DOLLA Pierre, Jean, Ragassi [pseudonyme dans la Résistance : Azur]

Par Marc Giovaninetti

Né le 17 mars 1920 à Grasse (Alpes-Maritimes), mort à Nice le 15 février 1999 ; peintre en bâtiment, chauffeur routier puis taxi ; militant communiste des Alpes-Maritimes ; résistant JC, FTP et FUJP ; secrétaire fédéral et membre du comité national de l’UJRF, membre du bureau fédéral puis secrétaire fédéral du PCF ; conseiller municipal de Nice.

Pierre Dolla était le deuxième fils d’un couple d’immigrants piémontais établis à Grasse, dans le quartier Saint-Claude, où ils possédaient quelques terres tout en étant de condition sociale très modeste. Le garçon, bon élève, décrocha son certificat d’études en juin 1932, deux ans avant l’âge prévu, grâce à une fausse déclaration que lui permettaient sa grande taille et son développement précoce au moment de son inscription. Dès le mois de juillet de ses douze ans, il commença à travailler comme apprenti peintre en bâtiment dans sa ville, mais l’entreprise ayant fermé, il enchaîna ensuite des petits boulots pour éviter le chômage, commis-épicier, ouvrier saisonnier dans une parfumerie, puis à nouveau apprenti peintre. À partir de juin 1936, il trouva des emplois dans différentes entreprises, alternativement dans le bâtiment comme peintre ou dans la parfumerie, à Grasse ou à Cannes, entrecoupés de courtes périodes de chômage, jusqu’à son incorporation à l’armée en juin 1940.

Pierre Dolla avait adhéré aux Jeunesses communistes dans sa ville de Grasse en 1937, et fut bientôt membre du comité fédéral. L’année suivante, il rejoignait le Parti communiste. Il fit l’essentiel de son éducation en autodidacte, car sa famille n’était pas du tout politisée à gauche.

Il fut affecté dans l’artillerie coloniale à Nîmes, passa l’été 1940 parmi les 150 000 hommes regroupés au camp des Garrigues, tomba gravement malade, puis fut muté dans un Chantier de Jeunesse pétainiste en septembre. Il fut démobilisé fin janvier 1941, et trouva un emploi de peintre dans une entreprise cannoise.

À partir de l’été 1941, il participa à la reconstitution du Parti communiste dans la clandestinité, après la fondation du Front national de lutte pour la Libération de la France, en assurant la liaison avec la direction de la région de Grasse. Le 26 novembre 1941, il fut arrêté chez lui par les policiers français de la brigade spéciale, comme dix-sept autres responsables communistes du département. Il subit 48 heures d’interrogatoire musclé au commissariat de Nice, puis fut transféré de la prison de Nice à celle du Fort Saint-Nicolas à Marseille. Les conditions de détention étaient très éprouvantes, froid glacial, nourriture immonde, couchés à même le sol. Leur groupe comparut devant le tribunal spécial du 13 au 15 janvier 1942, défendu par Maître Moro-Giafferi*. Dolla fut condamné à cinq ans de prison, certains jusqu’à vingt ans de travaux forcés, aggravés pour lui de 20 ans de privation des droits civiques et civils (cette dernière mesure l’empêchant de se marier).

Le 11 février, une trentaine de prisonniers communistes plus quelques droits communs furent acheminés en train de Marseille, via Toulouse, jusqu’aux prisons militaires de Bergerac et de Mauzac en Dordogne.
Ils firent leur entrée au camp de Mauzac enchaînés par trois, lui avec ses camarades Charles Maïssa, ténor à l’opéra de Nice, et Alexandre Manni, un agriculteur de Vence. Ils retrouvèrent dans ce camp de nombreux autres militants de renom, communistes ou proches de ce parti, Jean Cassou*, Jean Pierre-Bloch*, Boris Taslitsky*, et surtout son camarade et ami Louis Odru*, l’animateur des JC des Alpes-Maritimes… Pendant les deux ans de détention qui allaient suivre, il fut un des piliers de l’organisation communiste clandestine du camp.

Le 7 juin 1944, il réussit à s’échapper à la faveur de la spectaculaire évasion collective des trente-trois détenus communistes, préparée en liaison avec la Résistance locale. Dolla avait la responsabilité militaire pour l’ensemble des détenus. Rejoignant un groupe de combat FTP, celui que ses camarades connaissaient sous le pseudonyme d’Azur, en référence à ses origines géographiques, fut blessé dès le début du mois de juillet. Une fois rétabli, le commandant Azur, membre de l’état-major régional, fut l’un des organisateurs de l’opération de libération des quatre-vingt-sept détenus de la prison de Bergerac dans la nuit du 30 au 31 juillet 1944.

À la Libération, il dirigea la Jeunesse communiste en Dordogne, la représenta au sein des Forces unies de la Jeunesse patriotique (FUJP) par lesquelles les JC espéraient unir toute la jeunesse résistante, avant de rejoindre Nice en novembre, pour y exercer les mêmes responsabilités dans son département d’origine.

Ses mérites de résistant lui valurent plusieurs décorations : la Croix de Guerre avec étoile en 1946, la Croix du Combattant volontaire de la Résistance en 1953, la Médaille de l’Internement politique en 1956, la Croix du Combattant volontaire 1939-1945 en 1969, la Médaille militaire en 1978, la Médaille des Évadés en 1986, la Légion d’Honneur en 1991, au titre d’ « ancien résistant particulièrement valeureux ». Par contre, les sévices et les conditions de détention qu’il avait subies laissèrent des séquelles physiques qui lui valurent d’être pensionné à 85 % à partir de 1984.

Le 24 mars 1945, Pierre Dolla épousa Victoria Morello, surnommée Vivi, qui était déjà sa fiancée depuis sept ans. Elle lui avait rendu visite dans sa prison de Mauzac en compagnie de sa future belle-mère, et les deux femmes avaient sorti à leur insu plusieurs lettres cachées dans une bouteille thermos. Le couple eut un fils, Jean-Paul, qui devint instituteur dans les Alpes-Maritimes, et militant bénévole engagé au sein de la Mutualité française.

Dès son retour sur la Côte d’Azur, Pierre Dolla occupa des responsabilités importantes comme cadre communiste de son département. Il représenta les jeunes au sein du Comité départemental de Libération (CDL). Lors de la création de l’UJRF (Union de la Jeunesse républicaine de France) en remplacement des JC en mars 1945, il en devint secrétaire fédéral, et siégea jusqu’au congrès d’août 1946 au comité national de l’organisation présidée par Raymond Guyot* et dirigée par Léo Figuères* et André Leroy*. Il intégra le bureau fédéral du Parti communiste des Alpes-Maritimes, et après la mise à l’écart des deux secrétaires Paul Maertens* et Ralph Konopnicki* en juillet 1946, il fut lui-même promu au secrétariat fédéral qu’il occupa avec Roger Gastaud et Jean-Paul Comiti*. Mais les hommes forts du département, pour le PCF, restaient les deux députés Virgile Barel* et Henri Pourtalet*.

En avril 1945, pour les élections municipales, il fut présenté à Nice sur la liste dirigée par Virgile Barel, à qui la mairie échappa après l’échec de la fusion des listes avec les socialistes. Six communistes étaient élus, dont Pierre Dolla. Il fut réélu en octobre 1947, toujours derrière Barel, en quatrième position sur la liste qui obtint douze élus au conseil qui siégea jusqu’en avril 1953.
Pour les législatives du 2 juin 1946 à la deuxième assemblée constituante, il fut placé en cinquième position à la faveur du départ d’un militant initialement pressenti sur la liste communiste dirigée par Barel et Pourtalet, les deux députés sortants, qui furent seuls réélus. Le processus électoral se reproduisit à Nice avec les mêmes candidats et les mêmes résultats (mais un gain de voix de 4 %), pour l’élection à l’Assemblée nationale du 10 novembre. Les listes communistes n’étaient dépassées, de quelques milliers de voix, que par celles menées par Jean Médecin.

Pierre Dolla représenta encore son parti pour les élections générales de mars 1949 dans le 4e canton de Nice.

Mais bientôt, Pierre Dolla fut écarté à son tour du secrétariat fédéral, au début de la Guerre froide, comme l’avaient été ses prédécesseurs. Il lui était apparemment reproché de ne pas être suffisamment docile avec la ligne politique. Par la suite, il devait souvent se montrer très critique vis-à-vis des dirigeants communistes français qu’il jugeait trop soumis aux volontés de Moscou, y compris, sur le tard, quand Georges Marchais* était secrétaire général. Cette déconvenue ne l’empêcha pas de rester jusqu’au bout membre de son parti, et en excellents termes avec beaucoup de dirigeants, comme son ami Louis Odru, installé en région parisienne, ou Virgile Barel, qui le soutint lors de son éviction tout en restant le « patron » du département. Il fut sollicité pour la garde d’honneur de ce dernier, lors de son décès en 1999.

À partir de 1948, Pierre Dolla dut reprendre une activité professionnelle : ce fut chauffeur routier. Dans les années 1950, il partait parfois pour des voyages d’une quinzaine de jours, puis conduisait quotidiennement un énorme camion-citerne de 22 000 litres d’essence entre Nice et la Seyne-sur-Mer, à travers l’Estérel, l’autoroute n’existant pas encore. Pour améliorer sa vie de famille, il opta ensuite pour la profession de chauffeur de taxi. À ce titre, il fut pendant de longues années président du syndicat indépendant des taxis de Nice (la Chambre syndicale des maîtres cochers et chauffeurs de taxi). Il dut s’interrompre en 1974 suite à un malaise cardiaque, et après une période de convalescence, il travailla encore quelques années à la pharmacie mutualiste de Nice, présidée par un de ses camarades, avant de prendre sa retraite.
Pierre Dolla fut aussi jusqu’à la fin de sa vie un des plus actifs dirigeants départementaux de l’ANACR, membre éminent du comité niçois, dont il refusa néanmoins la présidence. En 1996, il avait remis au Centre de Documentation et de Recherche sur la Résistance et la Déportation les documents qu’il avait conservés relatifs à son arrestation, son procès et son internement, ainsi qu’un pistolet qu’il avait gardé du maquis.

Sa droiture, son franc-parler et sa grande sensibilité lui assurèrent l’estime et l’affection de ses camarades niçois jusqu’à sa mort à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Son épouse Victoria, qui fut pendant longtemps standardiste au siège du journal communiste Le Patriote, tout en gardant sa foi chrétienne, décéda le 28 janvier 2012.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article143729, notice DOLLA Pierre, Jean, Ragassi [pseudonyme dans la Résistance : Azur] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 18 janvier 2013, dernière modification le 21 décembre 2012.

Par Marc Giovaninetti

SOURCE : « Pierre Dolla nous dit », Nos Lendemains (organe des FUJP des Alpes-Maritimes), 23 novembre 1944. — L’Avant-Garde, n°32, 6 avril 1945. — L’Aurore du Sud-Est, vendredi 27 avril 1945 ; dimanche 12 et lundi 13 mai 1946. — Pierre Dolla, « Souvenirs du camp de Mauzac », L’Écho du Centre, 16 août 1984. — « Pierre Dolla, chevalier de la Légion d’Honneur », Patriote-Côte d’Azur, 14 juin 1991 ; André Odru, « Pierre Dolla : la Résistance perd l’un des siens », Patriote-Côte d’Azur, 19 février 1999. — Le Partisan, avril 1999. — Guy Penaud, Histoire de la Résistance en Périgord, Fanlac, Périgueux, 1985. — Martial Faucon, Francs-Tireurs et Partisans français en Dordogne, La Lauze, Périgueux, 2006. — Le Parti communiste et ses militants dans la Résistance dans les Alpes-Maritimes, Féd. des A.-M. du PCF, 1974. — Les Amis de la liberté, Dictionnaire historique et biographique du communisme dans les Alpes-Maritimes (XXe siècle), éd. Book-e-book, 2011. — Virgile Barel, Cinquante années de luttes, Ed. sociales, Paris, 1966. — Raphaël Konopnicki, Camarade Voisin, Jean-Claude Gawsewitch Ed., Paris, 2008. — État civil de Grasse. — Archives familiales de Jean-Paul Dolla. — Entretiens avec Michèle et Roger Ranoux, 2011 ; précisions de Jean-Paul Dolla, 2012.

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