur position : le « soldat du refus » parvint à obtenir deux permissions, en mai et en octobre 1961. Après la naissance de son second enfant, le 19 février 1962, Alban Liechti put rentrer en France : il fut libéré de ses obligations militaires le 6 mars 1962, quelques jours avant les accords d’Evian.

Après la guerre, Alban Liechti retrouva son emploi de jardinier, à Trappes dont il devint le responsable des espaces verts, de 1975 à sa retraite en 1995. Il fut amnistié, comme tous les opposants de la guerre d’Algérie, en juin 1966. En 1986, il créa notamment avec Henri Alleg* l’Association des combattants de la cause anticoloniale (ACCA), qui prit en 2002 le nom d’Agir contre le colonialisme aujourd’hui (ACCA). Il en devint le président.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article140969, notice LIECHTI Alban [LIECHTI Olivier, Alban] par Tramor Quemeneur, version mise en ligne le 24 juin 2012, dernière modification le 22 février 2014.

Par Tramor Quemeneur

ŒUVRE : Le refus, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005, 263 p. — Les soldats du refus pendant la guerre d’Algérie, Les Editions de l’Epervier, Noisy-le-Sec, 2012, 93 p. (coll. La parole aux témoins).

SOURCES : Entretiens avec Alban Liechti, 13 décembre 2000 et 20 mars 2012. — Archives privées Alban Liechti. — Arch. Nat. CAC, 19910695/4. — 5 R 515 D*8, Arch. Service historique de la Défense nationale-Terre.

IMAGES ET SONS : Raymond Mourlon, Le refus, 60’, 2011.

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