CHÈVREMONT Joseph.

Par Jean-Paul Mahoux

Embourg (aujourd’hui commune de Chaudfontaine, pr. et arr. Liège), 1880 – Liège (pr. et arr. Liège), 21 septembre 1955. Dirigeant coopérateur socialiste, bourgmestre de Chênée (aujourd’hui commune de Liège).

Comptable puis administrateur-délégué de la coopérative Le Progrès, à Chênée au début du XXe siècle, Joseph Chèvremont occupe une place centrale dans l’histoire de la coopération socialiste avant la Première Guerre mondiale et dans l’entre-deux-guerres.


Le coopérateur

En 1913, Joseph Chèvremont réalise un des objectifs qu’il avait défini en prenant la tête du Progrès : affilier sa coopérative, une des plus importantes de la province de Liège, au Parti ouvrier belge (POB). En 1915, il participe activement à la création de l’Union coopérative du pays de Liège, un organisme destiné à organiser le ravitaillement des coopératives liégeoises confrontées aux difficultés de l’Occupation allemande. Dès 1915, Chèvremont qui a rédigé les statuts du nouvel organisme, prône la fusion des coopératives liégeoises en une seule société. Les excellents résultats enregistrés par l’Union coopérative plaident pour ce projet partagé entre autres par Léon Troclet*, Samuel Donnay* et Joseph Dejardin. Le 22 mai 1918, l’Union coopérative liégeoise est constituée par 37 coopérateurs liégeois. Joseph Chèvremont en devient le premier secrétaire, aux côtés d’Arnold Boulanger. Sous leur direction, l’Union coopérative qui ne groupe pas moins de septante-cinq coopératives des provinces de Liège, du Luxembourg et du Limbourg, devient l’organisme coopératif régional le plus puissant de Belgique, tant en chiffres d’affaires qu’en nombre d’affiliés.

Dès 1919, Joseph Chèvremont représente l’Union coopérative à l’Office coopératif belge (OCB = chambre consultative des coopérateurs belges), ainsi qu’à la Fédération des sociétés coopératives belges (FSCB), magasin d’achat et de vente national situé à Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers). Nommé administrateur-délégué de la FSCB la même année, Chèvremont élabore, avec le directeur, L. Giltaix*, un vaste plan de restructuration de la Fédération, permettant une reprise des affaires aussi rapide que spectaculaire.

Les hautes fonctions occupées par Joseph Chèvremont vont l’amener à prendre une part déterminante à la création et à la direction de la banque coopérative, le Comptoir de dépôts et de prêts (CDP). Au Congrès de l’OCB de 1920, il développe l’idée d’une coopérative de banque, projet qui avait déjà vu le jour avant-guerre. Ce projet est d’autant plus d’actualité que la constitution de la Banque belge du travail (BBT), fondée à Gand en 1913, n’a pas reçu l’approbation de la FSCB, en raison du statut de société anonyme qu’elle avait adoptée. De plus, le fait que la majorité du capital de la BBT appartienne au seul Vooruit (en avant) et que son Conseil d’administration soit surtout composé de Gantois, confère à la première banque socialiste un caractère nettement régional qui justifie, aux yeux de la FSCB, la création d’un organisme coopératif national.


L’administrateur de sociétés

Le CDP est constitué en juin 1920 par vingt-quatre coopératives et dix-sept syndicats. Le Comptoir s’installe à Gand, selon la volonté de Joseph Chèvremont et de Victor Serwy qui désirent entraîner la BBT dans le rayon d’action de la nouvelle société, voire même l’incorporer. Cet objectif ne sera pas atteint et le CDP installera son siège à Bruxelles à la fin de 1923. Présidé par Joseph Chèvremont de 1921 à 1931, le CDP connaît un extraordinaire développement. Une des clefs de son succès est le volume des dépôts qui atteindra jusqu’à deux cents millions de francs en 1930. Malgré une certaine interpénétration de leur administration respective, les deux banques socialistes se livrent une sévère concurrence en la matière. Chèvremont, déjà membre des conseils d’administration et de direction de la BBT depuis septembre 1924, participe en 1926 aux travaux de la Commission chargée de réaliser l’entente entre les deux banques.

La réussite des participations industrielles de la BBT incite très vite Joseph Chèvremont et F. Degeyndt*, directeur du CDP, à envisager une réforme des statuts de la coopérative pour pouvoir pratiquer une semblable politique industrielle. Si ce dernier projet ne sera pas réalisé, d’autres opérations dépassant le cadre d’une banque coopérative de dépôts, seront réalisées. Sous l’impulsion de sa direction, le CDP entreprend une série d’opérations à risque dites « avances sur investissement », à savoir des prêts à des agents de change avec dépôts de titres en garantie. Ces pratiques suscitent les critiques de plusieurs personnalités socialistes dont Edouard Anseele qui y voit une atteinte aux principes élémentaires du socialisme. Ces opérations financières posent le problème de la compétence des administrateurs du CDP à les mener à bien. De leurs propres aveux, F. Degeyndt et Chèvremont, tous deux comptables de formation, manquent d’expérience et de compétences pour administrer le CDP. Le conseil d’administration est certes représentatif des différentes branches du mouvement socialiste mais il manque de spécialistes financiers. Joseph Chèvremont résume la situation par ces mots : beaucoup de bonnes volontés mais peu de banquiers. L’appel aux compétences du sénateur socialiste et banquier privé, Albert François*, et de son conseiller, Malbecq, un financier douteux, aggravera les risques encourus par les opérations d’avances sur nantissement.

En plus de ces problèmes de compétences, les multiples fonctions exercées par Joseph Chèvremont à partir de 1925 accentuent les difficultés de contrôle de gestion du CDP. « Extraordinaire cumulard », selon l’expression de Guy Van Themsche, Chèvremont remplit simultanément pas moins de six mandats dans les organisations coopératives, sans parler de ses activités politiques.
Promoteur d’une coopérative de production à caractère national (Congrès de Gand, 1924), il devient administrateur délégué de la Société générale coopérative de production en 1925, qui reprend les installations de l’Union coopérative liégeoise à Micheroux (aujourd’hui commune de Soumagne, pr. et arr. Liège). Joseph Chèvremont préside également la coopérative, Les Campagnards socialistes belges, de Tihange (aujourd’hui commune de Huy, pr. Liège, arr. Huy) et déploie une forte activité en faveur des coopératives agricoles au sein de la FSCB. Dès lors, il ne peut consacrer que deux jours par semaine à la gestion du CDP.

Le poids écrasant des tâches de Joseph Chèvremont est présenté par Victor Serwy* comme une des explications des erreurs de gestion qui mèneront le CDP à la dissolution.
De 1928 à 1931, les créances et les placements douteux auxquelles s’ajoutent plusieurs opérations internes assez obscures conduisent le CDP à une perte de plus de dix-huit millions de francs. Le fait qu’une grande part du capital du CDP, près de 80%, n’aie pas encore été libéré rend impossible le recouvrement de ces pertes. La réaction de Chèvremont est relativement curieuse. Refusant de s’adresser aux coopératives et institutions socialistes qui composent le CDP, il se tourne vers la BBT. L’opération de sauvetage du CDP, dont il est un des principaux artisans sinon le véritable promoteur, consiste à céder la totalité des actifs et des passifs du CDP à la BBT. Si cette opération réalisée en juillet 1931 reçoit l’aval de Louis de Brouckère*, informé à titre personnel par Joseph Chèvremont, elle n’est pas l’objet d’une discussion au sein du POB. De 1931 à la dissolution de la BBT en 1935, la manœuvre est très controversée. Chèvremont, mis en cause en 1934, estime n’avoir enfreint aucune règle. Plusieurs personnalités opposées à l’opération comme les coopérateurs André Huyssens*, Frans Gelders* et Georges Hubin*, y voient la volonté d’écarter rapidement toute menace d’enquête sur la gestion du CDP.

Devenu vice-président de la BBT, Joseph Chèvremont participe encore à l’administration de deux sociétés : Sarga, entreprise de fabrication de soie artificielle, et Belgestim, société de gestion d’immeubles, deux investissements particulièrement malencontreux de la BBT. Il est également commissaire à la Société nationale des chemins de fer vicinaux. Sa crédibilité au POB sombre en même temps que la BBT, fragilisée par le fait qu’une grande partie de son capital n’ait pas encore été libéré et par sa mise en liquidation en 1936. Chèvremont abandonne alors toute activité coopérative et toute activité politique.


Le mandataire politique

Sur le plan politique, le rôle de Joseph Chèvremont ne semble pas avoir été particulièrement notable. Élu conseiller communal en 1921, il est bourgmestre de Chênée de 1921 à 1936, année où il essuie un échec électoral et abandonne la politique. Bien qu’il ait participé à la réforme des statuts de la Fédération liégeoise du POB où il représente l’Union coopérative en 1919, il ne semble pas y avoir joué un rôle important. Sa mort passe relativement inaperçue dans les rangs socialistes, ce qui renforce l’impression que la faillite des organisations bancaires socialistes ait entraîné avec elle la fin de la carrière politique de Joseph Chèvremont.

Veuf de Claire Gehet et père de deux enfants, Joseph Chèvremont s’éteint en septembre 1955 à Liège, à l’âge de 75 ans. Il est inhumé au cimetière de Robermont (commune de Liège, pr. et arr. Liège) après des funérailles civiles. Il est titulaire du grade d’Officier de l’ordre de Léopold et de plusieurs autres distinctions honorifiques.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article142357, notice CHÈVREMONT Joseph. par Jean-Paul Mahoux, version mise en ligne le 12 octobre 2012, dernière modification le 16 juillet 2021.

Par Jean-Paul Mahoux

ŒUVRE : Création d’un comptoir national de dépôts et de prêts, Congrès de l’Office coopératif de Gand, 31 août-1er septembre 1919, s.l., (1919) – « La femme et la coopération », L’Action féminine, Bruxelles, 1924, p. 42-51 – Concentration des épargnes ouvrières, Bruxelles, mai 1925.

SOURCES : SERWY V., La coopération en Belgique, t. IV : La vie coopérative. Dictionnaire biographique, Bruxelles, 1952, p. 111 – WITTE E., DE PRETER R. (dir.), Histoire de l’épargne sociale à travers l’évolution de la banque Codep et de ses prédécesseurs, Louvain-Bruxelles, 1989 – LEFURET, Cinquante années de politique agraire, Bruxelles, 1936 – DISPA Y., La Fédération liégeoise du Parti ouvrier belge 1918-1940, Liège, 1982 – LEGROS H., « Les structures nationales de la coopération socialiste », Revue belge d’histoire contemporaine, t. XXII, 1-2, 1991, p. 77-127 – TROCLET L., Xe anniversaire de l’Union coopérative de Liège, Liège, 1928 – Le Peuple, 23 septembre 1955, p. 3 – AMSAB, Biografische materiaal.

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