LESIRE-OGREL Hubert, Eugène, Marie

Par Yvonne Delemotte, Frank Georgi

Né le 25 mars 1931 à Paris (XIVe arr.), mort le 22 octobre 2016 ; secrétaire d’administration au Conseil économique (1954-1957) ; secrétaire confédéral à la CFTC, puis à la CFDT, responsable du service juridique (1957-1967) ; secrétaire général de la Fédération des services CFDT (1967-1973) ; membre du conseil confédéral de la CFDT (1967-1970) ; membre du bureau national et de la commission exécutive confédérale CFDT (1973-1981), responsable du secteur formation et du secrétariat immigrés (1973-1979) puis du secteur politique et du secrétariat immigrés (1979-1981) ; conseiller au cabinet du ministre de la Solidarité nationale (1981-1984), puis au cabinet du ministre de l’Économie et des Finances (1984-1985) ; secrétaire général de la Fédération mondiale des Cités unies (1985-1995) ; président du Forum international pour le développement démocratique (1995-2008).

Hubert Lesire-Ogrel est le fils unique d’Émile Auguste Lesire-Ogrel, employé de banque puis cadre dans une société de tirage cinématographique, et de Jeanne Anne-Marie Hubert, secrétaire dactylo dans une société d’import-export. Son père, fils de viticulteurs, proche de l’extrême droite dans les années 1930, changea radicalement d’orientation et même de vie à l’épreuve de la guerre. Engagé dans la Résistance en 1942, il y rencontra celle qui allait devenir sa seconde femme, matelassière et militante communiste, et lui-même adhéra au PCF, auquel il resta fidèle toute sa vie. Tôt intéressé par le débat politique, le jeune Hubert Lesire-Ogrel fut élevé par sa mère, catholique très pratiquante, soucieuse de la réussite scolaire et sociale de son fils. Avant la guerre, il fréquenta l’externat Saint-Louis à Enghien-les-Bains (Seine-et-Oise, Val-d’Oise), puis l’école des Tourelles à Royan (Charente-Maritime). De 1940 à 1942, il suivit des cours par correspondance, puis, jusqu’en 1945, ceux de l’école Saint-Jean à Saint-Jean d’Angély (Charente-Maritime). Il acheva ses études secondaires au collège Fénelon de La Rochelle (Charente-Maritime). En 1950, il fut admis à l’Institut d’études politiques de Paris. Réformé pour raisons de santé, il n’eut pas à effectuer son service militaire. Au cours de ses études, il travailla à temps partiel dans une épicerie. Parallèlement, il fit ses premières armes militantes dans le syndicalisme étudiant : siégeant au bureau de l’Amicale de Sciences Po et au conseil d’administration de l’UNEF, il se signala par ses positions hostiles à la guerre d’Indochine et lutta contre la « Corpo » de droit, présidée par Jean-Marie Le Pen. Parmi ses camarades de combat, il comptait alors l’étudiant socialiste Michel Rocard*. Mais, selon le témoignage de celui-ci, son « vieil ami » l’aurait fait écarter du bureau de l’Amicale, car il l’aurait jugé plus « politique » que militant syndical. Hubert Lesire-Ogrel fut également, entre 1951 et 1962, membre de l’association Peuple et Culture. Ces années furent aussi pour lui celles de sa rencontre avec une jeune étudiante de Sciences Po, Claudine Blouin, qu’il épousa en 1957, et avec laquelle il eut quatre enfants.

En 1954, admissible à l’ENA, mais soucieux de ne plus constituer une charge financière pour sa mère, il renonça à une nouvelle année de préparation. Titulaire du diplôme de Sciences Po et d’une licence de droit, il fut recruté comme secrétaire d’administration au Conseil économique, affecté à la commission des affaires sociales. Peu passionné par un travail consistant à rédiger rapports et PV, il tenta une nouvelle fois, sans succès, le concours de l’ENA. Mais le poste d’observation qui était le sien à cette commission lui fit prendre conscience des enjeux sociaux et des conflits entre organisations ouvrières et patronat. Il adhéra alors à Force ouvrière, mais démissionna rapidement, déçu par son comportement, pour rejoindre dès 1955 la CFTC. L’année suivante, il se fit connaître par une monographie sur les syndicats au Conseil économique, publiée dans un ouvrage collectif, Expériences françaises d’action syndicale ouvrière, aux côtés des contributions de Michel Rocard et de l’économiste André Tiano*. En février 1957, ses compétences lui valurent d’être recruté par la CFTC en tant que responsable du service juridique confédéral, où il succéda à Jean-Paul Murcier*. Unique permanent jusqu’en 1960, il assura d’abord les tâches de conseil et d’assistance individuelle, la préparation de propositions de loi, ainsi que la formation juridique des militants. Cette masse croissante de travail technique freina un temps la mise en œuvre d’une stratégie juridique confédérale. Pourtant, celle-ci fut illustrée par l’usage du procès comme arme syndicale dans la longue lutte qui opposa les élus du comité d’entreprise de Michelin à leur direction pour la gestion des œuvres sociales. De manière plus générale, s’inscrivant dans la ligne de son prédécesseur, Hubert Lesire-Ogrel développa une politique de « procès témoins » afin de créer une jurisprudence sur des points litigieux importants pour l’action syndicale et le droit du travail.

Pendant la guerre d’Algérie, il fut en contact avec des militants qui se préparaient à créer l’UGTA, tant en Algérie qu’en France et en Belgique. Après l’indépendance, il accomplit plusieurs missions au cabinet du nouveau ministre algérien du Travail, Safi Boudissa, ancien adhérent de la CFTC. Bien que confiné à des fonctions techniques, il suivit de près la bataille interne autour de la déconfessionnalisation. Politiquement engagé à gauche, devenu agnostique dès avant son adhésion à la CFTC, la laïcisation du syndicalisme chrétien lui apparaissait comme la condition indispensable d’une modernisation de la vie syndicale. Ici encore, il mena le combat sur le terrain du droit. Anticipant une action en justice des partisans du maintien de la CFTC, il examina de près la doctrine et la jurisprudence concernant la scission syndicale de 1947 opposant CGT et CGT-FO. Il en conclut à la nécessité absolue d’affirmer par tous les moyens la thèse de la « continuité » entre CFTC et CFDT, que les scissionnistes ne manqueraient pas de contester, afin de faire valoir leurs droits sur le titre et le patrimoine. Les multiples précautions prises en ce sens au congrès extraordinaire de 1964, sur les conseils de Lesire-Ogrel, ne suffirent cependant pas à éviter une très longue bataille devant les tribunaux, qui ne trouva sa conclusion qu’en 1971, par un accord amiable négocié entre les deux parties.

La scission eut une autre conséquence majeure pour Hubert Lesire-Ogrel. La Fédération des employés, pilier catégoriel de l’ancienne CFTC, s’était progressivement vidée d’une partie de ses adhérents qui relevaient désormais des fédérations d’industrie de leur secteur. Par ailleurs, au lendemain du congrès extraordinaire, elle avait perdu le tiers de ses effectifs et son bastion parisien historique, le Syndicat des employés du commerce et de l’industrie (SECI). Dès février 1965, cette organisation fragilisée et recentrée sur le tertiaire devint la Fédération des services, du commerce et du crédit, et, dès l’année suivante, prépara sa fusion avec la petite Fédération du livre et du papier-carton. Pour engager le processus de renouveau, des responsables fédéraux sollicitèrent Hubert Lesire-Ogrel. Au congrès de novembre 1966, malgré les réserves de militants craignant une tutelle confédérale et un saut dans l’inconnu, l’ancien permanent confédéral fut sans transition élu secrétaire général de la Fédération des services. Il mit toute son énergie dans le travail d’implantation, condition de survie pour la fédération, en particulier dans les nouvelles grandes surfaces, au personnel jeune, majoritairement féminin, sans tradition syndicale. En mai 1968, il se jeta à corps perdu dans le mouvement et la grève permit la création de nombreuses sections nouvelles, notamment dans les grands magasins, à Paris et en province. Son organisation fut de celles qui participèrent au meeting de Charléty, en dépit des réserves de la confédération. Mai 1968 fut l’occasion d’une radicalisation du secrétaire général. C’est une fédération renforcée et profondément rajeunie, au bureau renouvelé aux deux tiers, au style gauchisant et libertaire, qui tint son congrès en novembre 1968. Lesire-Ogrel y appela à préparer un « mai 69 », aux perspectives « plus révolutionnaires encore ». Au congrès confédéral de 1970, il se situa aux côtés de Frédo Krumnow, qui défendait le projet socialiste autogestionnaire dans sa version la plus radicale, dite du « courant de Mai ». Mais il échoua, de peu, à se faire élire au bureau national. Les années qui suivent furent dominées par les grands conflits dans le secteur de la distribution, dont la grève dite « significative » des Nouvelles Galeries de Thionville en 1972. Hubert Lesire-Ogrel prônait alors l’« autogestion des luttes », au point de provoquer de vives réactions chez les partisans d’un syndicalisme plus classique, comme Gilbert Declercq*. À côté du bouillonnement idéologique, le travail d’implantation se révéla payant : entre 1966 et 1973, date du départ de son secrétaire général, la fédération avait triplé son nombre d’adhérents.

En 1973, au congrès confédéral de Nantes, Hubert Lesire-Ogrel fut élu au bureau national et entra à la commission exécutive de la CFDT. Jusqu’en 1979 il eut la responsabilité du secteur formation et du secrétariat immigrés, en lien avec le secteur international. Il eut à organiser la solidarité avec les travailleurs immigrés en France et à assurer les contacts avec les pays de départ (Maghreb, Portugal, Afrique sub-saharienne). Outre de nombreuses interventions sur le terrain et dans les entreprises, il participa à l’organisation de deux rencontres nationales CFDT sur l’immigration. Concernant le secteur formation, il prit ses fonctions alors qu’une profonde réflexion était engagée dans la CFDT sur les méthodes et les contenus de la formation, en particulier sur la place du marxisme. Il fut chargé de mettre en œuvre les décisions de congrès. Il s’agissait notamment de mettre en place « un tronc commun » prenant en charge les perspectives et objectifs communs à l’ensemble de l’organisation (histoire et connaissance de la CFDT, stratégie, pratique syndicale, développement, capacité d’analyse). En tant que responsable du secteur, Hubert Lesire-Ogrel siégea plusieurs années au conseil d’administration de l’Institut du travail de Strasbourg.

En 1979, tout en continuant à suivre les problèmes des immigrés, il remplaça Jacques Moreau* à la tête du secteur politique et culturel. Lui-même ne s’était jamais désintéressé de ces questions, tout en donnant la priorité à l’action syndicale. Sur le plan local, il avait été conseiller municipal à Gentilly entre 1954 et 1957, puis à Sceaux, de 1959 à 1965. Adhérent à l’UGS en 1958, puis au PSU en 1960, il entra au Parti socialiste en 1974, tout en manifestant des réserves à propos des Assises du socialisme, au nom de l’autonomie syndicale. Il quitta d’ailleurs le PS en 1978. Ses nouvelles responsabilités le conduisirent cependant à gérer les relations délicates entre une CFDT « recentrée » en 1979 et un Parti socialiste profondément divisé en tendances rivales, des lendemains de la défaite de mars 1978 à la victoire de mai 1981. Il suivit de près la préparation de l’élection présidentielle, afin de permettre à la confédération d’être en situation de réagir et de formuler des propositions. Au lendemain du 10 mai, la CE de la CFDT décida de laisser ses membres « en fin de mandat » répondre favorablement aux sollicitations du nouveau pouvoir.

Ainsi, de 1981 à 1985, Hubert Lesire-Ogrel fut conseiller dans plusieurs cabinets ministériels. Jusqu’en juin 1982, il fut, auprès de Nicole Questiaux*, ministre de la Solidarité nationale. Il dirigea les travaux de la commission élaborant les orientations principales sur le travail social. Il participa à l’élaboration des lois de décentralisation concernant l’action sociale. Il suivit l’action ministérielle en direction de la vie associative, des organismes de prévention de la pauvreté, des foyers de jeunes travailleurs. Il eut la responsabilité de la politique en direction des gens du voyage. De 1982 à 1984 auprès de Pierre Bérégovoy, au même ministère, puis à l’Économie et aux Finances, de 1984 à 1985, il assura des fonctions de conseiller en direction du monde politique et syndical. Il eut, en outre, la charge du suivi de la politique de l’eau.

Parallèlement, il mena une action discrète sur le plan international. Il avait été amené, pendant la période des dictatures militaires en Amérique latine, à accomplir plusieurs missions au Chili, en Argentine, en Bolivie et au Brésil, tant pour représenter la CFDT à des manifestations de protestation que pour maintenir des relations avec des organisations syndicales contraintes à la clandestinité. Il poursuivit ces contacts après avoir quitté ses fonctions syndicales, ce qui facilita, après l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, la protection sur place, puis l’accueil en France, de dirigeants syndicaux et politiques latino-américains.

Après son départ du cabinet de Pierre Bérégovoy en 1985, Hubert Lesire-Ogrel fut pendant dix ans secrétaire général de la Fédération mondiale des Cités unies (Fédération mondiale des Villes jumelées), présidée jusqu’en 1992 par Pierre Mauroy. De 1995 à 2008, il fut président bénévole du Forum international pour le développement démocratique (FIDDEM), dont le siège est à Saint-Denis, association proposant des stratégies pour plus de démocratie et de participation citoyenne dans les collectivités urbaines. Dans ce cadre, il travailla avec la CFDT pour des actions communes entre syndicats et associations visant à faciliter l’insertion à l’emploi de personnes en difficulté.

Hubert Lesire-Ogrel fut élevé au grade de chevalier de la Légion d’honneur en décembre 1998.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article141137, notice LESIRE-OGREL Hubert, Eugène, Marie par Yvonne Delemotte, Frank Georgi, version mise en ligne le 7 juillet 2012, dernière modification le 17 février 2017.

Par Yvonne Delemotte, Frank Georgi

ŒUVRE : (en collaboration avec Michel Rocard et André Tiano), Expériences françaises d’action syndicale ouvrière, Éditions ouvrières, 1956. — Le syndicat dans l’entreprise, Le Seuil, 1967.

SOURCES : Archives confédérales CFDT : dossier personnel ; notices de candidatures aux instances dirigeantes ; fonds personnel Hubert Lesire-Ogrel ; réunions statutaires ; presse confédérale ; archives des secteurs (juridique, formation, politique) ; Michel Branciard, Secrétariat confédéral 1953-1980, BRAEC-CFDT, 1980. — Archives interfédérales CFDT : Fédération des services (réunions statutaires et presse fédérale). — Michel Rocard, Si la gauche savait, Robert Laffont, 2005. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Frank Georgi, L’Invention de la CFDT 1957-1970, L’Atelier/CNRS, 1995. — Frank Georgi, Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste, L’Atelier, 1997. — Hervé Hamon, Patrick Rotman, La Deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Guy Groux, René Mouriaux, La CFDT, Economica, 1989. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Nicolas Defaud, La CFDT (1968-1995), Presses de Sciences Po, 2009. — Marguerite Bertrand, Rémy Jehan, Forts comme le collectif, libres comme l’individu. Histoire de la fédération des Services CFDT 1887-1990, Supplément à Inform’Action, 213, 2001. — (Collectif), Quatre grèves significatives, Épi, 1972. — Monique Dagnaud, Dominique Mehl, L’élite rose. Sociologie du pouvoir socialiste 1981-1986, Ramsay, 1988. — Entretien d’Yvonne Delemotte avec l’intéressé.

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