MEMMI Albert

Par Isabelle Gouarné

Né le 15 décembre 1920 à Tunis (Tunisie), mort le 22 mai 2020 à Paris ; écrivain, sociologue, chercheur au CNRS, chef de travaux à l’EPHE, enseignant à HEC, puis professeur d’université, directeur de l’UER de sciences sociales, Université de Nanterre (1975-1978) ; engagement anticolonial, antiraciste et laïc.

Albert Memmi est issu d’une famille tunisienne juive arabophone de onze enfants : son père était artisan-bourrelier et sa mère berbère non francophone. Ses premières années se passèrent à Tunis, dans le quartier juif de la Hara, quand en 1926, grâce à l’appui financier d’un oncle tailleur, la famille parvint à la quitter, comme tous ceux qui avaient acquis une certaine aisance économique. Après avoir fréquenté l’école primaire de l’Alliance israélite universelle, Albert Memmi, grâce à une bourse du gouvernement tunisien, et une autre de la communauté juive, put poursuivre sa scolarité au lycée français de Tunis (Lycée Carnot) : il y eut comme professeurs Jean Amrouche, qui se montra attentif aux débuts de sa carrière littéraire, et Aimé Patri, qui l’orienta en philosophie. En 1939, à la Faculté d’Alger, il commença des études de médecine, vite interrompues cependant par la guerre. Comme de nombreux Juifs tunisiens, il fut envoyé dans différents camps de travail lors de l’occupation par les Allemands (novembre 1942-mai 1943), et s’attacha plus tard à faire connaître cet épisode souvent ignoré de la répression nazie.

En 1944, Albert Memmi rejoignit Alger puis Paris, après la Libération de la France, pour reprendre ses études, de philosophie cette fois, mais fut déçu par l’enseignement de la Sorbonne, qu’il jugea abstrait et déconnecté du réel. C’est à cette époque qu’il rencontra Germaine Dubach, qu’il épousa en 1946, et avec laquelle il eut trois enfants. En 1949, le couple s’installa à Tunis, où Albert Memmi commença à enseigner, d’abord au collège Loubet (1949-1952), puis au lycée Carnot (1952-1956). Il participa, à partir de 1953, à la création et à la direction du Centre de psychologie de l’enfant, et entama, dans ce cadre, ses recherches psychosociologiques sur le processus d’« interpénétration des civilisations ».

Albert Memmi put ainsi observer de près et soutenir le mouvement de lutte en faveur de l’indépendance. Lui qui avait déjà pris part, à Tunis dans les années 1930, à des organisations politiques de jeunesse, socialistes et juives notamment, naviguait alors entre les milieux nationalistes tunisiens et les milieux communistes (où il côtoyait, entre autres, Paul Sebag et François Châtelet), sans pour autant adhérer totalement à aucun des deux mouvements : il reprochait aux premiers de négliger l’aspect social de la libération des peuples et aux seconds d’oublier les dimensions nationales de cette émancipation, comme il l’écrivit dans un article qui parut en 1958 dans la revue Arguments, après avoir été refusé par L’Express (« La gauche et le problème colonial », repris dans L’Homme dominé). Cette posture critique caractérisa par la suite la position d’Albert Memmi, soucieux de préserver son autonomie intellectuelle et politique. En 1956, malgré ses engagements, il quitta la Tunisie, désormais indépendante, considérant qu’il ne pourrait trouver sa place dans cette nouvelle nation qui, pensait-il, serait « légitimement mais inévitablement arabe et musulmane ».

De ses années de formation et de maturation, Albert Memmi tira, au cours des années 1950, trois livres qui lui assurèrent une renommée littéraire et politique internationale. L’écriture s’était imposée à lui, après son arrivée à Paris en 1945, comme un moyen d’exprimer son désespoir, sa solitude et ses difficultés à intégrer une nouvelle société. En 1953, il publia La Statue de sel, dont de longs extraits parurent dans les Temps modernes en bonnes feuilles. Dans ce roman largement autobiographique, dédié à son père, il proposait un récit de sa jeunesse tunisienne et de la rupture sociale et culturelle avec son milieu d’origine : « il y décrit, notait Albert Camus*, avec tant de précision et d’émotion la condition déchirée d’un jeune juif s’élevant par l’intelligence et la volonté à la conscience de ce qu’il est, ou n’est pas » (Préface à la réédition de 1966 chez Gallimard). En raison de ses études et de sa réussite scolaire, Albert Memmi s’était, en effet, éloigné de la condition sociale des siens et de leur traditionalisme religieux, se réclamant désormais du rationalisme occidental. Ce fut aussi la question des effets sociaux et psychologiques des rencontres entre cultures qui fut au centre de Agar, ouvrage paru en 1955, où il relatait l’échec d’un mariage mixte entre un jeune médecin juif tunisien et une étudiante catholique française, installés à Tunis.

En 1957, Albert Memmi publia son premier essai, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, dans lequel il entendait rendre compte de « toute la complexité du réel vécu par le colonisé et par le colonisateur ». Cette analyse s’appuyait là encore sur son expérience personnelle et sur sa position ambivalente de Tunisien non musulman et tourné vers l’Occident : « j’étais une espèce de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde parce qu’il n’était totalement personne » (Préface de 1966, p. 19). Bénéficiant d’un compte rendu élogieux de Jean-Paul Sartre* dans Les Temps modernes (repris comme Préface dans les publications ultérieures du Portrait), le livre connut un succès immédiat dans les milieux littéraires, mais aussi politiques, et il devint un ouvrage de référence pour les luttes de libération nationale. Albert Memmi apparaissait désormais comme un des penseurs de la colonisation/décolonisation, aux côtés de Franz Fanon, avec lequel il fut souvent comparé, ou d’Aimé Césaire. En 1960, d’ailleurs, il participa à la fondation du premier journal tunisien francophone, Afrique-Action, rebaptisé en 1961 Jeune Afrique et sous-titré initialement « l’hebdomadaire d’un monde nouveau » : il y dirigea un temps les pages culturelles.

Après son retour en France avec sa famille, Albert Memmi mena une double carrière d’écrivain et de sociologue. Dans les milieux littéraires, où il bénéficiait désormais d’amitiés célèbres (Louis Aragon, Albert Camus, Jean-Paul Sartre*, Vercors*, notamment), il était alors considéré comme un des principaux représentants de la jeune littérature maghrébine, qu’il contribua du reste à faire connaître en France en publiant plusieurs anthologies. Albert Memmi fut également, dès cette époque, étroitement associé à l’univers des sciences humaines et sociales françaises. En 1956, il fut recruté au CNRS, grâce notamment au soutien de René Zazzo*, qui l’intégra dans son laboratoire de psychologie. Il devint ensuite le collaborateur de Georges Gurvitch au Centre d’études sociologiques et à l’Association internationale des sociologues de langue française, où il sera trésorier puis secrétaire adjoint de 1963 à 1965. Albert Memmi put ainsi poursuivre en France ses recherches sur la situation coloniale, élaborant une sociologie des processus de domination, attentive aux apports de la psychologie et de la psychanalyse. Il s’attacha, en effet, à dresser « le portrait de l’homme dominé », à partir du « rapprochement d’expériences diverses », celles du colonisé, du juif, du prolétaire, de la femme ou encore du domestique (voir, entre autres, le recueil de textes L’homme dominé, paru en 1968).

Ses analyses se prolongèrent, dans les années 1960-1970, par une réflexion sur la « dépendance », Albert Memmi invitant alors à penser une conception de l’homme « qui tiendrait compte de ses multiples dépendances, autant que de ses dominances ». Son ouvrage La Dépendance, paru en 1979, fut salué dans l’univers des sciences humaines et sociales, en premier lieu par Fernand Braudel, qui en rédigea la préface : « la dépendance, écrivait-il, renouvelle la musique et la lecture des sciences de l’homme comme si elle nous donnait une autre oreille, d’autres yeux, une autre intelligence ».

Dès les années 1960, Albert Memmi s’intéressa également aux mécanismes de la création littéraire, du double point de vue de la psychanalyse et de la sociologie. Il contribua ainsi au développement de la sociologie de la littérature, domaine de recherche alors peu étudié : il anima au Centre d’études sociologiques un groupe de travail sur ce sujet, et rédigea pour le Traité de sociologie, qui parut en 1958-1960, le chapitre consacré aux « problèmes de psycho-sociologie de la littérature » ; plus tard, à l’Institut de psychanalyse, il dirigea aussi, à la demande de Sacha Nacht, un séminaire sur « psychanalyse et littérature » (1968-1971).

Après avoir été attaché de recherches au CNRS (1956-1962), puis chargé de travaux à l’EPHE (École pratique des hautes études) et enseignant à HEC (Hautes études commerciales), Albert Memmi fut finalement recruté, en 1970, comme Maître de conférences, puis, en 1973, comme Professeur, à l’UER de sciences sociales de l’Université de Nanterre : il avait alors obtenu, non sans difficultés en raison de son engagement politique, la nationalité française (1968) et soutenu sa thèse, sur travaux, devant un jury composé d’Henri Lefebvre, Jacques Berque, Alain Touraine, Roger Bastide et Maurice de Gandillac (1970).

Analyse sociologique et écriture romanesque furent les deux facettes indissociables de l’activité intellectuelle d’Albert Memmi qui, à partir de son propre vécu, visait à comprendre le réel dans sa totalité, et par là à dégager les solutions possibles aux problèmes qui l’affectaient personnellement : ses réflexions l’amenèrent ainsi à proposer des définitions inédites du « racisme », de la « domination » ou encore de la « dépendance », et à forger de nouvelles notions, comme celles de « négrité », d’« hétérophobie » ou encore de « judéité », notion qui entra dans le Dictionnaire de l’Académie française et qu’il développa dans les deux volumes de Portrait d’un juif, parus chez Gallimard en 1962 et 1966. Dans cet ouvrage, Albert Memmi proposait, en dressant son « propre portrait », une analyse de la condition juive, et entendait « découvrir comment [se] conduire » pour « surmonter cette condition ». Israël, où il se rendait régulièrement depuis 1962, était présenté comme la solution nationale à la « libération du juif », la seule alors possible selon lui. Cette analyse fit débat et, à partir des années 1960, les positions d’Albert Memmi sur le conflit israélo-palestinien lui aliénèrent une grande partie du monde arabo-musulman, ainsi que nombre d’intellectuels européens, en particulier à gauche.

C’est néanmoins à d’autres combats politiques qu’il se consacra à partir des années 1970, tout en poursuivant son œuvre littéraire (avec la publication de romans et de poésies) : l’antiracisme d’abord, Albert Memmi collaborant à des organisations comme le MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les peuples) et la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) ; et surtout la laïcité : il fonda, dans les années 1980, l’Association pour un judaïsme humaniste et laïque, dont il est toujours Président d’honneur, et participa au Comité national « Laïcité et République », avec lequel, en tant que vice-Président, il apporta, lors des élections présidentielles de 2012, son soutien à la candidature de François Hollande, après avoir appuyé celles de François Mitterrand* et de Lionel Jospin.

Membre de l’Académie des sciences d’Outre-mer, Albert Memmi a reçu de nombreuses distinctions pour son œuvre et son engagement : il est notamment Officier dans l’Ordre de la République tunisienne, Chevalier de l’Ordre du Burkina Faso, Officier de la Légion d’honneur, Officier des Arts et des Lettres, Officier des palmes académiques.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article144446, notice MEMMI Albert par Isabelle Gouarné, version mise en ligne le 26 janvier 2013, dernière modification le 13 juin 2020.

Par Isabelle Gouarné

ŒUVRE CHOISIE : La Statue de sel, Corrêa, 1953. – Agar, Corrêa, 1955. – Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur, Buchet et Chastel, Corrêa, 1957. – Portrait d’un juif. L’impasse, Gallimard, 1962. – Portrait d’un juif II. La libération du juif, Gallimard, 1966. – (dir.) Anthologie des écrivains français du Maghreb, 2 t., Présence africaine, 1964, 1969. – Les Français et le racisme (en collaboration), Payot, 1965. – L’Homme dominé, Gallimard, 1968. – Le Scorpion ou la confession imaginaire, Gallimard, 1969. – Juifs et Arabes, Gallimard, 1974. – La terre intérieure. Entretiens avec Victor Malka, Gallimard, 1976. – Le Désert, ou la vie et les aventures de Jubaïr Ouali El-Mammi, Gallimard, 1977. – La Dépendance, esquisse pour un portrait du dépendant, Gallimard, 1979. – Le Racisme, Gallimard, 1982. – (dir.), Écrivains francophones du Maghreb, Seghers, 1985 (anthologie). – Ce que je crois, Grasset, 1985 – L’écriture colorée. Je vous aime en rouge, Périple, 1986. – Le Pharaon, Julliard, 1988. – Le Mirliton du ciel, Julliard, 1990. – Bonheurs, Arléa, 1992. – À contre-courants, Nouvel objet, 1993. – Ah, quel bonheur ! précédé de L’Exercice du bonheur, Arléa, 1994. – Le Juif et l’Autre (en collaboration), Christian de Bartillat, 1995. – Le Buveur et l’amoureux. Le prix de la dépendance, Arléa, 1998. – Le Nomade immobile, Arléa, 2000. – Dictionnaire critique à l’usage des incrédules, Édition du Félin, 2002. – Térésa et autres femmes, Le Félin, 2004. – Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Gallimard, 2004. – L’individu face à ses dépendances. Entretien avec Catherine Pont-Humbert, Vuibert, 2005. – Testament insolent, O. Jacob, 2009.

SOURCES : Entretiens avec Albert Memmi (2011-2012). – Dossier de carrière (Archives CNRS) – P. Sebag (avec R. Attal), La Hara de Tunis. L’évolution d’un ghetto nord-africain, PUF, 1959. – G. Dugas, Albert Memmi. Du malheur d’être juif au bonheur sépharade, Alliance israélite universelle, 2001. – J. Guérin (dir.), Albert Memmi, écrivain et sociologue, L’Harmattan, 1990. – B. Stora, Cl. Hémery (dir.), Histoires coloniales. Héritages et transmissions, Bibliothèque publique d’information/Centre Pompidou, 2007. – Bulletin de l’Association internationale des sociologues de langue française, 8 bis, octobre 2009 (entretien avec Albert Memmi, p. 11-12). – C. Déchamp-Le Roux, « Avant-propos aux textes d’Albert Memmi », SociologieS, juin 2009 [en ligne].

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