AVANT-PROPOS DE LA TROISIÈME PARTIE DU MAITRON (1871-1914)

AVANT-PROPOS DE LA TROISIÈME PARTIE (1871-1914),
par Jean Maitron

Et voici la troisième tranche chronologique du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, de ce Dictionnaire dont l’élaboration première remonte à plus de quinze années, qui compte aujourd’hui neuf volumes - le premier paru datant de mars 1964 - et réunit quelque 4 000 pages et 30 000 fiches ou biographies. Cette troisième tranche « De la Commune à la Grande Guerre » groupera en sept volumes, soit 2 700 pages environ, 12 000 biographies [13404 biographies en 2012] présentées selon les normes déjà définies avec sources, exception faite parfois lorsque la source se réduit à un simple compte rendu de congrès, exception faite également pour quelques biographies de coopérateurs dues aux glanes réalisées par l’historien du mouvement Jean Gaumont, récemment décédé. Comme pour les deux tranches chronologiques précédentes, j’ai cru bon de faire précéder les biographies de deux séries de listes de militants : par départements et par congrès.

Les militants ont été classés géographiquement lorsque cette répartition pouvait être opérée en toute certitude et c’est dire que d’autres militants pourront être rattachés à tel département, au singulier ou au pluriel, mais je me suis notamment interdit, sachant combien d’erreurs cela entraînerait, de situer un militant dans le département qu’il représentait à un congrès si je n’avais la certitude qu’il habitait ce même département.

En second lieu, j’ai regroupé les militants par congrès nationaux, syndicaux et socialistes, donc chronologiquement, mais je m’en suis tenu aux congrès réguliers, éliminant ceux qui peuvent être dits « hors série ». Si le plus grand soin a été apporté à dresser les listes de tous les délégués à tous les congrès, une marge d’erreurs demeure toutefois qui tient à plusieurs faits.

Notons tout d’abord que les orthographes varient parfois et que l’absence de prénom rend souvent difficile l’identification des André, des Blanc, des Gautier et des Gauthier, des Lefebvre et des Lefèvre, des Marin, etc. Mais il convient surtout de souligner que les listes publiées par les comptes rendus officiels des organisations syndicales ou socialistes ne concordent pas toujours avec les listes de délégués dressées par les services de police. Je me contenterai d’un exemple, celui d’un congrès auquel on aurait dû attacher un intérêt particulier puisqu’il s’agit du congrès constitutif de la CGT qui se tint à Limoges du 23 au 28 septembre 1895. Or, si le compte rendu imprimé de l’organisation syndicale fait état de 75 noms, la liste établie par le commissaire spécial de Limoges comporte 16 noms de plus - habitant Limoges, mais aussi le Loir-et-Cher, l’Indre, les Bouches-du-Rhône, le Var, etc. Une étude approfondie du congrès serait indispensable pour expliquer ce fait. Contentons-nous de remarquer qu’il y a sans doute identité entre Goury du rapport de police et Houry du compte rendu imprimé et que Rionet et Taverne J., de Limoges, dont le commissaire de police n’a pu trouver « aucune trace de leur passage dans les hôtels et restaurants de Limoges »(1) étaient sans doute venus simplement assister à l’ouverture du congrès. De plus, habitant Limoges, ils n’avaient aucune raison de loger en hôtel, ni même de fréquenter les restaurants... (Le commissaire écrit : « À l’heure actuelle, la profession et le domicile des délégués Bienné, Breilloux, Charonne, Deschamps, Dumazaud, Frémont, Gauthier, Goury, Léger, Pouret, Rionet et Taverne ne sont pas encore connus. Les intéressés n’auraient passé que quelques heures à Limoges et n’ont assisté qu’à la séance d’ouverture du congrès. Quelques-uns d’entre eux, qui voulaient garder « l’incognito », ont refusé de faire vérifier leurs pouvoirs par la commission et ont quitté immédiatement notre ville. Ils n’étaient pas connus de la plupart de leurs collègues et on ne trouve aucune trace de leur passage dans les hôtels et restaurants de Limoges » (rapport du 2 octobre, Arch. Nat. F7/12 491).

Compte tenu des réserves ci-dessus indiquées, le critère retenu, pour cette tranche chronologique du Dictionnaire est donc la délégation aux congrès nationaux, syndicaux et socialistes. Ceci étant, un problème s’est trouvé posé pour certaines familles que nous entendons voir figurer dans le Dictionnaire : celles des chrétiens, des anarchistes et des coopérateurs par exemple. Les syndicalistes d’inspiration chrétienne ne se sont groupés en une confédération qu’en novembre 1919 et, de ce fait, un choix s’imposait dont s’est acquitté Michel Launay, historien du mouvement. Pour les coopérateurs qui ne réalisent leur unité qu’en 1912, c’est Jean Gaumont, aidé de Jacques Gans et de la FNCC, qui a dressé la liste des militants à retenir. Quant aux anarchistes dont la Fédération nationale ne se constitue qu’en 1913, ils faisaient également problème. Je l’ai réglé de mon mieux et je ne pense pas avoir omis quelque militant représentatif du mouvement. Restent les intellectuels et artistes, « compagnons de route » dirions-nous aujourd’hui, tels Félix Fénéon ou Charles Péguy, ou même de gens comme Maurice Barrès ou Léon Daudet qui se commirent un temps, parfois très bref, aux côtés de révolutionnaires, militants anarchistes le plus souvent. J’ai jugé utile de noter le fait, non pour annexer leurs auteurs au mouvement ouvrier mais pour mémoire seulement, et conserver trace d’une attitude trop souvent ignorée. Leur biographie, bien connue, est alors réduite à quelques lignes.

Le nombre et le choix des militants déterminés par le critère : « délégué à un congrès national » a donc été élargi à l’occasion et de façon subjective. Je n’ai pas même hésité à retenir - dans la mesure où leurs fonctions le justifiaient - le nom de certains, Godard par exemple, qui figurent dans un Livre d’Or de police trouvé aux Archives nationales et qui regroupe les militants partis avec la caisse de leur syndicat. Je n’ai pas davantage hésité à retenir, compte tenu toujours de leurs fonctions, des « jaunes » comme P. Biétry, fondateur, en 1902, de la Fédération nationale des Jaunes de France, ou comme Hubert qui constitua en 1910 un syndicat briseur de grève et préconisa l’association du capital et du travail. On trouvera enfin dans le Dictionnaire les « Métivier » et les « Girard », indicateurs de police en même temps que dirigeants d’organisations ouvrières.

Certaines biographies ont été volontairement réduites. Ce sont, d’une part, celles de Communards qui ont certes agi durant la période 1871-1914, mais pour lesquels nous n’avions rien à ajouter à la biographie figurant déjà dans les volumes IV-IX ; d’autre part, celles de citoyens dont la carrière militante ne fait que commencer avant 1914. Sauf exceptions, la biographie de ces derniers sera reprise et complétée dans le Dictionnaire 1914-1939.

On pourra discuter nos choix et même notre critère. Pourquoi ne pas avoir retenu par exemple les grévistes victimes de la répression patronale ou gouvernementale. C’est qu’ils étaient nombreux - que l’on songe aux 540 postiers révoqués en 1909, aux 3 300 cheminots révoqués en 1910... Et puis, l’étude des grèves de tous les corps de métiers et pour toute la période reste à faire et le critère aurait donc été discutable. Enfin et surtout, qui dit militantisme dit continuité et, de ce fait, une action de grève peut être moins valable de notre point de vue qu’une délégation à un congrès national qui suppose une action militante d’une certaine durée.

Quoi qu’il en soit, il convient de préciser que le Dictionnaire ne saurait être considéré, en aucun cas, comme un palmarès. L’activité militante d’un département ne se mesure pas, du moins avec précision, au nombre de citoyens cités et on ne saurait encore moins évaluer le rôle joué par tel « biographié » au nombre de lignes qui lui sont consacrées. Le Dictionnaire est un instrument de travail, tributaire de l’ampleur des recherches entreprises. Comme tout instrument de travail, même de qualité, son utilité sera aussi fonction des vertus de ses utilisateurs.

Pour terminer, je voudrais dire encore une fois que si j’ai, moi-même, souvent rédigé, toujours lu et relu toutes ces biographies dont je prends l’entière responsabilité, même lorsqu’elles sont signées, il s’agit bien d’une oeuvre collective et que je ne saurais trop remercier toutes celles et tous ceux qui ont permis de la mener à bien, comme je renouvelle l’expression de ma reconnaissance au personnel et à la Direction des Éditions ouvrières qui en ont permis la publication.

Jean MAITRON.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article142314, notice AVANT-PROPOS DE LA TROISIÈME PARTIE DU MAITRON (1871-1914), version mise en ligne le 8 octobre 2012, dernière modification le 8 octobre 2012.
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