JACQUEMOTTE Joseph. Pseudonyme occasionnel : Lepic / Le Pic.

Par Jules Pirlot - Milou Rikir

Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 22 avril 1883 − entre Liège (pr. et arr. Liège) et Tirlemont (Tienen, pr. Brabant flamand, arr. Louvain-Leuven), 11 octobre 1936. Vendeur en confection puis dirigeant syndical socialiste, journaliste, cofondateur et dirigeant du Parti communiste de Belgique, directeur du Drapeau rouge, député de l’arrondissement de Bruxelles de 1925 à 1936, conseiller communal de Molenbeek (Bruxelles).

Joseph Jacquemotte est connu comme fondateur et principal dirigeant du Parti communiste de Belgique (PCB). Pourtant, il n’a été officiellement le numéro un de son parti que pendant deux ans. Mais sa popularité et le souvenir qu’il laisse aux militants communistes lui confèrent une aura historique indiscutable.

Le père de Joseph Jacquemotte est originaire du quartier populaire de Sainte-Marguerite à Liège. Il tire un mauvais numéro, à cette époque de conscription, par tirage au sort. À la fin de son service militaire, il s’engage comme volontaire. Il sort de l’armée avec un grade de sous-officier et s’installe à Bruxelles pour devenir agent de police communale. Il finira sa carrière comme inspecteur de police à Louvain. Il décède en 1912. Sa mère est une ouvrière de famille anversoise, venue chercher du travail dans la capitale et devenue commerçante sur les marchés.

Joseph Jacquemotte s’exprime et écrit en français mais, pour les Bruxellois, il est « onze Jef », terme que le directeur de L’Humanité, Marcel Cachin, utilise dans la préface de la brochure consacrée à son camarade belge. Dans sa biographie, Fernand Demany* le définit ainsi : « ni Flamand, ni Wallon et cependant les deux ».

Après l’école primaire, comme la famille compte sept enfants, le père de Joseph Jacquemotte le place à l’école des pupilles de l’armée à Alost. Son destin est une carrière militaire. À seize ans, il est caporal et bien noté. Mais sa vie bascule : il est réformé à cause de sa mauvaise vue et est contraint d’aller chercher du travail. Il gardera de son éducation à l’armée, le sens de la rigueur, la distinction entre les objectifs stratégiques et la tactique pour y parvenir.

Joseph Jacquemotte est embauché comme employé chez Bernheim et Meyer, grand magasin qui deviendra l’Innovation. Bon vendeur en confection, il est apprécié.
Toutefois, il se rapproche du mouvement socialiste sous l’influence de son frère, Charles, qui fréquente un club sportif du Parti ouvrier belge (POB), La Plébéienne. Lors de la grève de 1902 pour le suffrage universel, il renverse des voitures de tramway avec ses camarades de la Jeune garde socialiste. Il se lance dans le syndicalisme avec des revendications simples : repos du dimanche, fermeture des magasins à 19 heures, droit de s’asseoir pendant le service au lieu d’attendre le client debout. C’en est trop : il est licencié en 1907.

Joseph Jacquemotte erre d’un emploi à l’autre et est finalement choisi, en 1910, comme secrétaire permanent du Syndicat des employés socialistes de Bruxelles. Il l’organise avec succès et mène des actions. Comme les vendeuses n’osent pas faire grève, le syndicat décrète le boycott de certains magasins, disperse les clientes avec des boules puantes, encombre les services avec des fausses commandes et organise des piquets aux entrées ce qui vaut à son secrétaire un premier séjour en prison en vertu de l’article 310 du Code pénal. Une manifestation estimée à 6.000 personnes, en novembre 1911, fait pression sur le ministère de la Justice qui abrège sa peine. La condamnation puis la libération de Jacquemotte en font un homme populaire.

La vie privée de Joseph Jacquemotte est simple. Il vit pauvrement. Il épouse Jeanne Schmuck. Ils ont trois enfants : Marie, André et Robert. Soucieux d’une bonne hygiène de vie, il pratique la gymnastique matinale et déménage à Uccle, en 1927, pour offrir un jardin à sa famille. Ce qui l’amène à démissionner du conseil communal de Molenbeek où il avait été élu en 1926. Mais il ne dédaigne pas d’aller boire sa gueuze, de jouer aux cartes dans le quartier populaire des Marolles et d’aller à la pêche à la ligne le dimanche.

Comme responsable syndical, Joseph Jacquemotte fait partie des instances du POB. Il s’inspire des anarcho-syndicalistes français et devient le porte-parole d’un courant socialiste-révolutionnaire qui s’exprime dans L’Exploité, lancé, en mars 1911, par Émile Chapelier. Dans les congrès du POB, Jacquemotte, fort du soutien de son syndicat, défend en vain le désarmement unilatéral de la Belgique, la conquête du suffrage universel par la grève générale et non par des alliances politiques avec les libéraux, le refus d’une participation ministérielle avec les partis bourgeois.

La Première Guerre mondiale met un frein au travail d’agitation de Joseph Jacquemotte. Il profite de ses loisirs pour apprendre la sténographie qui lui sera politiquement très utile. Il suit les cours de Charles Massart qui, à la Centrale d’éducation ouvrière, l’initie au marxisme. Avec lui, il prend position pour la participation du POB à la Conférence pacifiste de Stockholm, organisée pour recoller les morceaux de l’Internationale socialiste, alors que la direction du POB refuse tout contact avec les socialistes allemands. Il collabore, comme syndicaliste, à l’œuvre du Comité national de secours et d’alimentation, prend la défense des employés communaux opposés à la flamandisation de l’administration bruxelloise exigée par le Conseil de Flandre. Le réveil syndical précède l’Armistice avec une grève de cinq mois au Grand Bazar de Bruxelles.
Les échos de la Révolution russe lui parviennent au travers de la censure allemande. Charles Massart, Joseph Jacquemotte et Joseph Wauters* s’y intéressent. Ils publient, avec l’accord du POB, une brochure semi-clandestine en août 1918 : La Révolution russe.

À l’Armistice, surveillé par les notables du POB, Joseph Jacquemotte ne répond pas aux sollicitations du Conseil des soldats allemands (Soldatenrat Brüssel) qui, sous l’impulsion des socialistes de gauche, dégrade les officiers et défile dans la ville avec des drapeaux rouges.
Le 17 novembre 1918, L’Exploité reparaît. Il est devenu l’organe de l’opposition de gauche au sein du POB avec une ligne politique cohérente : fin de l’union sacrée, reprise de la lutte des classes, retrait des ministres socialistes, conquêtes politiques et sociales par la lutte, c’est-à-dire la grève, adhésion du POB à la IIIe Internationale. Cette tendance se structure dans des groupes locaux et régionaux des Amis de L’Exploité, fédérés au niveau national le 21 juillet 1920. Jacquemotte, membre du Bureau du Conseil général du POB, peut compter sur un fort soutien à Bruxelles. Certains votes dans les Congrès nationaux indiquent alors une adhésion de 20% des voix à ses idées. La direction prend peur et réunit un Congrès restreint les 11 et 12 décembre 1920 pour « rétablir la discipline » et réclamer la dissolution des groupes des Amis de l’Exploité.

Le 27 février 1921, le IIe Congrès des Amis de l’Exploité constate l’impossibilité de transformer le POB en parti révolutionnaire mais il veut continuer d’y militer tout en adhérant moralement au communisme.

Le 29 mai 1921, le IIIe Congrès des Amis de l’Exploité acte, par 751 voix, l’exclusion des révolutionnaires du POB et fonde le Parti communiste belge (PCB). La chute du tirage de L’Exploité, bien entamée dès 1920, s’amplifie, beaucoup d’« Amis » l’abandonnent. L’Internationale communiste (IC) mandate alors son délégué, le Suisse Jules Humbert-Droz, pour négocier la fusion du nouveau PCB avec le Parti communiste de Belgique, fondé le 1er novembre 1920 par le groupe de L’Ouvrier Communiste, conduit par War Van Overstraeten*, qui avait déjà participé au IIe Congrès de l’IC de juillet-août 1920. Ce dernier affiche une ligne antiparlementaire et attaque le centrisme de Joseph Jacquemotte et de L’Exploité.

Joseph Jacquemotte se rend à Moscou, devant l’Exécutif de l’IC. Invité en tant que représentant de « l’aile gauche du POB », il arrive dans la capitale soviétique le 27 juin 1921. Si l’IC demande à Van Overstraeten de mettre fin à son antiparlementarisme, elle exige de Jacquemotte une véritable autocritique et un effort pour être vraiment révolutionnaire. Il doit accepter de dures conditions : fusion des deux groupes en un seul parti, où des postes clés seront détenus par les proches de Van Overstraeten, et fusion de L’Exploité et de L’Ouvrier communiste en un nouvel hebdomadaire : Le Drapeau rouge. Le Congrès de fondation du Parti unifié se tient à Anderlecht, les 3 et 4 septembre 1921, en présence de Wilhelm Koenen, un dirigeant socialiste indépendant allemand, qui avait déjà présidé à l’unification des communistes dans son pays. Selon une légende bien ancrée − due à Louis de Brouckère* en janvier 1923 −, le PCB commence sa vie avec 517 adhérents et, c’est moins connu, 67.000 francs belges de dettes. Joseph Jacquemotte n’apparaît pas dans le trio de tête : Van Overstraeten est secrétaire national pour l’intérieur, Charles Massart, secrétaire international, et Guillaume Vanden Borre*, secrétaire adjoint.

Il faut noter que Joseph Jacquemotte est le plus connu des dirigeants communistes. Suite au départ de Massart pour la France, en novembre 1921, il devient directeur du Drapeau rouge. Il reste en outre secrétaire permanent du Syndicat des employés socialistes de Bruxelles qui refuse de l’exclure.

En avril 1922, Joseph Jacquemotte fait un rapport sur la tactique du PCB. Accrochant au passage Van Overstraeten, il rappelle que la fusion fut un mariage de raison plus que d’amour et plaide pour un journal quotidien et une bonne préparation des élections.

En 1923, Joseph Jacquemotte participe à la conférence d’Essen qui condamne l’occupation de la Ruhr par les armées française et belge. Il apparaît aussi comme agitateur dans la grève des mineurs du Borinage. Aux yeux de la justice, il est le principal chef communiste en Belgique et c’est à ce titre qu’il est arrêté le 8 mars 1923 et traduit devant la Cour d’assises, avec quatorze autres dirigeants, pour complot contre la sûreté de l’État.
Incarcéré pendant quatre mois, Jacquemotte écrit une brochure sous le nom de Le Pic, Un grand "complot" communiste contre la sûreté de l’État : une machine de guerre de la bourgeoisie, et continue sa participation à la rédaction du Drapeau rouge. Ses papiers sortent de la prison dans les chaussettes de ses visiteurs. Il met à profit ses loisirs forcés pour lire les classiques de Marx, Engels et Lénine qui manquaient à sa formation.
Le grand procès est un désastre pour le ministère public. Malgré son aversion pour les communistes, le POB, qui fait disperser les meetings de Joseph Jacquemotte par des métallurgistes musclés ou des ménagères en furie, apporte son soutien aux inculpés par l’entremise de jeunes avocats prometteurs, comme Paul-Henri Spaak* et Henri Rolin*, ou d’avocats confirmés comme Jules Destrée*, qui démontrent qu’il s’agit d’un procès d’opinion et qu’il n’y a pas eu de complot. Jacquemotte fait rire le jury quand, à la question : « Quel est le degré de fortune que vous tolérerez après la prise du pouvoir ? », il répond : « Cela dépendra, Monsieur le Président, de la valeur du franc belge à cette époque ». On est en pleine crise monétaire. Julien Lahaut, inculpé à tort, puisqu’il n’est pas membre du PCB, fait alors le pas de l’adhésion. Avec son expérience des masses, il renforcera la position de Jacquemotte au sein du parti.

Joseph Jacquemotte, avec le soutien de sa base syndicale, résiste de toutes ses forces à la « motion Mertens » qui vise à exclure les communistes des postes de direction et même de délégué dans les syndicats contrôlés par le POB. Il est toutefois contraint de démissionner de son poste de permanent syndical en 1924.
La même année, il intègre le Comité exécutif de l’IC. Il se rend fréquemment à Moscou jusqu’en 1929. Il est associé aux travaux du secrétariat latin et chargé du travail syndical. Il s’oppose à l’obligation de créer des syndicats rouges et souhaite que les communistes militent dans les syndicats de masse, il s’oppose ainsi à Lozovski chef de l’Internationale des syndicats rouges (Profintern).

Joseph Jacquemotte est élu député de Bruxelles le 15 avril 1925. Son entrée au Palais de la Nation, avec sa casquette sur la tête, fait sensation. Elle fera partie de son image de marque. Pendant ses onze années de mandat, Jacquemotte est un parlementaire besogneux. Très procédurier, il maitrise le règlement de la Chambre, prépare ses interpellations et discours avec soin. Lors de ses deux premiers mandats, il est régulièrement boycotté par ses collègues qui vaquent à leurs occupations pendant ses prises de parole. Il s’exprime pour le compte-rendu analytique et pour la presse communiste. En 1930, il propose une loi instaurant l’assurance-chômage généralisée et gratuite : elle est accueillie par les sarcasmes de ses collègues, y compris socialistes. Sous l’effet de la crise économique des années 1930, de la montée en force des communistes et de la dramatisation des questions internationales, il devient un des ténors du Parlement, où il intervient contre la politique de déflation qui « rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres », réclame un commission d’enquête contre les spéculateurs lors de la dévaluation du franc, s’attaque au « gang des banquiers » en démasquant leurs liens occultes avec les rexistes. Il met en garde contre le danger hitlérien. Il prend la défense des Congolais, des révoltés du Kwango, massacrés par la force publique, des marins punis pour avoir mis un pied à terre à Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers). Il interpelle le gouvernement sur son rôle dans le renversement, à la demande des missions catholiques, du roi Musinga du Ruanda, territoire sous tutelle belge, etc.

Au milieu des années 1920, les querelles doctrinales occupent beaucoup l’IC et sa section belge. Joseph Jacquemotte défend vigoureusement l’IC et Staline contre Trotsky. Ce qui lui vaut d’être porté au sommet du PCB, avec Félix Coenen, après la scission trotskyste et l’exclusion, le 16 mars 1928, de Van Overstraeten. Mais l’IC de l’époque fait montre d’une dialectique complexe qui fait la chasse tantôt aux opportunismes de gauche, tantôt à ceux de droite, tantôt aux sympathies pour les socialistes, tantôt à des poussées sectaires qu’illustre l’étiquette de « sociaux-fascistes » lancée à la figure des dirigeants et militants du POB. Dans ce contexte, le 28 septembre 1929, Jacquemotte et Félix Coenen sont écartés du Bureau politique.

Heureusement pour lui, Joseph Jacquemotte vient d’être réélu, le 26 mai 1929, seul député communiste. Chargé de l’agitation et de la propagande, membre du Comité exécutif de l’IC, sa position se renforce à nouveau. En 1931, Dimitrov lui apporte le soutien de l’IC contre le « gauchisme » de la direction du PCB. Lors de la grève des mineurs de 1932, se retranchant derrière son immunité parlementaire, il parcourt le Borinage et le Centre (pr. Hainaut), débauchant les travailleurs des puits de mine à la tête de piquets volants de cyclistes et de cortèges de femmes. Le PCB renoue alors avec la base ouvrière, le POB et ses syndicats sont ébranlés. Le 27 novembre 1932, le PCB gagne deux sièges à la Chambre.

Pour Joseph Jacquemotte, il faut combattre le sectarisme et promouvoir l’unité d’action ouvrière. Mais il est discipliné et attaque le plan De Man comme « instrument de fascisation » de l’État. Le 11 août 1934, un accord entre les jeunesses communistes et socialistes, y compris trotskystes, provoque la colère de l’IC qui envoie en Belgique le hongrois Andor Berei. Celui-ci décide de faire monter à la direction des hommes comme Julien Lahaut et Jacquemotte même s’il reproche au leader bruxellois de « mal connaître son propre parti, de travailler seul, d’être autoritaire et peu enclin à admettre ses erreurs ». C’est ainsi que, le 17 novembre 1934, Jacquemotte accède au secrétariat général du PCB.

Les 21 et 22 avril 1935 se tient une conférence nationale à Charleroi, acquise à la stratégie de Joseph Jacquemotte et de l’IC, tirant les leçons de la prise du pouvoir par Hitler, qui avait largement profité des divisions du mouvement ouvrier allemand. Les nouveaux mots d’ordre sont : « lutter dans les syndicats », « établir des contacts véritablement fraternels avec les ouvriers socialistes en luttant pour les revendications qui leurs sont communes ». La conférence renforce en outre son rôle de secrétaire général du PCB, en éliminant définitivement les restes de l’ancienne direction comme Marc Willems*, et en confirmant, à ses côtés, des fidèles comme Xavier Relecom et Jean Berlemont*. Il va poursuivre sur sa lancée, avec l’appel à exécuter loyalement les décisions prises par la majorité des syndiqués, à chercher le contact, principalement à Liège et à Bruxelles pour constituer des « Fronts Uniques » avec le POB.

Joseph Jacquemotte participe à Moscou, en juillet-août 1935, au VIIe Congrès de l’IC, qui entérine la tactique des Fronts Populaires. Même là où les directions du POB y sont hostiles, des alliances antifascistes se constituent avec des organisations socialistes. Pour Berei, l’instructeur hongrois de l’IC auprès du PCB, Jacquemotte est l’homme qui convient à la nouvelle ligne.

Le 18 juillet 1936, peu avant sa mort, avec l’aval du Comité central et en accord avec l’IC représentée par Andor Berei, Joseph Jacquemotte pose la question, dans Le Drapeau rouge, de l’adhésion du PCB au POB en tant qu’organisation autonome avec sa propre plate-forme et ses principes, mais « prenant place dans la grande famille des diverses organisations ouvrières partageant souvent des tendances différentes qui forment le POB ». Il renoue ainsi avec son rêve de l’organisation d’une tendance communiste dans le POB.

Le PCB sort victorieux des élections du 24 mai 1936. Premier chef du parti communiste dans le cas, Joseph Jacquemotte est convoqué chez le roi qui consulte tous les partis représentés au Parlement. Lui qui a toujours tenu un discours républicain, appelant à renverser la pyramide belge au sommet de laquelle règne le roi sur l’armée, l’Église et la bourgeoisie écrasant ensemble le peuple, lui qui a attaqué le patriotisme royaliste de novembre 1918, mis en évidence l’enrichissement privé de la famille royale et s’est permis après la mort d’Albert de crier, à l’avènement de Léopold III : « À bas la monarchie, vive les soviets de Flandre et de Wallonie ! », que va-il faire ?
Il y va, le 29 mai, troquant sa casquette contre un canotier. Il va mettre le roi en garde contre le péril hitlérien, exposer les revendications de la classe ouvrière qui vont se concrétiser par la grève de juin 1936, la nécessaire union des démocrates contre Rex et le VNV (Vlaamsch Nationaal Verbond - « parti » national flamand).

Quand on demande à Joseph Jacquemotte pourquoi il défend la démocratie bourgeoise, il répond qu’il « défend ainsi l’héritage des révolutionnaires de 1789 et de 1830 et des grévistes de 1890 et de 1913 ». « Agir autrement serait faire comme l’ouvrier qui refuserait de défendre son salaire sous prétexte que son salaire actuel est déjà insuffisant ».
Le renforcement du PCB permet à nouveau la sortie d’un quotidien. L’hebdomadaire, Le Drapeau rouge, est remplacé le 1er octobre 1936 par La Voix du Peuple, quotidien imprimé à Seraing.
C’est en revenant de l’imprimerie où il vient de déposer des copies que Joseph Jacquemotte, député, secrétaire général du PCB et directeur de journal, qui emportait une machine à écrire en voyage pour ne pas perdre de temps, décède brusquement dans le train, le 11 octobre 1936, entre Liège et Tirlemont.

Joseph Jacquemotte explique l’échec de Kerenski par cette phrase : « On ne peut être à la fois avec les riches et avec les pauvres. C’est l’un ou l’autre, il faut choisir ». Le petit peuple de Bruxelles suit massivement ses funérailles. Jacquemotte savait ce que c’était d’être pauvre. Son indemnité parlementaire et même ses meubles sont saisis pour payer les dettes et les amendes du Drapeau rouge. Il ne pouvait compter que sur la solidarité de son parti et de ses militants. Le PCB fait ériger sur sa tombe, au cimetière d’Uccle-Calevoet, un monument conçu par l’architecte Maxime Brunfaut et sculpté par l’artiste Dolf Ledel, hommage de sympathisants.

Joseph Jacquemotte ne laisse pas seulement un souvenir durable ; le PCB donne ainsi, en 1961, son nom à sa branche culturelle - la Fondation Jacquemotte -. Mais Joseph Jacquemotte marque sa famille. Son jeune fils, André, dessine en 1951 une bande dessinée consacrée à la vie de Julien Lahaut, dans Jeune Belgique, organe de la Jeunesse populaire. Il y met en scène son père. Robert, le fils ainé, s’engage dans les Brigades internationales en Espagne puis dans la Résistance et meurt en déportation à Rathenow (Brandebourg, Allemagne), en février 1945. Émile Guily, son gendre, époux de sa fille Marie, est militant du parti et collaborateur du Drapeau Rouge au début des années 1930. L’un des frères ainés de Joseph, Charles, vice-président du Secours rouge international et cofondateur des Amis de l’Union soviétique, mourra à Dachau (Allemagne) en février 1945. Un autre frère, Jean, est, pendant vingt-cinq ans, un militant très actif dans le syndicat des employés, dirigé par son frère. Il lui survit à peine, décédant en 1937. Jean Taillard*, qui a épousé en premières noces la sœur de Jeanne Schmuck, est un administrateur important du PCB et de sa presse, depuis 1925 jusqu’à sa retraite en 1960 ; il sera sénateur de 1945 à 1954.

Fernand*, fils de Charles, secrétaire national, avant-guerre, des Amis de l’Union soviétique, survit à Neuengamme (Hambourg, Allemagne) et Mauthausen (Autriche), devient, après-guerre, président des Amitiés belgo-soviétiques, député de l’arrondissement de Thuin (pr. Hainaut) de 1946 à 1949 et reste membre du Comité central du PCB jusqu’à son décès en 1960, à Moscou où il est hospitalisé. Il avait épousé Fajga Beznos, mieux connue sous le nom de Fanny Jacquemotte, juive de Bessarabie - la Moldavie d’aujourd’hui -, réfugiée en Belgique. Figure charismatique pour les jeunes et les femmes communistes, elle est arrêtée comme résistante et finit sa vie à Auschwitz (Pologne). Enfin Adrien, un autre fils de Charles, épouse Madeleine Thonnart, résistante, déportée, laquelle donnera son nom, de 1982 à 2006, à l’ancien Lycée d’Ixelles - Athénée Madeleine Jacquemotte, aujourd’hui Athénée royal d’Ixelles -.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article141175, notice JACQUEMOTTE Joseph. Pseudonyme occasionnel : Lepic / Le Pic. par Jules Pirlot - Milou Rikir, version mise en ligne le 14 juillet 2012, dernière modification le 6 décembre 2019.

Par Jules Pirlot - Milou Rikir

SOURCES : DEMANY F., Joseph Jacquemotte : images d’une vie, préface de Julien LAHAUT, Bruxelles, 1946 − « Documents sur la fondation du Parti communiste de Belgique », Cahiers Marxistes, n° spécial, 1972 − GOTOVITCH J., « Jacquemotte Joseph », dans Dictionnaire biographique des Kominterniens : Belgique, France, Luxembourg, Suisse, Paris, 2011 − CDRom (Collection Maitron) − Joseph Jacquemotte : 1883-1936, Bruxelles, 1983 (catalogue de l’exposition) − Joseph Jacquemotte : une grande figure du mouvement ouvrier belge : articles et interpellations parlementaires, préface d’Ernest Burnelle, président du PCB, Bruxelles, 1961 − STEINBERG M., « Jacquemotte Joseph », dans Biographie nationale, t. XXXIX, suppl. au t. XI, Bruxelles, 1976, p. 478-499 − STIERS E., Jacquemotte : sa vie, son œuvre, préface de Marcel CACHIN, Bruxelles, (1937) − CArCoB, L’Exploité, La Voix du peuple, Le Drapeau rouge.

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