LUCAS Laurent, Joseph, Paul

Par Frank Georgi

Né le 15 avril 1920 au Croisic (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 23 septembre 2004 à Paris (XXe arr.) ; électricien dans les chantiers navals ; président du syndicat de la métallurgie CFTC de Saint-Nazaire ; permanent, secrétaire général adjoint et trésorier de la Fédération de la métallurgie CFTC (1956-1960) ; secrétaire confédéral, responsable du secteur social et professionnel de la CFTC (1960-1963) ; secrétaire général adjoint de la CFTC, puis de la CFDT (1963-1971) ; président de la CFDT (1971-1973) ; président de l’UNIRS (1964-1966), puis de l’ARRCO (1967-1969) ; membre du bureau puis vice-président de l’UNEDIC (1964-1971) ; vice-président du Conseil économique et social (1969-1974) ; conseiller social aux ambassades de France à Madrid et à Lisbonne (1974-1985) ; président de l’Institut de coopération sociale internationale (1997-2001).

Laurent Lucas était l’un des trois fils d’un marin pêcheur du Croisic, Joseph Lucas. Sa mère, Jeanne Hamon, allait faire les ménages pour compléter les modestes ressources du foyer. Catholiques non pratiquants, ni l’un ni l’autre n’étaient engagés sur le plan politique ou social. Après l’obtention de son certificat d’études primaires et une année de cours complémentaire, le jeune Laurent commença à travailler à l’âge de treize ans, en exerçant divers petits métiers, de plongeur dans les restaurants à porteur de télégrammes pour le bureau de poste. Il fréquenta le patronage local et adhéra, assez brièvement, à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Au lendemain des grèves de 1936, il entra comme aide électricien aux chantiers navals de Penhoët à Saint-Nazaire, où il fit son apprentissage sur le tas. En 1937, il prit sa carte à la CFTC, ce qui lui paraissait aller de soi, compte tenu de ses convictions religieuses, mais sans y militer activement. Le 6 juillet 1940, il épousa Marie Le Floch, une jeune Bretonne bigoudène avec laquelle il eut deux enfants, l’un en 1943, l’autre en 1947. Il travailla aux chantiers jusqu’aux bombardements de 1942, au cours desquels de très nombreux apprentis trouvèrent la mort. Réfractaire au STO en 1943, il se cacha pendant un an et se réfugia en Bretagne.

De retour au Croisic en 1944, il travailla comme électricien d’entretien dans une entreprise du bâtiment. Il commença alors à militer sur le plan syndical et monta, « avec le soutien des curés », une section locale de la CFTC et mit sur pied l’Union locale du Croisic. En 1946, il revint travailler aux chantiers de Penhoët. Il y fut élu délégué du personnel en 1947, avant, l’année suivante, d’entrer au comité d’établissement, dont il devint rapidement secrétaire. Il fut ensuite secrétaire du comité central d’entreprise et délégué au conseil d’administration des chantiers de Penhoët. Parallèlement à ses fonctions de représentation syndicale, il exerça également, à partir de 1947, un mandat politique local : élu sur une liste d’intérêt communal sans étiquette politique, il fut conseiller municipal, puis maire adjoint du Croisic jusqu’en 1956. Il ne fut jamais, selon son témoignage, membre d’un parti.

Laurent Lucas prit également des responsabilités croissantes au sein de son organisation. Au début des années 1950, il fut élu président du syndicat des ouvriers de la métallurgie CFTC de Saint-Nazaire. En 1949, il entra au bureau fédéral de la métallurgie CFTC, où il fut en particulier chargé de suivre la branche construction navale. Il prit une part très active à la grève de 1950 et surtout à celle de 1955, ainsi qu’aux négociations qui suivirent. Après avoir refusé à plusieurs reprises de quitter sa région, il accepta au mois de septembre 1956 de rejoindre la direction de la Fédération de la métallurgie à Paris. Il y occupa rapidement les fonctions de secrétaire général adjoint et de trésorier fédéral, devenant ainsi l’homme de confiance du secrétaire général, Eugène Descamps, figure de proue de la « minorité » CFTC.

À partir de 1958, au lendemain de l’accord conclu entre majoritaires et minoritaires, Descamps, de plus en plus absorbé par ses tâches confédérales, lui délégua une part croissante de la gestion au quotidien de la fédération. En 1960, il lui demanda pourtant de quitter celle-ci pour devenir permanent confédéral et reprendre en main le secteur social et professionnel, dont lui-même assumait la responsabilité politique. Devenu secrétaire général de la CFTC en juin 1961, Eugène Descamps, décidé à donner à la confédération un rôle d’impulsion et de coordination plus marqué, confia en 1963 à Laurent Lucas le poste de secrétaire général adjoint sans portefeuille particulier, mais « chargé de l’intérim », ce qui faisait de lui, aux yeux de tous, son bras droit. Il s’assurait de la bonne marche des secteurs confédéraux, de la préparation des réunions statutaires, représentait souvent le secrétaire général auprès des médias et dans les congrès des organisations confédérées. Au cours de ces années, il assura parallèlement de nombreuses fonctions officielles pour la CFTC, devenue, après 1964, la CFDT. Il fut notamment président de l’UNIRS de 1964 à 1966, puis président de l’ARRCO de 1967 à 1969, membre du bureau puis vice-président de l’UNEDIC de 1964 à 1971, toutes institutions paritaires, que lui-même, au titre de la fédération ou de la confédération, avait contribué à créer. Il fut également membre de section au Conseil économique et social en 1963, avant d’en devenir, en 1969, vice-président.

Dans les années 1960, ses positions se distinguaient difficilement de celles d’Eugène Descamps, dont il se montra le fidèle second. Si des désaccords ponctuels se firent jour, que ce soit sur l’unité d’action avec la CGT, les négociations avec la CFTC-maintenue au lendemain de la scission ou, en mai 1968, l’appel lancé à Pierre Mendès France*, il appliqua toujours loyalement les décisions prises. Son habileté et son sens de la diplomatie facilitèrent les négociations avec les pouvoirs publics et le patronat, comme les discussions avec la CGT-FO, avec laquelle il souhaitait un rapprochement afin d’équilibrer la CGT. Ces qualités lui permirent également de réduire certaines tensions au sein de l’équipe confédérale. Au congrès de 1970, dans le cadre des nouveaux statuts adoptés à cette occasion, il entra à la commission exécutive et endossa à nouveau la fonction de secrétaire général adjoint auprès d’Eugène Descamps. Comme celui-lui, il ne fut guère à l’aise devant la radicalisation idéologique de la centrale après 1968, mais en assuma les nouvelles orientations. À partir de novembre 1970, la maladie du secrétaire général le conduisit à assurer l’intérim durant les absences de ce dernier. Lorsque Descamps, dans l’incapacité d’exercer ses fonctions plus longtemps, décida d’avancer son départ à l’automne 1971, il chercha à éviter l’accession d’Edmond Maire au secrétariat général. Après avoir vainement tenté de convaincre Jean Monnier*, qui refusa de quitter Angers pour Paris, il tenta de mettre en avant Laurent Lucas. Si celui-ci offrait l’avantage de rassurer les plus modérés et tous ceux que la personnalité et les positions de l’ancien responsable de la Chimie CFDT inquiétaient, il n’offrait pas en revanche un profil susceptible d’incarner un renouveau générationnel et idéologique. Il ne pourrait être qu’un secrétaire général de transition, préparant l’arrivée jugée inéluctable d’Edmond Maire au congrès de 1973. Le bureau national, au mois d’avril 1971, finit par élire ce dernier au poste de secrétaire général, mais, pour ménager la continuité et les équilibres internes, décida de confier à Laurent Lucas la fonction de président confédéral, tombée en désuétude en 1970. Il n’y eut pas, cependant, de dyarchie à la tête de la CFDT, ni même un équilibre relatif. La division des tâches fut claire : face à un secrétaire général qui gardait la haute main sur la définition et l’application de la politique syndicale, le président se vit essentiellement confiné à des fonctions protocolaires et à des tâches de représentation sur le plan national et international. En réalité, selon les témoignages convergents des deux principaux intéressés, le poste se vida rapidement de tout contenu. Devant l’impossibilité d’exercer une influence effective, Laurent Lucas décida de ne pas se représenter au congrès confédéral de juin 1973. Après lui, le poste ne fut plus pourvu.
À l’automne 1973, Laurent Lucas fut, à la demande de Joseph Fontanet, ministre de l’Éducation nationale et ancien ministre du Travail, chargé de mission à la toute nouvelle Agence nationale pour le développement de l’éducation permanente (ADEP), et responsable des relations avec les organisations professionnelles et syndicales. En 1974, il s’orienta vers la diplomatie. Plusieurs affectations en tant que conseiller aux affaires sociales furent successivement envisagés par le Quai d’Orsay : Rome, Alger, puis finalement, Madrid et Lisbonne. Si le Portugal de la révolution des Œillets ne posait guère de problème majeur, la nomination de l’ancien président de la CFDT par un gouvernement de droite à un poste officiel dans l’Espagne de Franco suscita de vives protestations dans les rangs de la centrale, qu’elle plaçait en porte-à-faux. Conscient de la difficulté de sa position, Laurent Lucas considéra qu’il pouvait mettre à profit ses nouvelles fonctions pour aider discrètement les syndicalistes de l’Union générale des travailleurs et les socialistes espagnols, à la fin de la période de clandestinité et dans les premiers temps de la transition démocratique.

Laurent Lucas prit sa retraite en 1985, à l’âge de soixante-cinq ans, et cotisa régulièrement à l’union confédérale des retraités (UCR-CFDT). Le congrès de la CFDT qui se tint à Bordeaux en juin de cette même année fut l’occasion d’une de ses rares prises de position publiques à propos des affaires intérieures de la confédération. Choqué par une intervention écrite d’Eugène Descamps critiquant les orientations de la centrale et manifestant sa proximité avec l’opposition de gauche à Edmond Maire, il signa, aux côtés de René Mathevet et de René Bonety, un communiqué dénonçant en termes sévères ce qu’il considérait comme une ingérence inacceptable dans la vie interne de la CFDT. Cette polémique fut durement ressentie de part et d’autre, portant un coup très dur à une amitié de trente ans.

Après sa retraite, il eut une activité soutenue dans le domaine associatif, prolongeant ainsi son engagement sur le plan social et international. Aux côtés de Marcel Caballero, de la CGT-FO, il oeuvra au sein de l’Union franco-espagnole de coopération sociale, dont il fut président, et de l’Institut de coopération sociale internationale (ICOSI), dont il assura également la présidence de 1997 à 2001, succédant à ce poste à Roger Louet, autre ancien responsable de Force ouvrière. Il fut également membre assesseur de la Commission de recours des réfugiés, et vice-président de l’Association nationale pour la réhabilitation par le travail protégé, qui agissait pour l’insertion par le travail des personnes handicapées. En juillet 2000, il avait été élevé à la dignité de commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article141364, notice LUCAS Laurent, Joseph, Paul par Frank Georgi, version mise en ligne le 13 août 2012, dernière modification le 29 novembre 2019.

Par Frank Georgi

SOURCES : Archives confédérales CFDT : dossier personnel Laurent Lucas ; interview par Louisette Battais, 17 novembre 1986 ; fonds personnel Laurent Lucas (série P, voir l’inventaire en ligne) ; archives du secrétariat général (série H) ; presse et réunions statutaires (série G) ; Michel Branciard, Secrétariat confédéral 1953-1980, BRAEC-CFDT, 1980 ; notice biographique par Louisette Battais. — Archives interfédérales CFDT : fonds FGMM, presse et réunions statutaires. — Collectif, Un printemps sur l’estuaire. Saint-Nazaire. La CFDT au cœur des luttes, Éditions du Centre d’histoire du travail, 2005. — Frank Georgi, Soufflons nous-mêmes notre forge. Une histoire de la fédération de la Métallurgie CFTC-CFDT 1920-1974, L’Atelier, 1991 ; L’invention de la CFDT 1957-1970 L’Atelier/CNRS, 1995 ; Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste, L’Atelier, 1997. - Hervé Hamon, Patrick Rotman, La Deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Guy Groux, René Mouriaux, La CFDT, Économica, 1989. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Entretien avec Frank Georgi, 20 novembre 1990. — État civil.

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