MALARDIER Pierre

Par Jean Maitron

Né le 5 février 1818 à Brassy, arr. de Clamecy (Nièvre) ; mort à Lormes (Nièvre) le 29 janvier 1894 ; instituteur ; socialiste ; représentant du peuple en 1849 ; « Communard » nivernais en 1871.

Pierre Malardier
Pierre Malardier

Malardier était, en 1848, instituteur à Dun-les-Places (Nièvre). Après les Journées de Juin, alors que les journaux de province ne tarissaient pas d’injures contre Paris, qui « prétendait imposer ses volontés à la France », il éleva une protestation du fond de son village du Morvan. Partant de ce fait qu’on ne trouve guère à Paris de Parisiens natifs, il considérait la capitale comme une vaste représentation des caractères et des mœurs de la province, et il rendait celle-ci responsable de toutes les prétendues abominations qu’elle imputait aux Parisiens. La protestation rappelait de plus aux provinciaux que, sans les saignées faites à Paris depuis plus d’un demi-siècle, la situation des paysans français eût été encore celle décrite par La Bruyère. Quelques journaux de la capitale reproduisirent cette lettre. Malardier vint alors à Paris pour y faire imprimer une petite brochure dédiée aux paysans, L’Évangile du peuple, relatant succinctement ce qu’ils avaient gagné à la Révolution et ce qui leur restait à faire pour se délivrer de tous leurs exploitants. Le gouvernement de Cavaignac lui retira son école et les autorités du pays le traitèrent comme un homme des plus dangereux.

Il fut élu député de la Nièvre à la Législative en 1849 et participa à l’affaire du 13 juin 1849 (il se trouvait ce jour-là au Château-d’Eau). Le 26 novembre 1849, après autorisation de l’Assemblée, Malardier fut condamné à un an de prison et 500 F d’amende, pour injures envers le tribunal et attaques contre le principe de la propriété. Il adhéra de tout cœur au programme des instituteurs socialistes. (Voir Pérot). Lors du coup d’État de décembre 1851, il fut arrêté et contraint à l’exil. Réfugié à Bruxelles, il en fut expulsé en même temps que Martin Nadaud et dut partir pour Anvers. Il s’établit ensuite en Suisse mais ne revint en France immédiatement après l’amnistie de 1859. En 1862 il résidait à Plainpalais (canton) de Genève, où il exerçait le métier de professeur. Avec Jean-Baptiste Dupleix il y signa l’acte de décès de leur ami proscrit Aimé Gérauld de Nolhac.

Selon le jugement du procureur général d’Orléans, le 26 août 1872 (lettre au garde des Sceaux), « la Nièvre, dans certains arrondissements surtout, était restée, paraît-il, depuis 1848, l’un des foyers les plus ardents de la démagogie. Les anciennes sociétés secrètes y avaient beaucoup d’adhérents, et l’Internationale y avait étendu ses ramifications ».

Malardier, considéré comme un lieutenant de Ferdinand Gambon — ce qui est sous-estimer son originalité — était ainsi qualifié dans ce même document : C’est lui « qui, depuis 1848, par ses écrits, ses discours, son action personnelle, paraît avoir le plus contribué à répandre dans le département de la Nièvre les plus dangereuses doctrines. C’est lui qui était en rapports suivis avec la Commune de Paris dont il s’était constitué l’agent direct. »

Avant la Commune, Malardier écrivit, occasionnellement ou non, dans plusieurs journaux, L’Opinion nationale, le Réveil, l’Impartial du Centre. Dans ce dernier, il fit paraître en octobre 1869 une série d’articles, par lesquels il définit son socialisme. Il se prononce essentiellement pour la propriété individuelle de la terre par ceux qui la cultivent, pour la propriété collective des manufactures par les ouvriers associés, l’idéal d’une société démocratique exigeant que tous les habitants d’un pays soient propriétaires, individuels ou collectifs, de la terre ou de la manufacture. Il se prononce également pour l’affranchissement des communes. Si la bourgeoisie veut bien apporter son capital intellectuel à cette entreprise de libération — les ouvriers apportant leur capital manuel — l’évolution pourrait remplacer la révolution.

Malardier apparaît donc à cette époque comme un socialiste et comme un patriote. Voici, retrouvée dans les papiers Claris déposés à l’Institut français d’Histoire sociale, le texte d’une motion votée au cours d’une réunion publique tenue à Nevers le 3 mars, à laquelle participa Malardier comme membre du bureau. Après félicitations adressées aux 107 « Représentants du peuple » qui ont voté contre les préliminaires de paix, le texte suivant fut acclamé :

« Un peuple peut succomber sous la force brutale ; mais il ne doit jamais signer lui-même sa propre déchéance.

« Représentants de la France républicaine ! nous vous crions du fond de nos consciences indignées, en appelant le jour de la Revanche nationale : Courage et Persévérance ! Républicains ! que notre cri de ralliement soit : Alsace et Lorraine, France et République. Vive la République Une, Indivisible et Universelle ! »

Malardier dut voir, comme beaucoup d’autres, dans la Commune de Paris, une double victoire : sociale et nationale. Aussi écrivait-il, le 29 mars, au journal La Commune de Paris : « Marchez ! nous sommes avec vous ! » Et le gouvernement communaliste faisait afficher à Paris, le 9 avril : « Tout le Centre est levé pour grossir le mouvement. La Nièvre a ses hommes debout ! » Euphorie prématurée et injustifiée. Il ne s’était encore rien passé d’essentiel. À Cosne-sur-Loire (aujourd’hui Cosne-Cours-sur-Loire, Nièvre), les 15, 16, 17, 18 avril, des manifestations eurent lieu, rassemblement avec drapeau rouge et cris : « Vive Paris ! Vive la Commune ! À bas les Versailles ! » Malardier assista aux réunions préparatoires, mais ne participa pas aux démonstrations proprement dites. Le 19 avril, cette fermentation anarchique, sans buts et sans moyens, était éteinte. Malardier, avec quelques autres, était arrêté. Il subit huit mois de prison préventive avant de comparaître devant la cour d’assises du Loiret. Au cours des débats, le président s’exprima ainsi sur le compte de Malardier et de Robert : « Ils ont été et seront toujours à la tête de toutes les agitations qui se produiront dans la Nièvre. Ces hommes ne sont dignes d’aucune indulgence ». Aussi Malardier fut-il condamné, le 8 décembre, à quinze ans de détention pour « crime de complot dans le but de détruire ou de changer le gouvernement », « excitation à la guerre civile », « complicité dans le délit de cris séditieux et dans l’exposition publique d’un drapeau rouge ». Un pourvoi en cassation formé par le condamné fut rejeté le 4 janvier 1872.

Malardier demeura en prison jusqu’au 8 juin 1878, après avoir obtenu deux réductions de peine : trois ans le 17 mars 1875, deux ans le 11 août 1876. Des interventions eurent lieu en sa faveur, en 1877-1878, et, le 15 janvier de cette dernière année notamment, celles de Nadaud, de Pierre Joigneaux, de Henri Brisson, de Greppo, de Louis Blanc, celui-ci s’exprimant « du fond du coeur et avec une véritable émotion ». La peine de Malardier fut enfin commuée, le 28 mai 1878, en cinq ans de bannissement. Remise du reste lui fut accordée le 15 janvier 1879.

Le prisonnier passa ces sept années de prison à Port-Louis (Morbihan) puis à Clairvaux où il fut écroué le 4 octobre 1873 et où il se trouvait encore en octobre 1876, puis à Thouars. Sa santé s’altéra en 1876 ; on la jugeait bonne les deux dernières années. Au point de vue de la conduite, on n’eut rien à reprocher au condamné, et le directeur de Thouars s’exprimait ainsi à son sujet le 25 mai 1877 : « Malardier garde ici une attitude aussi correcte que possible. Il se montre réservé vis-à-vis de ses codétenus, sans cependant affecter aucune morgue, et se tient à l’écart de tous les actes de turbulence ou d’insoumission qui peuvent se produire. Je reconnais sans peine que jusqu’à ce jour sa conduite a été à l’abri de tout reproche ».

Malardier lui-même a défini son état d’esprit dans une lettre du 30 avril 1876 au président de la République :

« ... la faiblesse de ma santé et l’âge qui se fait sentir, car j’approche la soixantaine, m’avertissent qu’il est temps de rentrer dans la vie privée et de reprendre mon métier d’Instituteur.

« La voie d’apaisement dans laquelle est entrée la France, si cruellement éprouvée par tant de malheurs ;

« La haute pensée de grouper en un faisceau compact toutes les forces nationales, en jetant sur le passé un voile d’humanité ;

« La situation du chef de l’État dont la magnanimité doit planer au-dessus de nos discordes civiles, me font espérer, Monsieur le Président, que ma demande recevra un favorable accueil auprès de vous. »

Mais le procureur général ne désarmait pas et, dans une lettre du 3 février 1876, au garde des Sceaux, écrivait : « Je ne crois pas à la sincérité de son repentir et ne suis nullement certain qu’il arrivât à tenir, s’il obtenait sa grâce, la promesse qu’il paraît faire de quitter la France et d’en rester éloigné. »

Et pourtant Malardier songeait bien à quitter la France sans retour. Il avait autrefois, et pendant sept années, été le précepteur des enfants d’un riche banquier de Vienne (Autriche), Maurice Landauer, qui lui avait conservé une grande reconnaissance. Celui-ci, dès le 12 avril 1872, écrivit au ministre de la Justice : « C’est en qualité de père de famille que j’ose intercéder pour lui, et à ce titre, je crois accomplir un véritable devoir. » « Si vous daignez, poursuivait-il, commuer la peine de M. Malardier en bannissement, il trouverait dans ma famille un asile assuré, et le gouvernement, de son côté, trouverait dans l’obligation formelle que je me plais à contracter à cet égard l’assurance que la loi d’exil qui frapperait M. Malardier ne serait point violée. » Le banquier vint rendre visite au prisonnier, à Clairvaux, mais dut attendre juin 1878 (Malardier quitta la prison de Thouars le 8 juin) pour accueillir son invité. Malardier chercha alors à se faire oublier. Lorsqu’il bénéficia de la remise du reste de sa peine, le 15 janvier 1879, il fut impossible de découvrir son domicile ni à Vienne ni dans les environs et de lui notifier la décision le concernant (lettre du ministre des Affaires étrangères au ministre de la Justice, 12 mars 1879). On retrouve une dernière fois sa trace dans les archives et dans la presse lorsqu’il mourut le 29 janvier 1894 à Lormes où il fut enterré civilement le 2 février. Il était bien oublié et les journaux régionaux qui rendirent compte de sa disparition, le libéral (l’Union républicaine) ou le conservateur (La Tribune républicaine), retracèrent sa vie de façon fragmentaire ou fantaisiste.

Voir Rigollet Augustin

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article144053, notice MALARDIER Pierre par Jean Maitron, version mise en ligne le 9 janvier 2013, dernière modification le 12 janvier 2021.

Par Jean Maitron

Pierre Malardier
Pierre Malardier

OEUVRES : Malardier avait publié une quinzaine de brochures entre 1848 et 1870. Il avait écrit dans L’Évangile et la République. Mission sociale des Instituteurs (1848) : « À vous, instituteurs, de remplacer les prêtres qui ont abdiqué ».

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/749, n° 4 735 et C 2 882 (Nièvre). — Arch. Dép. Nièvre, série M. — Robert, Bourloton et Cougny, Dictionnaire des Parlementaires français. — B. Stainmesse, « Un instituteur rouge dans la Nièvre : Pierre Malardier » in Mémoires de la Société académique du Nivernais, t. L. III, 1965, pp. 71-82 et t. LIV, 1967, p. 63-89. — Note de Gauthier Langlois.

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