BOYER Antide [BOYER Antoine, Jean-Baptiste, dit]

Par Justinien Raymond

Né le 25 octobre 1850 à Aubagne (Bouches-du-Rhône), mort le 23 juillet 1918 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; ouvrier, employé, puis comptable ; militant socialiste et homme de lettres ; député (1885-1909), puis sénateur (1909-1912), maire d’Aubagne de 1888 à 1892.

Antide Boyer
Antide Boyer
Assemblée nationale

Antide Boyer était le fils d’un ouvrier potier. À l’âge de huit ans, dans son bourg natal, il travaillait dans la poterie de ses deux oncles. Il y gagnait douze sous par jour quand il la quitta à l’âge de quinze ans. Un court passage dans une école dirigée par un prêtre le fit remarquer et le conduisit pour trois ans au petit séminaire de Marseille. Il y devint bon latiniste, mais ne manifesta pas de vocation religieuse.

Son père mort, il dut renoncer aux études pour gagner sa vie. Il entra au PLM, y fut surnuméraire, homme d’équipe, et enfin lampiste à la gare de Saint-Martin de Crau. Il continua à s’adonner à la lecture et à l’étude et étonna son supérieur par sa capacité de lire Tite-Live en latin et de la traduire en provençal. Il semble l’avoir fait avec fruit si l’on en juge par son ascension sociale et par la culture qu’il se donna. Quelque temps employé aux chantiers des Messageries maritimes de La Ciotat, puis dans une huilerie de Marseille, l’ancien petit ouvrier potier accéda à une profession libérale et vécut de travaux de comptabilité commerciale.

À la fin de l’Empire, la vie politique renaissante l’attira. En 1869 et en 1871, il soutint la candidature de Gambetta dans les Bouches-du-Rhône et se mêla aux milieux républicains marseillais. On dit qu’il soutint la Commune de Marseil mais nous n’avons pas de sources.Mais son origine sociale et son expérience de la vie ouvrière le portèrent vers le mouvement socialiste. Antide Boyer fut parmi les vingt-quatre délégués des groupes ouvriers de Marseille au congrès qui se tint dans cette ville du 20 au 31 octobre 1879. Il n’y joua pas un rôle déterminant au cours des débats
même s’il fit un discours emprunt de philosophie politique et même de droit, mais se rangea parmi la majorité collectiviste et révolutionnaire qui s’en dégagea et se constitua en parti ouvrier. A la fin du congrès, c’est lui qui proposa au nom de ses collègues que le prochain congrès ait lieu au Havre. Il assista aux congrès suivants du Havre (novembre 1880) et de Saint-Étienne (septembre 1882). Sa collaboration à d’éphémères feuilles locales fit connaître son nom et contribua à lui assurer le succès dès son entrée dans l’arène électorale. Il avait créé en 1879 un "groupe des jeunes" composé des jeunes talents et d’esprits indépendants. En mai 1884, le quartier populaire de la Belle-de-Mai porta Antoine Boyer « candidat socialiste ouvrier » au conseil municipal de Marseille qui en fit un adjoint au maire.
Il est alors décrit comme un homme à l’allure farouche, à l’air sombre avec une figure applatie, les cheveux hérisés. Il prte des binocles souvent campés sur son nez en trompette. Ses yeux s’arrondissent et roulent un peu effarés. (Touwoubé Wissi, p. 58).

Les groupes socialistes se multipliaient alors dans la grande cité provençale. Les luttes très vives qui les opposaient, comme partout en France, s’avivaient du flirt de quelques-uns avec la démocratie radicale animée par Leydet, Camille Pelletan et le député Peytral. Dans l’imbroglio politique marseillais, Antide Boyer évolua avec une habileté consommée. Sans rompre ouvertement avec le guesdisme de ses débuts, il cueillit les fruits de l’alliance avec les radicaux.

Aux élections législatives de 1885, face à la liste opportuniste de Rouvier et à une liste conservatrice, face aussi à une liste purement socialiste de Jules Guesde*, Cadenat et Lombard qui recueillit de 552 à 850 voix, Antide Boyer fut élu comme socialiste avec Cl. Hugues sur la liste radicale-socialiste de Leydet et Pelletan où il avait été porté non sans protestations de la part des radicaux. Sur 139 346 inscrits et 93 426 votants, il passa le dernier, au deuxième tour, le 18 octobre, avec 52 593 voix. Il fut réélu en 1889 au second tour par 6 551 suffrages contre 4 367 au candidat opportuniste Gairard, sur 11 440 votants, dans la 5e circonscription de Marseille qui le nomma à nouveau, le 20 août 1893 et le 8 mai 1898. En 1893, Boyer triompha d’Eugène Rostand, le père du poète, l’un des plus notables représentants de la bourgeoisie marseillaise. Il fut réélu, le 27 avril 1902 et le 6 mai 1906, dans la 6e circonscription qui, comme l’ancienne 5e, englobait Aubagne dont il fut maire de 1888 à 1892. Le corps électoral lui restait fidèle, bien qu’il eût été mêlé au scandale de Panama. Le 12 août 1893, La Marseillaise du Midi attaqua en Boyer « l’obligé d’Arton », « le seul député ouvrier figurant au procès ». Il reconnut lui-même avoir emprunté 3 000 francs à Arton, mais déclara l’avoir remboursé partiellement avant sa mort (Arch. Dép. M 2 III. 52) et, lors de la campagne de 1898, il argua de l’acquittement judiciaire dont il avait bénéficié. Il devait sa solide implantation politique à son éloquence aisée et familière, au souci qu’il avait des intérêts matériels de ses mandants. « Il a fait des fontaines dans tout Aubagne, disait-on ; il a amené l’eau partout, alors les paysans n’ont d’amitié que pour lui » (M. Barrès. Cahiers, t. V, p. 246). Il devait son enracinement à « son caractère serviable », à « sa connaissance extrême des mœurs politiques de ce pays », confiait en 1902 le préfet des Bouches-du-Rhône qui ajoutait : « Il est d’autant plus inattaquable qu’il est personnellement soutenu par un certain nombre de patrons et industriels appartenant à l’opinion conservatrice » (Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 2 III 538).

Le 25 janvier 1909, il donna sa démission de député après son élection le 3 janvier au siège sénatorial rendu vacant par la mort de Victor Leydet. Au renouvellement de la série A, le 7 janvier 1912, il fut battu mais ne renonça pas à la vie parlementaire. En 1914, comme républicain-socialiste, il disputa à F. Bouisson, le siège de député qu’il lui avait abandonné en 1909 : il n’obtint que 1 294 voix contre 8 613 à Bouisson et 6 239 au candidat de droite.

Élu en 1885, comme caution ouvrière à une liste radicale, Antide Boyer, au scrutin uninominal de 1889, signa, comme « candidat socialiste », une profession de foi d’inspiration plus radicale que socialiste. Il condamna « la politique d’aventures et des expéditions lointaines », demanda la « révision de la Constitution par une Constituante », la « suppression du Sénat », la « séparation de l’Église et de l’État », la « suppression du budget des cultes, de l’ambassade au Vatican », le « service militaire égal pour tous et ramené à trois ans », la « suppression progressive des contributions indirectes et des octrois », l’« impôt progressif sur le revenu ou sur le capital », la « suppression des privilèges et monopoles », l’« application complète de la laïcité de l’enseignement », l’« instruction secondaire et supérieure gratuite », l’« enseignement professionnel industriel et agricole », la « journée de huit heures ». Ses professions de foi ultérieures, inspirées du même état d’esprit et signées simplement : « Antide Boyer, député sortant », reprenaient les mêmes revendications quand elles étaient encore d’actualité ou des revendications du même ordre. Mais si le parlementaire ne se distinguait guère d’un élu de la démocratie radicale, le militant resta longtemps étroitement mêlé aux luttes politiques et sociales du prolétariat marseillais. Le 1er mai 1890, il prit la tête de la manifestation ouvrière et d’une délégation à la Préfecture. Il fut arrêté le 1er mai 1891, en tête du cortège ouvrier qu’il conduisait vers la mairie, pour être bientôt relâché faute de délit caractérisé.

En 1885, Antide Boyer constitua à l’extrême gauche de la Chambre un petit « groupe ouvrier » avec Clovis Hugues, élu avec lui et dans les mêmes conditions, avec Basly et Camélimat, députés de Paris, et Planteau représentant de la Haute-Vienne. Dans les législatures suivantes, il appartint au groupe socialiste dans lequel se retrouvaient le plus souvent les élus de toutes tendances. Quand les divisions survinrent, il demeura parmi les guesdistes, mais, en juin 1899, lors de la constitution du cabinet Waldeck-Rousseau avec la participation de Millerand dénoncée comme contraire à une saine tactique socialiste par le POF, le PSR et l’AC, Antide Boyer entra dans l’autonomie avec la fédération des Bouches-du-Rhône. Avec la plupart des élus socialistes du Midi, attachés à la démocratie et à l’Union des gauches, il vota en faveur du cabinet de Défense républicaine comme les amis de Jaurés.

En un temps où les frontières entre groupes socialistes restaient mouvantes, il parut encore aux congrès nationaux du POF à Marseille (1892), Lille (1896) et à Épernay (1899) où, comme représentant du groupe de La Ciotat, il défendit sans succès son point de vue. Il se sépara encore du POF au premier congrès général socialiste de la salle Japy (1899) où il vota pour la participation bien que porteur du mandat du groupe guesdiste de La Ciotat en même temps que de celui de la 5e circonscription de Marseille. Quand les guesdistes quittèrent le deuxième congrès général des organisations socialistes françaises de la salle Wagram (28-30 septembre 1900), Antide Boyer ne les suivit pas et représenta sa fédération au congrès de Lyon (26-28 mai 1901). En 1902, il fut encore l’élu d’une fédération unie et autonome. Celle-ci ne tarda pas à se scinder en trois tronçons, des groupes la désertant pour rejoindre, les uns, le Parti socialiste de France constitué à Ivry-sur-Seine (3 novembre 1901), les autres, le Parti socialiste français organisé à Tours en mars 1902. Boyer se rangea parmi ces derniers et figura, à la Chambre, parmi les trente-sept membres du groupe parlementaire jauressiste avec lequel il soutint fidèlement le cabinet Émile Combes. Il n’assista pas au congrès d’unification des trois fédérations des Bouches-du-Rhône à Salon le 30 juillet 1905, laissa planer un doute sur son attitude définitive jusqu’au lendemain des élections de mai 1906. En février 1907, il rompit ouvertement avec la SFIO, compta parmi les vingt-quatre députés socialistes indépendants aux côtés d’A. Briand, A. Millerand et René Viviani. Il entra dans le « Parti socialiste français », constitué au congrès de Lyon (31 mars-1er avril 1907).

L’activité parlementaire d’Antide Boyer porta sur les problèmes que ses professions de foi soumettaient au corps électoral. Ses propositions les plus notables tendirent à rétablir le scrutin uninominal (15 octobre 1889) à créer des caisses ouvrières de secours contre la maladie, les accidents et la vieillesse (23 novembre 1889), à organiser l’arbitrage international (24 mars-1890), à réduire la durée du service militaire (24 janvier 1901) à réviser les lois constitutionnelles (10 juillet 1902), à supprimer les conseils de guerre (14 octobre 1902). Le 17 mars 1906, il présenta un rapport sur la création du service des chèques postaux. Outre de nombreuses interventions annuelles dans les discussions sur les budgets de la Guerre et des Affaires étrangères, des Cultes et de l’Intérieur, des Finances, du Commerce et de l’Industrie et un discours à propos du monopole des allumettes (23 novembre 1889), il se manifesta, à son entrée au Parlement, lorsque des grèves ouvrières y trouvaient un écho : ainsi sur les événements de Decazeville (11 février, 13 mars et 10 avril 1886). Le 14 mars 1889, il s’opposa aux poursuites contre les députés membres de la Ligue des Patriotes et s’abstint, le 4 avril, sur le projet de poursuite contre le général Boulanger.

Comme beaucoup de libéraux, au siècle dernier, Antide Boyer se passionna pour la Grèce aux prises avec les Turcs. Il ne se contenta pas de lui manifester sa sympathie au cours des débats parlementaires suscités par la question d’Orient. Pendant les vacances de l’été de 1897, il prit l’épée au service de l’Hellade, s’enrôla dans les rangs de la petite brigade de Ricciotti Garibaldi, combattit comme lieutenant contre les Turcs à la bataille malheureuse de Doniokos en Thessalie (18 mai 1897) et, quelque temps après, fut blessé et promu capitaine au cours de la défense du défilé de la Furka. Il étendait au berceau de la civilisation méditerranéenne l’amour qu’il portait à sa Provence natale. À vingt ans il appartenait à un groupe folklorique « Le Pontique », fonda plus tard la « Société des Troubaïres » et enfin les « Francs Provençaous », anima la Revisto dei Troubaïres dans laquelle il étudia et défendit la langue provençale authentique, populaire, patoisante, contre celle des Félibres qui lui paraissait artificielle et aristocratique.

Antide Boyer ne s’en tint pas à un régionalisme de salons littéraires. Il prôna sur tous les plans, économique, politique, administratif et universitaire, une autonomie propre à assurer, selon lui, la meilleure sauvegarde des intérêts locaux et le libre épanouissement de la personnalité de chaque province. De 1893 à 1902 notamment, il proposa à plusieurs reprises au Parlement, la création de ports francs, statut qu’il préconisa toujours pour Marseille et dont il souhaitait le bénéfice pour tous les ports.

Ses échecs de 1912 et de 1914 le confinèrent dans son activité de paladin des lettres provençales qu’il mena avec passion sinon toujours avec méthode. Elle témoignait des curiosités de son esprit, mais la guerre, dont il ne vit pas la fin, allait restreindre la portée d’un combat que l’évolution avait déjà condamné à être sans espoir. Il s’y adonna cependant avec la sécurité que lui valait la longue et heureuse carrière politique embrassée pour une cause qui n’était plus la sienne. Antide Boyer compte parmi les quelques élus ouvriers qui, partis les premiers à la conquête de l’État, semblent avoir été finalement conquis par lui.
Plutôt partisan de l’union libre, il se maria le 22 juillet 1918, à la veille de sa mort, avec Jeanne-Marie Maillard, de toute évidence pour protéger les droits de sa compagne. Elle travailla comme servante dans un hospice.
En fait, ses enfants renoncèrent à l’héritage car il y avait plus de dettes que d’actifs ce qui invalide les accusations d’enrichissement avancés par ses adversaires.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article1438, notice BOYER Antide [BOYER Antoine, Jean-Baptiste, dit] par Justinien Raymond, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 10 novembre 2019.

Par Justinien Raymond

Antide Boyer
Antide Boyer
Assemblée nationale

ŒUVRE : L’œuvre littéraire d’A. Boyer est dispersée dans diverses publications et souvent signée de pseudonymes changeants. Son activité de journaliste politique fut exclusivement régionale, si ce n’est une collaboration à La Revue socialiste et l’article « Langages et décentralisation » in revue Vox, publication mensuelle, siège social et direction, 101, rue Saint-Denis, à Paris (1er), n° de juin 1904, p. 177-182. — Le Travailleur parut en 1880 pour vingt et un mois ; A. Boyer en fut un rédacteur. — Le Quatrième État, organe socialiste révolutionnaire hebdomadaire en 1885. Publié avec B. Malon et Fournière (Bibl. Mun. Marseille, cote 65 847). — Le Réveil marseillais, quotidien publié en collaboration avec Cl. Hugues et Étienne Bellot de 1884 à 1886 (Bibl. Mun. Marseille — Collection incomplète — cote 65 880). — Le Peuple ne dura que quelques semaines en 1889. A. Boyer en fut le fondateur avec Guesde. — Le Socialiste de Marseille (1889 : quelques mois). A. Boyer en fut le fondateur avec Guesde et Lafargue. — Le Combat, journal sans ligne politique définie quand A. Boyer en prit la direction, le 18 mars 1890, et en fit un organe socialiste ouvert à Guesde, Vaillant et autres leaders. Cette orientation socialiste fut de courte durée. A. Boyer avait déjà cessé d’y écrire quand il en quitta la direction avec le n° du 11 août 1890 (Bibl. Nat. Lc 2/4 131) — L’Avant-garde provençale, quotidien qui parut en 1898 et dura trois mois. — Lou Troun de l’Er, organe de littérature et de poésie provençale que fonda Antide Boyer et dans lequel il signait Tôni Trou.

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE : Arch. Nat BB 18/1 848 (rapport du procureur général d’Aix du 3 mai 1891). — Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 2 III 45 à 58 (élections législatives). — Arch. Ass. Nat. dossier biographique. — Hubert-Rouger, Les Fédérations socialistes I, op. cit., p. 153 à 167, passim. — A. Zévaès, Les Guesdistes, Paris, 1911, p. 110-111. — A. Orry, Les Socialistes indépendants, Ibid., p. 59-76-77. — Georges Normandy, « Antide Boyer », in Larousse mensuel illustré, n° 145, mars 1919. T. IV, p. 709-710. — Jean Verlhac, La Formation de l’Unité socialiste, DES, Paris, p. 54-55, 296. — Statistique des élections au Sénat de 1876 à 1937, p. 14. — Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, t. V : La vie politique et administrative, t. X : Le mouvement social ; et t. XI : Biographie, p. 95-96. — Adrien Blès, Dictionnaire historique des rues de Marseille, Marseille, Editions Jeanne Laffitte, 2001, p. 83. —Touwoubé Wissi,Antide Bpyer ou les vacances de la morale socialiste ? 1850-1918, Université d’Avignon, Master 2, 2018.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément