MACCIOCCHI Maria Antonietta

Par Roberto Colozza

Née le 23 juillet 1922 à Isola del Liri (Latium, Italie), morte le 15 avril 2007 à Rome (Latium, Italie) ; journaliste, écrivaine et historienne ; élue du Partito comunista italiano (PCI) et du Partito radicale ; militante du Partito socialista italiano (PSI) ; directrice des périodiques Noi donne, Vie Nuove, Mimosa in fiore ; collaboratrice de l’Unità, Tel Quel, Il Corriere della Sera, Le Monde, El Pais ; docteur d’État en 1977.

Maria Antonietta Macciocchi grandit dans le milieu haut bourgeois d’une province rurale du Latium, son père étant ingénieur agronome et sa mère venant d’une famille de commerçants. La crise économique de 1929 causa des troubles pour sa famille, mais n’empêcha pas qu’elle déménage à Rome dans un quartier luxueux en centre-ville. L’atmosphère culturelle ouverte de son lycée et l’ambiance antidogmatique de sa famille, notamment son père, nourrissaient son antifascisme juvénile. Macciocchi montrait une sensibilité précoce pour l’étude et l’élaboration intellectuelle, qui fut aiguisée par le sentiment de solitude déclenché par la mort de sa mère en 1940. Elle fréquenta l’Université et les couches intellectuelles où se formaient les réseaux de la Résistance communiste à Rome. Pendant l’occupation nazie de la capitale (septembre 1943-juin 1944), elle fut chargée de la distribution du quotidien communiste, l’Unità, et de plusieurs activités d’estafette. En février 1944 elle entra dans les GAP (Groupes d’action patriotique), le noyau le plus actif du maquis communiste.

Après la libération de Rome (4 juin 1944), Maria Antonietta Macciocchi épousa Pietro Amendola, frère cadet de Giorgio Amendola, qui était l’un des leaders du PCI. De leur mariage naquit une fille, Giorgina, née en mars 1945. Le couple déménagea bientôt à Salerne (Campanie), où Pietro Amendola fut chargé de responsabilités diverses par le PCI, et ensuite à Naples. Macciocchi travaillait désormais à temps plein pour le parti, en opérant notamment dans la Commission féminine de la fédération communiste de Naples. Elle fut secrétaire du Comité pour le sauvetage des enfants napolitains, un organisme créé par le PCI afin d’améliorer le cadre de vie des prolétaires de Naples en constituant des réseaux interrégionaux d’entraide avec les territoires « rouges » du Nord, telle l’Émilie.

Maria Antonietta Macciocchi fut envoyée à Rome par le parti, afin de cacher sa relation extraconjugale avec le journaliste Alberto Jacoviello. Elle divorça de Pietro Amendola dans la République de San Marino, la loi italienne ne reconnaissant pas encore le divorce, pour se marier avec Alberto Jacoviello en 1952. Une fois rentrée dans la capitale, Macciocchi fut employée dans Noi donne, le périodique de l’Unione donne italiane (UDI), une association féminine officiellement autonome mais de fait inféodée au PCI. Très appréciée pour son style et sa passion de journaliste, Macciocchi fut promue directrice de Noi donne en 1950, malgré sa vie privée non conforme pour les standards moraux communistes. Pendant cette période, elle connut quelques intellectuelles majeures de l’Italie du XXe siècle telles Anna Maria Ortese, Camilla Ravera et Sibilla Aleramo, dont Macciocchi préfaça le roman Una donna en 1973 (la première édition remonte à 1906). En 1951 , elle se rendit en Iran (Perse) pour couvrir les événements politiques dans le pays alors dirigé par Mossadeq ; de ce reportage naquit sa première monographie l’année suivante.

Quoiqu’elle fût complètement immergée dans le climat manichéen de la guerre froide, dans la mythisation de l’URSS stalinienne, dans la mentalité férocement antibourgeoise du PCI, Maria Antonietta Macciocchi fit preuve d’une remarquable habileté journalistique et d’une capacité anticipatrice par rapport aux thèmes centraux des luttes féministes des années 1970 : l’émancipation de la vie familiale, la parité salariale avec les hommes, l’accès à certaines carrières considérées comme masculines, une meilleure aide sociale pendant la maternité, etc. Ses reportages sur la condition des femmes dans l’Italie paysanne d’avant le boom économique furent le meilleur résultat de son travail à Noi donne. En octobre 1952, Maria Antonietta Macciocchi participa au premier congrès pour les problèmes de la presse féminine, en présence d’un grand nombre de politiciens et d’intellectuels dépassant les cercles communistes. En 1953 sortit le premier numéro de Mimosa in fiore, un périodique militant pensé et dirigé par Macciocchi. Sa vie fut très brève et, à cause d’une mauvaise gestion documentaire, aucun exemplaire n’a été conservé.

À partir de novembre 1956, Maria Antonietta Macciocchi fut investie de la direction de l’hebdomadaire officiel du PCI, Vie Nuove. Son arrivée entraîna un tournant dans les contenus de la revue, qui avait été jusqu’alors strictement subordonnée aux exigences doctrinales du parti. Une attention croissante à l’actualité, des reportages et des enquêtes sur le vif, davantage de photos et d’illustrations : telles furent les principales nouveautés introduites par Macciocchi. Vie Nuove s’ouvrait aux instances du militantisme moderne, tel que l’anticolonialisme, et à la société civile : on inaugura par exemple une rubrique dédiée aux protestations des citoyens contre les fautes ou les abus de l’administration publique. Vie Nuove compta des intellectuels d’envergure parmi ses collaborateurs. Ils ne répondaient pas toujours aux critères idéologiques communistes - c’était le cas pour l’écrivain Curzio Malaparte, ex-fasciste, et pour Pier Paolo Pasolini, libre penseur et homosexuel - et leur contribution enrichit le climat non sectaire de l’hebdomadaire. Cela n’entravait pas le respect de l’orthodoxie officielle, comme le démontra la réaction à l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956. Macciocchi manipula en effet les correspondances de l’envoyé de Vie Nuove à Budapest pour adoucir la perception de l’intervention de Moscou. Cela lui valut les reproches des dirigeants communistes italiens, qu’elle accusa par contre dans son autobiographie (Duemila anni di felicità) d’avoir sollicité eux-mêmes les modifications des articles.

En 1961, Maria Antonietta Macciocchi quitta la direction de Vie Nuove pour devenir correspondante à Paris de l’Unità, le quotidien du PCI. Elle était en Algérie pendant les mois qui précédèrent la signature des accords d’Evian. Ensuite elle s’installa durablement dans la capitale française, d’où elle décrivait pour les communistes italiens les vicissitudes politiques de la Ve République. Elle suivit de près mai 1968, en assistant à plusieurs manifestations étudiantes, occupations, assemblées. Dans un ouvrage paru en 1989, elle définit 1968 comme le moment-clef de l’histoire mondiale de l’après-guerre. En février 1968, un entretien de Macciocchi avec Louis Althusser parut dans la page culturelle de l’Unità. C’était le premier fruit d’une longue relation qui avait débuté en 1963 et influença profondément Macciocchi. Elle perfectionna son habitus idéologique par la rigueur théorique du philosophe français et s’ouvrit à l’étude d’expériences socialistes alternatives à celle de l’URSS et des démocraties populaires. En ce sens, la Chine de Mao fut une véritable découverte, à laquelle elle consacra un livre-reportage issu d’un voyage effectué pour le PCI avec Alberto Jacoviello en 1970. Cet ouvrage, paru en 1971 en italien et en français, fut l’un des témoignages principaux de la tentation maoïste des intellectuels et suscita d’amples débats dans le monde culturel italien et français autour de sa crédibilité documentaire et de sa signification politique.

Maria Antonietta Macciocchi fut candidate du PCI dans le collège de Naples-Caserte en vue des élections générales de 1968. Elle témoigna de sa campagne électorale et de son expérience militante dans une série de lettres à Althusser. Ce corpus, comprenant aussi les réponses du destinataire, fut publié en monographie en 1969 par Feltrinelli en Italie et Maspero en France (cette édition dépourvue des lettres d’Althusser). Basé sur une analyse socio-anthropologique du PCI dans le territoire napolitain, l’ouvrage trace un tableau impitoyable du parti, qui apparaît peu soucieux de réformer la mentalité parasitaire du système politique local et qui semble même y contribuer par son adaptation au mécanisme des clientèles, des parrainages et de la corruption. En toile de fond, un sous-prolétariat dévoré par le chômage, le travail au noir, la misère, l’analphabétisme, le manque d’hygiène et de services publics. Le livre fit scandale dans le PCI et Macciocchi, qui pourtant avait été élue à la Chambre des députés, fut l’objet de critiques très dures.

Le PCI refusa de soutenir Maria Antonietta Macciocchi aux élections générales de 1972 et la priva de son salaire mensuel de cadre. Installée de nouveau à Paris au début des années 1970, elle fut appelée pour enseigner dans la faculté de sociologie de l’Université Paris VIII, à Vincennes. Cette expérience s’acheva en 1979 et donna lieu à la publication monographique de quelques-uns de ses séminaires, notamment celui sur Gramsci en 1974, celui sur l’histoire des femmes en 1978 et celui sur Pasolini en 1980. En 1977, elle soutint sa thèse à la Sorbonne, en obtenant le doctorat d’État en sciences politiques. Son travail et ses études en France ne lui empêchaient pas de se solidariser avec les mobilisations surtout estudiantines qui secouaient l’Italie en 1977. Avec Roland Barthes, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et d’autres, elle signa le manifeste des intellectuels français contre la répression policière ; ensuite, elle participa à une manifestation à Bologne, qui était le centre du mouvement de 77. Cela provoqua l’éloignement définitif d’avec le PCI, qui cherchait à canaliser les remous sociaux dans le cadre du pacte avec la Démocratie chrétienne (le compromesso storico) contre les actions terroristes. L’hérésie politico-idéologique valut à Macciocchi sa radiation du parti, scellée par une section romaine du PCI en octobre 1977 suite à un procès politique qu’elle décrit dans Dopo Marx, aprile.

Lors des premières élections parlementaires européennes, en 1979, elle fut élue sur la liste du Partito radical. Bientôt mal à l’aise avec les radicaux, elle s’inscrivit au PSI en 1982. En tant que parlementaire européenne, elle étudia l’institution de la peine de mort en s’engageant pour son abolition en France, obtenue sous la présidence Mitterrand* en 1981. Sa vocation tiers-mondiste la mena à se battre pour les droits de l’Homme au Cambodge, opprimé par la dictature de Pol Pot. Toujours soucieuse d’un encadrement idéologique de ses aspirations humanistes, elle se rapprocha de l’Église catholique et fut reçue par le pape Jean-Paul II dans un entretien qui la marqua profondément. Maria Antonietta Macciocchi opéra une conversion sans foi - elle ne se déclara jamais croyante - dans laquelle le charisme personnel du pape joua un rôle décisif. La lettre apostolique Mulieris dignitatem contribua à consolider l’estime de Macciocchi pour le pape polonais, qui lui semblait donner une nouvelle centralité à la figure de la femme dans le monde moderne.

Le rapport ambivalent de Maria Antonietta Macciocchi avec le féminisme moderne, dont elle critiquait le sectarisme, la poussait à chercher dans l’histoire des modèles féminins. Elle s’intéressa ainsi à Eleonora Fonseca Pimentel, une aristocrate italienne qui fut à la pointe de la révolution napolitaine de 1799. Biographie se croisant avec l’autobiographie, essai historiographique contaminé par la narration romanesque, son étude parut en 1993 et connut plusieurs rééditions. Sur les bases de ce dernier ouvrage, vit le jour en 1998 une monographie sur une autre protagoniste des événements de 1799, Luisa Sanfelice. En 2000 Macciocchi publia une nouvelle version largement remaniée de son autobiographie de 1983. Peu après, elle fut frappée d’une maladie grave qui l’empêcha de poursuivre son activité politique et intellectuelle pendant les dernières années de vie.

Elle fut faite chevalier de la Légion d’Honneur en 1992.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article141567, notice MACCIOCCHI Maria Antonietta par Roberto Colozza, version mise en ligne le 27 août 2012, dernière modification le 27 avril 2013.

Par Roberto Colozza

ŒUVRE : collaboration aux journaux et aux périodiques cités dans la notice ; Persia in lotta, Roma, Ed. di cultura sociale, 1952 ; contribution à Unione donne italiane (dir.), Anche lei possiede la buona terra, Roma, San Pancrazio, 1955 ; Lettere dall’interno del PCI a Louis Althusser, Milano, Feltrinelli, 1969 [trad. française : Lettres de l’intérieur du Parti. Le Parti communiste, les masses et les forces révolutionnaires pendant la campagne électorale à Naples en mai 1968, Maspero, 1970] ; Dalla Cina. Dopo la rivoluzione culturale, Milano Feltrinelli, 1971, 1974 (nouvelle édition augmentée) [trad. française : De la Chine, Seuil, 1971, 1974] ; (dir.), Polemiche sulla Cina, Milano, Feltrinelli, 1972 ; introduction à Dominique Grisoni, Lire Gramsci, Ed. universitaires, 1973 [trad. italienne : Guida a Gramsci, Milano, Rizzoli, 1975, 1977] ; préface à Sibilla Aleramo, Una donna, Milano, Feltrinelli, 1973, 1975, 1977, 1978, 1979, 1980, 1982, 1985, 1987 ; Per Gramsci, Bologna, Il Mulino, 1974 [trad. française : Pour Gramsci, Seuil, 1974, 1975] ; Éléments pour une analyse du fascisme (séminaire à Paris VIII, 1974-1975), Paris, Union générale d’édition, 1975 ; La donna ‘nera’. Consenso femminile e fascismo, Milano, Feltrinelli, 1976, 1977 ; préface à Pier Paolo Pasolini, Expérience hérétique. Langue et cinéma, Payot, 1976, Ramsay, 1989 ; La talpa francese. Viaggio in Francia, Milano, Feltrinelli, 1977 [trad. française : De la France, Seuil, 1977, 1979] ; introduction à Ruggero Maccari, Una giornata particolare. Soggetto e sceneggiatura, Milano, Longanesi, 1977 ; Dopo Marx, aprile, avec introduction de Leonardo Sciascia, Roma, L’Espresso, 1978 [trad. française : Après Marx, avril, Seuil, 1978, 1979] ; (dir.), Les femmes et leurs maîtres, Paris, Bourgeois, 1978 [trad. italienne : Le donne e i loro padroni, a cura di Jacqueline Aubenas-Bastie, Milano, Mondadori, 1980] ; Pasolini, Grasset, 1980 ; préface à Procès d’un insoumis. Compte rendu du procès de Jean Fabre, le Sycomore, 1980 ; Duemila anni di felicità, Milano, Mondadori, 1983 [trad. française : Deux mille ans de bonheur, Grasset, 1983, Librairie générale française, 1985] ; Di là dalle porte di bronzo. Viaggio intellettuale di una donna in Europa, Milano, Mondadori, 1987 [trad. française : La femme à la valise. Voyage intellectuel d’une femme en Europe, Grasset, 1988] ; La donna con la valigia, Milano, Mondadori, 1989 ; La forza degli italiani, Milano, Mondadori, 1990 ; Le donne secondo Wojtyla. Ventinove chiavi di lettura della ‘Mulieris dignitatem’, Milano, Ed. Paoline, 1992 ; Cara Eleonora. Passione e morte della Fonseca Pimentel nella rivoluzione napoletana, Milano, Rizzoli, 1993, 1994, 1996, 1998, 1999, 2000 [trad. française : Eleonora. La vie passionnée d’Eleonora Fonseca Pimentel dans la Révolution napolitaine, Éd. du Félin, 1995] ; L’amante della rivoluzione. La vera storia di Luisa Sanfelice e della Repubblica napoletana del 1799, Milano, Mondadori, 1998, 2000 ; contribution à Nicoletta Tomasone (dir.), 1999. Bicentenario della Repubblica napoletana, 1799-1999, San Severo, F. Miranda, 2000 ; Duemila anni di felicità. Diario di un’eretica, Milano, Il Saggiatore, 2000.

SOURCES : Arch. de l’Université Paris 8, fonds Maria-Antonietta Macciocchi. — Arch. de la Fondazione Antonio Gramsci (Rome), fonds Maria-Antonietta Macciocchi et fonds Parti communiste italien, mf 0554, 1968, Singoli, 0224-0227, mf 0308, 1969, Singoli, 2870-2873, mf 072, 1970, Singoli, 429-438, mf 0304, 1977, V bimestre, 1574-1576. —L’Unità, 30 septembre, 9 septembre, 3 août 1977. Documents : Eleonora Selvi, « Maria Antonietta Macciocchi : profilo di un’intellettuale nomade nel secolo delle ideologie », thèse de doctorat, Université Roma Tre, 2007 ; Marie-Cecile Boujou, Brigitte Dujardin (dir.), Maria Antonietta Macciocchi, figure intellectuelle et passeur politique des années Vincennes, actes des conférences à Paris 8, 7 avril 2009, http://www.bibliotheque-numerique-paris8.fr/fre/ref/102466/FMNUM1/~ ; Pierluigi Battista, « Il “caso” Macciocchi. Dissenziente scomoda lasciata sola da tutti », Corriere della Sera, 14 avril 2007 ; Massimo Nava, « Macciocchi, dalla parte degli eretici », Corriere della Sera, 14 avril 2007 ; Miriam Mafai, « Addio alla Macciocchi comunista eretica », La Repubblica, 16 avril 2007 ; Miriam Mafai, « Maria Antonietta Macciocchi e il PCI : un “lungo malinteso” », Italianieuropei, no 3, 2010.

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