MUGNIER Jacques

Par Odile Fournier, Victor Feldmann, François Igersheim

Né le 18 octobre 1923 à Mulhouse (Haut-Rhin), mort le 6 novembre 1998 à Mulhouse ; cadre du textile haut-rhinois (Mulhouse) ; militant CFTC puis CFDT, militant familial et social (APF, coopératives, logement) ; expert de gestion d’entreprises, d’animation économique et sociale ; élu municipal PS.

Jacques Mugnier
Jacques Mugnier

D’une famille de cadres du textile (père secrétaire général de l’entreprise Schaeffer), Jacques Mugnier fit des études de droit à Paris et fut actif à l’association des Étudiants catholiques. Entré au séminaire de la mission de France à Issy-les-Moulineaux en 1945, il travailla comme ouvrier métallurgiste dans la région parisienne, avant de s’installer à Mulhouse, en 1950.

Jacques Mugnier entra chez Schaeffer SA, où étaient déjà employés Robert Moussay, Auguste Landry, Frédo Krumnow, Pierre Kimmel, Jean-Pierre Tresch. Certains d’entre eux étaient également militants de l’Action catholique ouvrière (ACO). Mugnier fit partie également des cercles chrétiens « œcuméniques » et des « Intellectuels Chrétiens ». Le « groupe » de Schaeffer, que l’on retrouvait aussi dans le Comité d’entreprise de Schaeffer et l’équipe dirigeante de la CFTC Textile, fut la pépinière de plusieurs entreprises associatives d’avenir, qui tentaient de remédier aux difficultés de l’après-guerre et aux crises de la reconversion industrielle. Mugnier participa à l’association « Entraide par les jeunes », qui dans les chantiers de rénovation des logements taudifiés ou les distributions de bois de chauffage puis l’hébergement des personnes sans abri voulaient confier ces tâches aux intéressés eux-mêmes, dépassant le paternalisme et l’assistanat. Dès les années 1950, Mugnier s’intéressa à l’action organisée des consommateurs. Le CE de Schaeffer fonda avec les militants APF l’organisation de consommateurs ORCO à laquelle se ralliaient petit à petit les CE des firmes mulhousiennes puis la CODEF (Coopérative de distribution et d’équipement familial), que Mugnier présida de 1962 à 1970. Il cita souvent la formule suivante : « consommateur tu as le pouvoir mais tu ne le sais pas ». L’ORCO se transforma ultérieurement en Chambre de Consommation d’Alsace.

Jacques Mugnier soutint également la création de centres sociaux gérés par les usagers. Ce sont les APF (Associations populaires familiales) qui en eurent d’abord l’initiative : ces associations développaient des actions dans tous les domaines de la vie quotidienne des familles du monde ouvrier. Avec Frédo Krumnow et Odile Huber, Robert Baum conçut le « prototype » de cette gestion par les usagers : le centre social Jean Wagner vit le jour en 1964, grâce au soutien de la CAF, ralliée à la formule (elle était d’abord pour la gestion directe). Il y eut ensuite Bourtzwiller. Et, dans le quartier Bel Air, Jacques Mugnier contacte Roger Schneider, jeune militant de l’Aide aux Sans Abris qui habita le quartier, pour l’encourager à s’engager dans l’association des habitants de Bel Air et promouvoir ainsi un autre centre social géré par les usagers. Le centre social Bel Air fut construit en 1967. Le conseiller municipal Charles Stoessel (MRP) ami de Mugnier et Schneider qui avait également été membre du groupe de Intellectuels chrétiens, contribua à mettre en place le CMAAS (Conseil Mulhousien des Associations d’Aide Sociale) pour coordonner les actions et soutenir les innovations : il fut intéressé par l’initiative, et le CMAAS soutint en effet ces réalisations et fit le lien avec la municipalité. Peu à peu, l’ensemble des centres sociaux du Haut Rhin fonctionna selon cette logique.

Mais dans un Haut-Rhin frappé par une crise du textile extrêmement grave, l’activité de Jacques Mugnier se situa principalement dans le domaine du développement et l’expansion économiques. En 1953, le président de la commission des finances du conseil général du Haut-Rhin, l’industriel haut-rhinois Jacques André (RPF) fonda le Comité d’action pour le progrès économique du Haut-Rhin (CAHR) qui fut reconnu en 1954 comme Centre régional de productivité et en 1955 comme Comité d’expansion économique. Le CAHR développa son action selon les axes de la politique de planification régionale définie alors par Edgar Faure et Pierre Pflimlin en 1954-1955 : banques régionales d’investissement (SADE), solutions au déficit d’immobilier industriel, enfin formation professionnelle et qualification, développement de la productivité. Alors que Moussay y développait les pôles de la formation professionnelle et permanente, Mugnier se concentra sur l’expertise économique et l’action sociale. Il avait été désigné par l’Union départementale CFTC présidée par le conseiller général et député mineur Henri Ulrich (MRP), et dont le postier François Staedelin était secrétaire, au Conseil du CAHR. Le CAHR associait ou était proche de nombreux services d’animation économique : Formation permanente, investissement immobilier industriel (SIHR) et d’investissement (SADE) et ses animateurs (une vingtaine de cadres et d’employés) sont membres ou proches des organisations syndicales. La CFTC puis CFDT participa à l’opération, mais souhaita qu’elle s’inspire, déclara J. Mugnier, « d’un esprit de commando qui réunit des hommes choisis par celui qui confie la mission, par une action ponctuelle sur des objectifs précis et limités, dont la gestion est laissée à d’autres, une fois qu’elle est mise en route » (entretien avec J. Mugnier 1985, note au BR CFDT Alsace). La CFDT et Mugnier se plaignirent tout au long de la période de la tendance de ces organismes à devenir des conseils de notables élus, anxieux de conserver leurs pouvoirs et incapables de surmonter leurs rivalités pour agir efficacement.

Jacques Mugnier présida pendant de longues années la Commission économique de l’Union départementale CFTC puis CFDT du Haut-Rhin. Mugnier était entré en 1959 au bureau de l’Union départementale CFTC. Il fit partie des militants CFTC de « Reconstruction » qui prirent part à la redéfinition de la mission de la Confédération et à sa transformation en CFDT. Il fit ainsi partie du petit groupe de militants et permanents autour de Théo Braun, ancien vice-président de la CFTC nationale, qui après le congrès d’Issy les Moulineaux de 1964 et sans trop de heurts fit adhérer la CFTC alsacienne à la CFDT en 1965. Il participa à toutes les réunions stratégiques de secrétaires et de permanents, et en particulier à celle du 9 novembre 1964 à Strasbourg qui décida de la marche à suivre. Il prit part à la réflexion de la direction de la Fédération Hacuitex, dont Krumnow* était devenu secrétaire général en 1960 ; elle conduisit à la prise de position confédérale pour la planification démocratique et le socialisme autogestionnaire en 1968. Jacques Mugnier représenta la CFDT à la CODER Alsace. Il participa à de nombreuses commissions du Commissariat général au Plan. La réflexion collective était alors dominée par le problème de la reconversion, comme en témoigne l’insistance mise sur les problèmes de formation, souci que partageaient nombre de régions de vieille industrie en France. La CFTC du Haut-Rhin sous l’impulsion de ses syndicalistes du textile, souhaitait que les ASSEDIC, créés en 1958 à la suite d’un accord national entre le CNPF, et les confédérations FO et CFTC et CGC, puissent participer à la relance d’entreprises liquidées par la mauvaise gestion patronale, y compris par la création de SCOP. La caisse haut-rhinoise de l’Assedic est alors dirigée par un ancien de chez Schaeffer, Kimmel. La CFTC nationale se désolidarisa de cette demande, et l’expérience désastreuse de la coopérative ouvrière d’Oberbruck (reprise d’une entreprise textile) incita à la prudence dans ce domaine (1964-1965).

Jacques Mugnier était alors lancé dans un travail de lobbying, pour obtenir une adaptation de la législation pour les entreprises en difficulté et leurs salariés. À ce moment-là, il était entré à plein temps au Bureau régional d’entreprise et de gestion (BREG), organisme de gestion de consultation et d’audit, auquel pouvaient s’adresser les Comités d’entreprise, fondé en 1965 par la SADE (Société alsacienne de développement économique) pour faire du conseil de gestion et dirigé par un autre participant du cercle des « Intellectuels chrétiens », venu du scoutisme protestant, ancien ingénieur chez DMC (que dirigeait son oncle), François Schoen. Le BREG fut dirigé en dernier lieu par Gérard Stumbé*.

En 1971, avec la CFDT qui avait pris l’initiative de l’opération, Mugnier soutint la tentative du président du conseil général du Bas-Rhin, André Bord, de création d’une nouvelle Agence régionale de développement, l’ADIRA, mais cette tentative échoua à nouveau devant les conflits entre institutions et élus bas-rhinois et haut-rhinois. La CFDT se retira des organismes délibératifs des comités d’expansion et refusa de siéger au Conseil économique et social d’Alsace créé par la loi du 1972 où la législation n’accordait qu’un strapontin aux organisations syndicales.

En 1981, Jacques Mugnier fut engagé dans la création et l’animation d’une antenne alsacienne de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ACTAL et ANACT, 1981), et intervint comme consultant dans de nombreuses entreprises de la région. Tout au long de ces années, il participa à la réflexion économique de la CFDT, qui s’engagea dans la planification et l’animation de l’économie régionale (Plans régionaux, Contrats de plan), bravant les scepticismes de tous bords et pariant sur cette action comme facteur d’attraction et de localisation. Il participa de même à la fondation de l’Association culturelle des Comités d’entreprise, IRCOS, avec siège à Mulhouse, mais qui s’étendit sur toute l’Alsace.

Sans s’engager dans la politique électorale, Jacques Mugnier avait pris part avec ses camarades aux entreprises du renouveau du vieux socialisme mulhousien, désormais rallié à la droite gaullo-pompidolienne (1965, Émile Muller*) : PSU, puis PS. Il fut nommé président de l’entreprise municipale de transports mulhousiens en 1989 (TRAM) qu’il quitta en 1992 quand il fut élu conseiller municipal de Mulhouse sur la liste PS de Jean-Marie Bockel.
Comme nombre d’autres militants de ce qu’on a appelé « ces réseaux chrétiens », Mugnier avait toujours conservé un enracinement dans sa foi chrétienne, y compris dans sa dimension institutionnelle. Il avait été en relations étroites avec les Jésuites de l’Action populaire et avait présidé le Centre Porte Haute qui organisait des conférences sur les problèmes d’actualité sociale et religieuse. Il avait participé à la redéfinition de la géographie ecclésiastique de Mulhouse dans les années 1990.
Il était marié et père de quatre enfants.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article142890, notice MUGNIER Jacques par Odile Fournier, Victor Feldmann, François Igersheim , version mise en ligne le 7 novembre 2012, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Odile Fournier, Victor Feldmann, François Igersheim

Jacques Mugnier
Jacques Mugnier

SOURCES : Archives de l’Union départementale CFDT du Haut-Rhin. — Archives de l’Union régionale Alsace CFDT. — Note historique de François Igersheim (et Jacques Mugnier) au Bureau de l’Union CFDT Alsace, L’implication de la CFDT Alsace dans le CAHR et l’ADIRA, 5 avril 1985. — Note de Victor Feldmann (CAHR à partir de 1956) sur Jacques Mugnier. 2011.— Odile Fournier, Les chemins de l’Innovation, l’analyse d’un processus de création collective par des militants de gauche et de tradition chrétienne à Mulhouse de 1945 à 1965, Mémoire 1989. — Odile Fournier, Changement ou continuité – un projet de transformation sociale élaboré à Mulhouse de 1945 à 1965 par des militants de gauche de tradition chrétienne, Mémoire de Maîtrise, 1990. — François Igersheim, Jean Lecuir, François Uberfill, De la CFTC à la CFDT 1964. L’évolution confédérale, l’adhésion de l’Alsace, Almémos Strasbourg 2005.

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