LINDON Jérôme

Par Julien Hage

Né le 9 juin 1925 à Paris (XVIe arr.), mort le 9 avril 2001 à Paris (XIIIe arr.) ; résistant dans le maquis de Vabre (Tarn) de l’Armée secrète (1943-1944) ; membre de la 1ère Armée française et des troupes d’occupation en Allemagne (1944-1945) ; éditeur français, directeur des éditions de Minuit de 1948 à 2001, qui joua un rôle déterminant dans la lutte pour la liberté d’expression et contre la torture lors de la guerre d’Algérie.

Jérôme Lindon naquit dans une famille de la haute bourgeoisie juive, apparentée aux Dreyfus et liée aux Citroën – il était le petit neveu d’André Citroën. Il était le fils de Raymond Lindon, avocat, ancien maire d’Étretat sous l’étiquette radicale-socialiste (1929-1940) et conseiller général élu en 1936 sur une liste liée au Front Populaire, et de Thérèse Baur, issue d’une famille alsacienne possédant une « maison de coulisse » en bourse, la banque Baur frères. Sa famille, très intégrée, n’en était pas moins implantée dans la communauté juive : sa famille comprenait de nombreux rabbins, son oncle André Baur était vice-président de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF) pour la zone Nord de 1941 à 1943, avant de disparaître à Auschwitz avec sa famille. Jérôme Lindon, s’il reçut également une éducation confessionnelle et connaissait l’hébreu – il traduisit en 1955 chez Minuit Le Livre de Jonas de l’Ancien Testament, qui reste la seule œuvre sous son nom – fut toujours un laïc convaincu, à l’instar de celui qui fut l’un de ses plus grands collaborateurs, l’historien Pierre Vidal-Naquet* (1930-2006). Son frère Denis fonda de son côté la SOFRES en 1963.

Au lendemain de la défaite de 1940, Raymond Lindon fut déchu de ses mandats électifs et de son titre d’avocat par le régime de Vichy. La famille Lindon se réfugia en zone libre, d’abord à Aix-en-Provence puis à Blot-L’Église dans le Puy-de-Dôme. Jérôme Lindon milita au lycée dans les rangs de l’organisation Combat. À dix-sept ans, en séjour avec un groupe des Éclaireurs Israélites de France (EIF) dans une des fermes-écoles du mouvement, il s’engagea avec certains d’entre eux dans le maquis de Vabre (Tarn) tout proche. Ce dernier fut ensuite réorganisé avec l’apport de cadres issus de l’École d’Uriage et placé sous la direction de Pierre Dunoyer de Segonzac, responsable des Forces Françaises de l’Intérieur. À l’issue de la campagne de France, où il participa notamment à l’attaque du train allemand chargé de munitions de Mazamet et à la libération de Castres, le jeune homme intégra avec la compagnie Marc Haguenau la 1ère Armée française de De Lattre de Tassigny. Membre des troupes françaises d’occupation en Allemagne, il fut ponctuellement responsable à Constance du journal destiné à celles-ci, Horizon 45, qui constitua sa première expérience en matière d’édition. À la Libération, Jérôme Lindon fut décoré de la Croix de guerre pour faits d’armes, tandis que son père occupa la charge de commissaire du gouvernement. Raymond Lindon fut un acteur majeur des procès d’épuration, et notamment de la condamnation à mort d’Henri Béraud, avant de devenir premier avocat général près la Cour de cassation.

Revenu à Paris, Jérôme Lindon chercha un emploi dans les métiers de l’édition et de l’imprimerie. Son parcours de Résistant, ses relations dans l’armée –son ancien compagnon d’armes Paul Silva-Coronel travaillait chez Minuit– et l’activité de son père plaidèrent pour lui. Après quelques expériences professionnelles éphémères, il entra aux éditions de Minuit comme chargé de fabrication, à l’origine simple collaborateur de l’épouse de Vercors*. Il y travailla 18 mois, d’abord comme bénévole puis comme salarié. En juillet 1947, Jérôme Lindon épousa Anne Rosenfeld, qui travailla comme lui dans les métiers de la librairie, et dont le père Marcel Rosenfeld était un riche financier, administrateur de sociétés.

Les éditions de Minuit traversaient une grave période de turbulences. La plupart de ses grandes plumes avaient regagné leur maison d’édition d’avant-guerre. Les fondateurs s’entredéchirèrent et un énorme déficit menaçait à court terme la survie de l’entreprise, dans un contexte où un grand nombre des initiatives de presse et d’édition lancées par la Résistance étaient au bord de la faillite. En 1947, à la faveur d’une augmentation de capital à laquelle toute sa famille prit part –à la fois les Lindon, Baur et Rosenfeld–, Jérôme Lindon se trouva d’un coup à la tête de la moitié des parts de la maison d’édition, tandis que Vercors hérita de l’autre moitié. La publication de La Marche de l’Étoile en 1943, second récit de ce dernier qui décrivait la communauté juive française aux prises avec la discrimination raciale, n’était pas étrangère à la sympathie que portèrent les proches du jeune homme à la maison d’édition. Moins d’un an après, une nouvelle recapitalisation de l’entreprise s’avéra nécessaire, à la suite de laquelle Jérôme Lindon, fort des capitaux familiaux, obtint cette fois la majorité des parts. La rupture fut bientôt consommée entre Vercors, préoccupé par son œuvre d’écrivain, et le jeune homme de vingt-trois ans qui, désireux d’avoir les mains libres, refusa à ce dernier tout droit de veto sur le choix des manuscrits. En 1948, le passage de témoins entre deux générations de la Résistance fut définitivement effectué ; Vercors rejoignit Albin Michel, à l’issue selon lui d’une « belle histoire capitaliste ». Une nouvelle page de l’histoire des éditions de Minuit s’ouvrait.

Jérôme Lindon se trouva seul à la tête d’une petite entreprise encore très fragile, à laquelle collaborait encore jusqu’en 1955 en tant que conseiller littéraire Georges Lambrichs (1917-1992), ensuite remplacé au sein du comité de lecture par Alain Robbe-Grillet (1922-2008) jusqu’en 1988. La maison quitta en 1951 les locaux de l’ancienne librairie de propagande italienne du boulevard Saint-Germain, réquisitionnés à la Libération, pour un nouveau siège, un immeuble au 7 de la rue Bernard de Palissy, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, qu’elle occupe jusqu’à aujourd’hui. L’éditeur renouvela bientôt complètement le catalogue de Minuit, sans pour autant renoncer à l’héritage de la Résistance, publiant entre autres La Rose blanche d’Inge Scholl en 1955, Un Camp très ordinaire de Micheline Maurel en 1957 –préfacé par François Mauriac–, La Nuit d’Élie Wiesel en 1958, la réédition de L’Univers concentrationnaire de David Rousset en 1965 ou encore Auschwitz et après de Charlotte Delbo en 1970. Le jeune éditeur n’avait garde de prendre des risques, et prit l’initiative de publier des auteurs jusque-là refusés par les grandes maisons, tels Georges Bataille, Maurice Blanchot, ou Pierre Klossowski, ou même complètement inconnus, comme Samuel Beckett, découvert avec Molloy en 1951. Avec l’écrivain irlandais, Jérôme Lindon tint le premier auteur à publier au sein de ses éditions l’intégralité de son œuvre, le premier aussi à connaître le succès international avec le prix Nobel de littérature en 1969, tandis qu’En attendant Godot, mis en scène par Roger Blin au théâtre Babylone, fit l’évènement en 1953. Dans l’intervalle, l’écho des recherches encyclopédiques sur l’histoire de Paris, et notamment du Dictionnaire des rues de Paris de Jacques Hillairet en 1963, assura à la maison des rentrées d’argent salutaires. Au cours des années 1950 rejoignirent les éditions de Minuit les auteurs ensuite regroupés sous l’étiquette du « Nouveau Roman », d’après l’expression du feuilletoniste du Monde Émile Henriot : Alain Robbe-Grillet, Michel Butor (Prix Renaudot en 1957 avec La Modification) Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Claude Ollier ou Marguerite Duras, qui reçut à son tour le Renaudot en 1958 pour Moderato Cantabile. Les éditions de Minuit furent au cœur de la polémique contre le paradigme de la littérature engagée prônée par Jean-Paul Sartre* depuis la Libération. En 1951, la Lettre aux directeurs de la Résistance de Jean Paulhan, qui ouvrait la nouvelle collection « Documents » chez Minuit, avait fustigé les procès d’épuration dans le monde des lettres et les prétentions moralistes des résistants, à leur tour érigés en censeurs de la littérature, à mauvais escient selon lui.

Lors de la guerre d’Algérie, membre de l’Union de la gauche socialiste (UGS), Jérôme Lindon engagea les éditions de Minuit dans un nouveau combat, en s’élevant contre la torture et les dérives de « la guerre qui ne dit pas son nom », avec la collaboration de l’avocat Jacques Vergès et de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Il s’agit là, selon Anne Simonin, de la véritable refondation des éditions de Minuit, quelque dix ans après l’arrivée de l’éditeur à la tête de la maison. À rebours d’une édition française très frileuse et au relais des organes de presse frappés par la censure, Lindon, bientôt rejoint par François Maspero, joua un rôle absolument capital, avec la collaboration des Éditions de la Cité de Nils Andersson à Lausanne. Minuit et Maspero « sauvèrent l’honneur de l’édition française » (Jean-Yves Mollier). Initié par Pour Djamila Bouhired de Jacques Vergès en 1957, Jérôme Lindon publia 23 livres dédiés à la guerre d’Algérie jusqu’en 1962, pour douze saisies et un procès, frappant le seul ouvrage qualifié de « fiction », Le Déserteur de Jean-Louis Hurst, alias « Maurienne » en 1961. La maison revendiqua la filiation de la Résistance et renoua avec les écrits d’urgence, ces petites brochures, qui, grâce au savoir-faire de l’éditeur, constituaient autant « d’affaires » qui dénonçaient le déni de justice et de liberté d’expression : ainsi son combat pour élucider la disparition du mathématicien communiste Maurice Audin. Lindon inventa et mit en œuvre de nouvelles formes de littérarisation de l’expression politique. En 1958, La Question d’Henri Alleg, d’après un titre choisi par l’éditeur en écho à l’Affaire Dreyfus, constitua un véritable tournant dans la guerre en frappant l’opinion publique : aux 84 000 exemplaires diffusés de l’ouvrage s’ajoutèrent les 90 000 du bulletin Témoignages et Documents de Maurice Pagat qui reproduisait le texte en intégralité. Avec le Manifeste pour le droit à l’insoumission, dit « manifeste des 121 », conçu à l’été 1960 par Maurice Nadeau, Dionys Mascolo, Robert Antelme et Maurice Blanchot, Jérôme Lindon contribua d’une manière décisive à transformer la question morale et individuelle de la désobéissance et de la désertion des appelés en une question civique et politique majeure. L’éditeur fut inculpé à diverses reprises « d’atteinte au moral de l’armée », « d’incitation de militaires à la désobéissance », de « provocation à l’insoumission et à la désertion », ou encore « de diffamation de la police ». Qualifié de « dreyfusard » selon la terminologie célèbre de Pierre Vidal-Naquet, Lindon résumait ainsi le sens de son engagement : « Je suis l’éditeur de Samuel Beckett. Quand on a cette chance et cet honneur, c’est-à-dire de bénéficier d’une extraordinaire liberté dans un pays libre, la moindre des choses consiste à défendre les conditions de cette liberté quand elles sont menacées. […] « Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour la France, non pour l’Algérie ». À la fin des années 1960, Minuit devint l’une des tribunes éditoriales de la cause palestinienne, avec la publication en 1969 de Pour les Fidayine de Jacques Vergès, préfacée par Jérôme Lindon, un livre qui fit scandale, suivie de celle de la Revue des Études palestiniennes de 1981 à 2008, et des poèmes de Mahmoud Darwich au cours des années 1980. La collection « Documents » accueillit par la suite des textes d’une importance considérable : L’Établi de Robert Linhart en 1978 ou L’Apartheid de Nelson Mandela en 1985.

Au milieu des années 1960, au cours desquelles il lança Monique Wittig ou Tony Duvert, mais peina à trouver des successeurs au Nouveau Roman, Jérôme Lindon ouvrit sa maison aux sciences humaines en plein essor, en donnant un débouché éditorial capital au dynamisme des revues et de l’université. Il créa ainsi les collections « Arguments », dirigée par le philosophe Kostas Axelos (1960), à partir de la revue éponyme publiée par Minuit (1957-1962), « Le Sens commun » du sociologue Pierre Bourdieu (1965), ou encore « Critique » de Jean Piel (1967), en lien avec la revue créée en 1946 par Georges Bataille et abritée par les éditions de Minuit de 1950 à nos jours. D’autres collections s’y ajoutèrent ensuite, telles « Forces vives » qui accueillit les textes de Le Corbusier, ou « Philosophie », qui publia les travaux des jeunes philosophes. La contribution de Minuit à la philosophie, à la linguistique, à l’esthétique, à l’histoire et à la sociologie, ainsi qu’à l’architecture, fut déterminante avec des textes aussi fondamentaux que Histoire et conscience de classe de Georg Lukacs, L’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse, La Révolution et la guerre d’Espagne de Pierre Broué* et Émile Témime, Les Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Culture du pauvre de Richard Hoggart, La Part maudite de Georges Bataille ou encore Les Fondations du langage de Roman Jakobson. Les années 1970 ne démentirent pas le dynamisme de ces collections, porté, entre autres, par les œuvres de Gilles Deleuze et Félix Guattari (L’Anti-Œdipe, 1972), de Pierre Clastres (La Société contre l’État, 1974), ou encore de Jean-François Lyotard (La Condition postmoderne, 1979). Les éditions de Minuit constituèrent alors le modèle de l’édition d’avant-garde, associant dans leur catalogue une esthétique littéraire de rupture, les documents politiques et le témoignage, conjugués aux sciences humaines et sociales les plus modernes.

Au tournant des années 1980, Jérôme Lindon participa au retour à la littérature et au roman, tandis que les collections de sciences humaines et sociales furent progressivement mises en veilleuse. Nourri par la revue Minuit (1972-1982) dirigée par son fils Mathieu, l’éditeur découvrit de nouveaux auteurs dont les figures de proues étaient Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint, suivis par François Bon, Christian Gailly ou Marie N’Diaye, plus tard identifiés par la critique comme une nouvelle « génération Minuit », tandis que leurs devanciers accèdèrent définitivement à la reconnaissance et au succès avec l’attribution du Prix Goncourt à L’Amant de Marguerite Duras en 1984, un livre vendu à plus d’un million d’exemplaires, et du Prix Nobel de littérature à Claude Simon pour l’ensemble de son œuvre en 1985. Peu avant sa disparition, l’éditeur vit ses nouveaux auteurs à leur tour reconnus par des prix littéraires majeurs : le prix Goncourt pour Les Champs d’honneur, de Jean Rouaud, en 1990 et pour Je m’en vais, d’Echenoz, en 1999.

À la fin des années 1970, l’éditeur s’engagea dans la défense du prix unique du livre contre le discount pratiqué par les grandes chaînes comme la FNAC, un combat qui déboucha sur la loi dite « Loi Lang » en 1981. Il défendit également le droit d’auteur et l’avenir de la librairie indépendante. Après avoir créé à Paris la librairie Autrement dit en 1975, il acquit dans le Quartier latin Compagnie, et joua un rôle important au sein de l’Association pour le développement de la librairie de création (ADELC) fondée en 1988, qui, chaque année, attribua des subventions aux enseignes pour se moderniser. En 1989, il devint membre du Conseil national de la langue française. À la fin des années 1990, il créa la polémique en revendiquant un droit de prêt payant pour les usagers des bibliothèques, au grand dam des associations de bibliothécaires. Attaché au principe de la liberté d’expression, Jérôme Lindon témoigna en 1996 en faveur du docteur Gubler lors du procès en diffamation intenté par la famille de François Mitterrand à propos de son livre Le Grand secret.

Homme austère autant qu’intransigeant, Jérôme Lindon fut le bâtisseur patient, rigoureux et souverain d’une maison d’édition familiale viscéralement attachée à une indépendance considérée comme la condition même de la liberté et de la qualité de la création littéraire, redoutant le premier en 1998 l’avènement d’une « édition sans éditeurs » aux mains des grands groupes. Il a ainsi construit un catalogue qui fit de lui l’un des plus grands éditeurs français du second vingtième siècle. Fidèle au modèle éprouvé depuis les années 1950, sa maison d’édition demeure toujours d’une taille modeste, ne dépassant jamais la dizaine d’employés pour au plus une vingtaine de nouveaux titres par an. Malade, Jérôme Lindon mourut à Paris le 9 avril 2001. Sa fille Irène lui succéda à la tête de la maison d’édition.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article141194, notice LINDON Jérôme par Julien Hage, version mise en ligne le 16 juillet 2012, dernière modification le 6 octobre 2018.

Par Julien Hage

ŒUVRE : Jonas, traduit de l’hébreu par Jérôme Lindon, Paris, Minuit, 1955.

SOURCES : Alain Robbe-Grillet, Les Derniers jours de Corinthe, Paris, Minuit, 1988. — Jean Echenoz, Jérôme Lindon, Paris, Minuit, 2001. — Anne Simonin, Les Éditions de Minuit, 1942-1955. Le devoir d’insoumission, Paris, IMEC éditeur, réédition augmentée, 2008 ; Anne Simonin, Les Éditions de Minuit en guerre d’Algérie, Le devoir d’insoumission, Paris, Minuit, 2012. — Vercors, Cent ans d’histoire de France, Les nouveaux jours - Esquisse d’une Europe - Briand l’oublié 1942-1962, Paris, Plon, 1984. — Henri Vignes, Bibliographie des éditions de Minuit, du Silence de la Mer à l’Anti-Œdipe (20 février 1942-18 février 1972), Paris, Librairie Henri Vignes et les Éditions des Cendres, 2010. — État civil.

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