PIERRON Évariste.

Par Jean Puissant

Seneffe (pr. Hainaut, arr. Charleroi), 24 février 1843 – Molenbeek (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 1er juin 1898. Ouvrier mécanicien, petit patron, militant de l’Association internationale des travailleurs, militant syndical, fondateur du Syndicat des mécaniciens à Bruxelles, fondateur et premier secrétaire de la Fédération nationale des métallurgistes de Belgique, conseiller communal socialiste à Molenbeek, père d’Alexandre-Paul, dit Sander, Pierron.

Ouvrier mécanicien wallon, fils de forgeron, Évariste Pierron gagne Bruxelles où il travaille un moment à l’atelier du Grand Luxembourg comme ajusteur. Il demeure au n°26 de la chaussée de Ninove depuis 1863 et est positivement noté par la police : « conduite et moralité bonnes. » Il part ensuite à Paris qu’il quitte à la fin de la Guerre franco-prussienne de 1870-1871 pour regagner la Belgique. Lors de l’enquête orale sur le travail de 1886, il signale qu’il a été licencié sur dénonciation alors qu’il était contremaître. Il crée ensuite un atelier de mécanique qui emploie des salariés le long du canal de Charleroi à Molenbeek, commune industrielle voisine de Bruxelles. En 1895, il est électeur à plusieurs voix, en raison de sa situation professionnelle.

En janvier 1869, Évariste Pierron participe à la création d’une Société des mécaniciens réunis dont l’objet est de rassembler plus que les seuls mécaniciens. Elle dispose d’une caisse de résistance qui reçoit les trois quarts de la cotisation et d’une caisse de prévoyance. La société interdit toute discussion politique (amendes élevées, exclusion en cas de récidive en vertu de l’article 3 du code d’exclusion). Elle qui a pour but de s’occuper de tout ce qui peut contribuer à l’émancipation des travailleurs, adhère à l’Association internationale des travailleurs (AIT). Pierron en devient le secrétaire. La société siège à l’Ermitage, puis à la Bourse, bâtiments situés à la Grand-Place de Bruxelles. En 1871, elle compte alors quatre cents membres. Par solidarité avec la grève des mécaniciens de Newcastle, la société décide de faire grève en faveur de la journée de dix heures. À l’instar des mécaniciens verviétois (pr. Liège, arr. Verviers) et de l’Union des métiers du Centre (pr. Hainaut), elle obtient satisfaction, provisoirement, en septembre, après avoir bénéficié de la solidarité d’autres syndicats (un prêt de 4.000 francs or des menuisiers par exemple). Le nombre de membres explose − le chiffre de 1.900 est cité − avant de retomber lourdement. Les salaires augmentent fortement mais c’est provisoire car la conjoncture se renverse rapidement et les avantages obtenus disparaissent. Malgré les efforts (des bals sont organisés) et avant l’impossibilité de rembourser les dettes consenties, l’association est dissoute au 1er janvier 1876.

Évariste Pierron, syndicaliste, devient un des militants assidus de l’AIT à Bruxelles. Il siège au bureau de la Fédération bruxelloise, plaide en faveur de l’intégration des sociétés de résistance à l’AIT. Correspondant des sections du bassin du Centre, il cherche à susciter la solidarité pour soutenir la grève de septembre 1873, animée par Fidèle Cornet, avec peu de succès. En 1873-1874, avec Guillaume Brasseur et au nom des mécaniciens, il cherche à créer une fédération des sociétés de résistance bruxelloises, en récusant d’avance celles qui ont des contacts avec les autorités. Il participe au Congrès national de l’AIT à Bruxelles, le 25 décembre 1873, et au Congrès international de Bruxelles du 14 septembre 1874, comme représentant des mécaniciens.

L’échec du syndicat conduit Évariste Pierron à se rapprocher des « réformistes ». Le 2 avril 1876, il se prononce en faveur du suffrage universel, préside le 21 août une réunion de la Chambre du travail, combattue par l’AIT, et se déclare favorable à l’instruction obligatoire et à l’interdiction du travail des enfants. Il explique : « l’AIT a périclité parce que son programme était trop sévère et qu’on a exclu des membres qui ne partageaient pas les opinions de la majorité ». Il siège au bureau d’un meeting du Parti socialiste brabançon le 20 janvier 1878. Il disparaît ensuite de l’observation policière pour des raisons non éclaircies (difficultés professionnelles, familiales).

Il n’est pas étonnant de voir Évariste Pierron participer à la fondation de la Ligue ouvrière de Molenbeek le 27 juillet 1884 dans la perspective de présenter des candidats aux élections communales et de profiter des effets de la nouvelle loi qui élargit le corps électoral aux capacitaires, puis en 1885 à la création du Parti ouvrier belge (POB). Il figure sur la liste des candidats du POB aux élections communales de 1887. Le bourgmestre libéral refuse de le voir figurer sur une liste d’alliance, comme cela a été le cas en 1884, en raison de son statut de dirigeant syndical des mécaniciens. En 1890, Pierron retire sa candidature pour ne pas faire obstacle à une liste d’union libérale-socialiste, qui l’emporte d’ailleurs.

Évariste Pierron est élu conseiller communal en 1895 sur une liste propre, grâce au suffrage universel et ce, malgré le vote plural renforcé qui a conduit à la radiation de 3.754 électeurs législatifs, soit 35%, le taux le plus élevé de l’agglomération. De ce fait, les ouvriers qui regroupaient 69% du corps législatif n’en représentent plus que 54%. Parmi eux, 89% n’ont qu’une voix. L’aspect conservateur de la loi de 1894, « la Loi des 4 infamies », est particulièrement visible dans cette commune ouvrière. Le POB remporte dix sièges. Les libéraux restent majoritaires avec douze sièges, les catholiques sept. Malgré la loi, le POB est devenu le deuxième parti dans la commune : il emporte les deux sièges ouvriers avec deux tiers des voix face aux candidats catholiques.

Évariste Pierron se prononce vivement « au nom des ouvriers manuels », en faveur des alliances électorales, en opposition avec la gauche du parti et les Gantois du Vooruit : « le travailleur n’a pas le temps d’attendre l’aurore collectiviste, il revendique des réformes pratiques. Si vous faites attendre trop longtemps les travailleurs, ils se désaffectionneront. Inaugurons une politique pratique, faisons l’alliance dans l’intérêt immédiat de la classe ouvrière. »(Le Peuple, 16 août 1895). Cette prise de position ferme résonne d’autant plus fort que Pierron dirige désormais la principale organisation syndicale nationale affiliée au POB.

En effet, en mars 1885, Évariste Pierron participe à la reconstitution de l’Association générale des mécaniciens et métallurgistes de Bruxelles qui adhère rapidement au POB. Sept cents cotisations sont payées en 1887. Mais les statuts prévoient que chaque fois qu’un métier dépassera vingt adhérents, il lui sera loisible de se constituer en syndicat indépendant. Pourtant la forte fédération des bronziers reste à l’écart. Pierron n’aura de cesse de rapprocher les différents syndicats du métal. Il se heurte à l’autonomisme des syndicats de métiers, mais parvient à les réunir autour du projet d’une fédération nationale. La Fédération nationale des métallurgistes est décidée lors du Congrès des 12 et 13 septembre 1886. Elle commence à fonctionner en 1887. Pierron en est le secrétaire depuis 1888, bénévole d’abord, défrayé à partir de 1896. À ce titre, il siège au Conseil général du POB auquel la Fédération nationale a adhéré. De fait, il est plus propagandiste qu’organisateur et ne ménage pas sa peine en donnant des meetings à Verviers, dans le Centre, dans le Borinage pour soutenir la grève des mineurs en 1897… Il représente, avec Jules Mansart, du 4 au 11 août 1893, la Fédération nationale des mineurs (FNM) au Congrès de Zürich, durant lequel est constituée la Fédération internationale des ouvriers métallurgistes (FIOM).

La mort brutale de Évariste Pierron, due à une congestion pulmonaire, le 1er juin 1898, provoque l’émotion générale. Le Peuple évoque le décès, l’organisation des funérailles « officielles », les condoléances, les obsèques pendant quatre jours. Pierron n’atteint pas la renommée d’un Volders, De Paepe ou Van Beveren, mais ses funérailles participent d’une célébration exemplaire et symbolique de l’existence et de l’importance du nouveau parti. L’ordonnancement des cérémonies est minutieusement préparé par une réunion conjointe du Conseil général du parti et des comités de la Fédération bruxelloise et de la Fédération nationale des métallurgistes. Les groupes de Molenbeek se rendent en cortège à la mortuaire depuis la Maison du peuple, comme les métallurgistes (« mécaniciens, tourneurs, raboteurs, mouleurs en fer, serruriers, instrumentistes, fédération du Bronze, polisseurs, burineurs… ») qui partent de leur local à l’ancienne Bourse, Grand Place. Des discours sont prononcés à la mortuaire et au cimetière. « La plupart des grandes usines ont fermé leurs portes ». Le cortège, précédé des drapeaux et cartels, de l’harmonie de la Maison du peuple, puis des « Enfants du peuple » de Molenbeek qui portent les couronnes, « tandis que le roulement des tambours de La Prolétaire qui ne se dirige pas directement vers le cimetière à travers l’industrieuse et populeuse Molenbeek, résonne mais s’étire lentement et de manière sinueuse, par la rue Ransfort où les ouvriers de la Compagnie des Bronzes (toutes les grandes usines ne sont donc pas fermées) se réunissent dans la cour de l’usine pour saluer la dépouille mortelle, puis remonte la chaussée de Gand, devant la Maison du peuple qui a pris les couleurs du deuil ». Les principaux dirigeants, députés, sénateurs, conseillers communaux bruxellois et molenbeekois du POB, sont présents, tout comme le bourgmestre libéral Hollevoet et l’échevin Steens (la commune a néanmoins refusé de participer officiellement à la cérémonie). Des militants de tout le pays ont fait le déplacement. Guillaume Solau* qui succèdera à Pierron, prononce le dernier discours au nom de la Fédération nationale des métallurgistes, « la plus puissante de toutes les ligues professionnelles du pays ». « Les funérailles « du roi des métallurgistes » revêtent le caractère d’une véritable démonstration populaire », conclut Le Peuple du 5 juin 1898.
Les pompes funèbres, la mise en scène qui entourent la disparition des « grands dirigeants », participent pleinement de la politique de communication et de la propagande du POB et scandent désormais son ancrage dans la société.

La mémoire d’Évariste Pierron est préservée par l’existence d’une rue à son nom, à proximité du lieu où se trouvait son ancien atelier, accompagné aujourd’hui d’une plaine de jeu, l’« Espace Pierron », dans le vieux Molenbeek. Sander Pierron, son fils, devenu journaliste et publiciste, évoque l’existence de son père dans son roman Le tribun, publié à Paris en 1906.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article144274, notice PIERRON Évariste. par Jean Puissant, version mise en ligne le 21 janvier 2013, dernière modification le 7 septembre 2020.

Par Jean Puissant

SOURCES : JASINSKY C., Le mouvement syndical socialiste des métallurgistes, thèse de l’Université nouvelle, Bruxelles, 1917 – PUISSANT J., La politique communale du POB. Son application dans trois communes bruxelloises : Bruxelles, Molenbeek, Schaerbeek, Mémoire de licence ULB, Bruxelles, 1965 – PUISSANT J. (dir.), Fer de lance. Histoire de la Centrale des métallurgistes de Belgique, Bruxelles, 1987.

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