VAST Maurice [VAST Maurice, Alfred, Diogène]

Par Julien Cahon

Né le 25 juillet 1898 à Flixecourt (Somme), mort le 13 novembre 1979 à Amiens (Somme) ; comptable, industriel ; résistant ; militant socialiste SFIO dans la Somme ; maire d’Amiens (1944-1953 et 1959-1971), conseiller général (1945-1967).

Maurice Vast en 1971
Maurice Vast en 1971
Le Courrier picard, 11 mars 1971

Maurice Vast était issu d’une famille modeste. Son père, Alfred Vast était coupeur de velours chez Saint Frères, grande industrie textile de la vallée de la Nièvre (Somme). En 1916, Maurice Vast fut mobilisé, à l’âge de 18 ans. Blessé, il reçut la Médaille militaire interalliée et la Croix de guerre 14-18. Démobilisé en mai 1920, il s’établit comme comptable à Flixecourt. Il se maria dans cette commune avec Marie Ducroquet, le 9 décembre 1920. En 1935, Maurice Vast s’installa à Amiens et fonda la CIPELIA, une entreprise de retraitements d’huiles, graisses et carburants.

Mobilisé en 1939, il participa aux combats du printemps 1940. Fait prisonnier par les Allemands, il fut interné au camp de Châteaubriant (Loire-Atlantique) pendant deux mois. De retour à Amiens, en zone occupée, Maurice Vast reprit ses activités professionnelles. Franc-maçon, il rejoignit les rangs de la résistance en 1942, sous le pseudonyme de Pierre Croquet, et s’affirma comme un homme clé du mouvement Libération-nord à Amiens, organisé et dirigé par Léon Gontier et Léon Tellier. Les locaux de la CIPELIA servirent notamment de dépôt d’armes, dont le transport était assuré par des camions de cette société. A la Libération, chargé par l’état-major FFI de prendre le contrôle de l’hôtel de ville, il fut nommé maire d’Amiens en septembre 1944. Il adhéra à la SFIO dès 1944 et s’affirma rapidement comme la principale figure du socialisme amiénois, mais ne fut jamais un homme d’appareil.

Aux élections municipales d’avril 1945, il conduisit la « liste républicaine, laïque et antifasciste », composée de 12 communistes, 12 socialistes et 12 radicaux, et fut élu maire de la capitale picarde. En septembre 1945, Maurice Vast fut élu conseiller général dans le canton d’Amiens nord-ouest, obtenant, au second tour, 7 499 voix sur 13 112 suffrages, contre 5 604 à Léon Debouverie (MRP). Aux élections municipales d’octobre 1947, il patronna la liste socialiste, qui obtint 9 élus contre 13 au PCF, mais Maurice Vast fut réélu maire grâce au soutien des 7 élus du MRP et à l’appui des 8 conseillers du « Rassemblement démocratique » (RGR-RPF). En 1949, Maurice Vast garda son siège au conseil général : il fut réélu au second tour avec 5 178 voix, face à Léon Debouverie (4 659 voix) et au communiste Paul Dazin (2 603 voix). Au conseil municipal, la majorité, hétérogène, se fissura rapidement et le conflit entre le groupe radical emmenée par Gilbert-Jules et les élus de la SFIO, que les annales municipales retiennent sous le nom d’« affaire Bavu-Leclercq », déboucha sur la démission du maire et de ses 8 conseillers socialistes, puis la dissolution du conseil municipal. Les élections partielles de juillet 1950, qui prirent l’allure d’un scrutin de confiance sur le nom de Maurice Vast, tranchèrent en faveur de l’équipe socialiste : la liste Vast obtenait 14 sièges, le PCF, 12, la droite (gaullistes et CNIP), 7, le MRP en perdait 5 et les radicaux, 6.

A nouveau tête de liste en 1953, il fut réélu : sa liste pointait en première position du scrutin et la SFIO gardait la même représentation que dans la précédente assemblée. Il considéra cependant que « les électeurs n’envoyant que 14 socialistes à l’Hôtel de ville ne lui ont pas donné les moyens de poursuivre un travail rationnel et fructueux puisque ce groupe ne sera pas majoritaire même avec la participation [des deux élus] du MRP à l’administration. » La composition du conseil lui donnait en effet peu de garanties de stabilité : le PCF, dans l’opposition, contexte de Guerre froide oblige, avait obtenu 14 sièges également et le CNIP de Pierre Garet, 7, tandis que les radicaux disparaissaient du conseil. Mais, officieusement, Maurice Vast aurait souhaité se consacrer à son entreprise. Il céda alors son siège de premier magistrat à son adjoint, Camille Goret, dont il fut le suppléant aux élections législatives de novembre 1958. En 1955, il sortit à nouveau vainqueur des élections cantonales (43,4%) en devançant Bernard Cuminal, candidat du CNIP (34,9%), et le communiste Armand Duvivier (21,7%), au second tour.

Lors du scrutin municipal de 1959, Camille Goret emmenait la « liste d’entente républicaine et d’action municipale », fruit d’une coalition entre la SFIO, le MRP et le CNIP. La bataille entre Goret et Vast avait fait rage à la section socialiste d’Amiens, chargé de désigner son chef de file. Maurice Vast figurait en quatrième position, derrière Pierre Garet (CNIP) et Pierre Barnabé (MRP). La liste Goret fut mise en ballotage par la liste PCF-UGS. Les partisans de Vast, candidat socialiste en tête des suffrages, contestèrent la direction de la liste au maire sortant, désavoué par les électeurs. L’entre-deux-tours donna lieu à d’âpres négociations : Max Lejeune, secrétaire fédéral de la SFIO et proche de Maurice Vast, intervint pour négocier la fusion de la liste Goret-Garet-Barnabé avec celle de l’UNR, conduite par le député gaulliste Fred Moore. Cette large coalition, formée de 15 socialistes, 11 gaullistes, 6 indépendants-paysans et 5 démocrates-chrétiens, emmenée par Maurice Vast, permit d’évincer les communistes du conseil municipal et le retour de Maurice Vast à la tête de la mairie d’Amiens. Aux élections cantonales de 1961, il fut réélu dès le premier tour avec 5 904 voix sur 10 577 suffrages exprimés.

Candidat aux élections législatives de 1962, Maurice Vast recueillit 26,7% des suffrages et arriva en troisième position à l’issue du premier tour, devancé par Fred Moore (UNR) et René Lamps (PCF), avec respectivement 28,7% et 34,5% des voix. Alors que le secrétaire général de la SFIO, Guy Mollet, avait lancé un appel à barrer la route aux « godillots », Maurice Vast s’empressa de repousser publiquement, avec l’accord de la direction fédérale de la SFIO, la proposition communiste : un désistement de Maurice Vast pour René Lamps à Amiens en échange de celui de Georges Pellerin (PCF) pour André Coël (SFIO) à Montdidier. Il retira simplement sa candidature au second tour, autant pour esquiver une défaite assurée que pour ne pas endosser la responsabilité de l’élection d’un communiste ou d’un gaulliste.

Le sempiternel débat sur les alliances, relancé depuis les débuts de la Ve République, accentua dès lors les divisions à la section socialiste d’Amiens, entre les partisans de Vast, adepte des alliances de Troisième force, et ceux de Camille Goret*, favorable à un coup de barre à gauche. Le malaise était si profond, au sein de cette section mais aussi entre les amis de Goret, la municipalité et la direction fédérale, qu’il obligea le comité directeur à dépêcher sur place Alexandre Thomas, délégué du parti, Maurice Cormier et Georges Brutelle, bras droit de Guy Mollet, en 1962, puis à nouveau en 1964, la situation s’étant dégradée. La création de deux puis quatre sous-sections, correspondant aux quatre cantons, fut un pis-aller, l’objectif étant, dans un premier temps, de séparer les deux « clans », selon le mot utilisé par Thomas dans le rapport transmis à Ernest Cazelles, puis de diviser les opposants de Vast pour garder la mairie, en vue des élections municipales de mars 1965, la direction nationale ayant laissé carte blanche à la fédération pour résoudre la lutte fratricide entre Vast et Goret. En novembre 1964, Guy Mollet vint en personne à Amiens présider le congrès de la fédération socialiste et exhorta la municipalité à rompre l’union scellée avec l’UNR en 1959. En décembre 1964, trois des quatre sous-sections SFIO amiénoises se prononcèrent pour la participation des socialistes à une liste d’union de la gauche. Seule la section sud-ouest, celle de Maurice Vast, dont le secrétaire était Gérard Hazard, n’avait pas arrêté sa position. L’assemblée générale des quatre sous-sections, réunie en janvier 1965, confirma ce vote interne. Après un ultime recours auprès de Guy Mollet, Maurice Vast tenta son va-tout : mis en minorité, il prit la tête d’une coalition de gaullistes, d’indépendants et de centristes, où figurait aussi la majorité des conseillers municipaux socialistes sortants. A l’image de Lucien Lecointe* dans l’entre-deux-guerres, Maurice Vast s’érigea en rempart du communisme. Il bénéficia aussi du soutien de l’appareil fédéral : Max Lejeune retarda le renvoi de son ami devant la commission des conflits et le maire d’Amiens quitta la SFIO, ce qui le mit à l’abri d’une exclusion de la SFIO et de toutes poursuites internes, sa démission étant antérieure à la demande de contrôle déposée par Camille Goret. La liste de ce dernier, composée de communistes, de radicaux, de socialistes issus de la SFIO et du PSU, fut nettement battue par celle de Maurice Vast, dont le score de 58%, dépassa toutes les prévisions. La scission Vast et la perte de la mairie furent un coup dur pour la SFIO d’Amiens, qui entra dès lors en guerre ouverte contre Max Lejeune.

En 1967, Maurice Vast ne fut ni candidat aux élections législatives de mars, qui virent la réélection de René Lamps, ni aux élections cantonales de septembre, laissant son adjoint Yves Mercher prendre sa succession, ce dernier ayant perdu son siège dans le canton d’Amiens nord-ouest au profit du communiste Augustin Dujardin. Maurice Vast se présenta en revanche à la députation en juin 1968. Avec 26,3% des suffrages, il était devancé de 2 points par Fred Moore (UNR) et de 10 par René Lamps (PCF), mais avait la satisfaction personnelle de se positionner largement devant le candidat socialiste, Max Arniaud (6,1%). Maurice Vast se retira car son maintien aurait assurer la victoire du candidat communiste, mais ne donna aucune consigne de vote en faveur de Fred Moore.

Lors du scrutin municipal de 1971, Maurice Vast était candidat à sa propre succession. Il était secondé par André Terrazzoni, directeur de cabinet de Jacques Chirac, à l’époque Ministre délégué, chargé des Relations avec le Parlement. L’équipe du maire sortant avait élaboré un programme qui se voulait novateur et audacieux, notamment avec la mise en place de l’équivalent de mairies de quartiers et d’un Groupe d’études et de réalisations municipales (GERM), cherchant à concurrencer le Groupe d’action municipale (GAM) sur le terrain de la démocratie participative. Sa liste se prétendait apolitique mais était soutenue par l’UDR et le Centre démocrate. Elle recueillit 38,5% des voix au premier tour contre 47% à la liste d’union PCF-PS-CIR de René Lamps. Avec un score de 46% au second tour, Maurice Vast était battu.

Arborant une étiquette de socialiste indépendant et revendiquant une filiation jaurésienne, sympathisant avec le Mouvement démocrate socialiste (MDS) de Max Lejeune auquel il n’appartint jamais, et flirtant avec la droite, Maurice Vast tenta un dernier baroud d’honneur en se présentant aux élections législatives de mars 1973 dans la circonscription d’Amiens pour y défier le député-maire communiste, René Lamps. Ce dernier totalisa 44,7% des voix au premier tour, suivi par un Maurice Vast en perte de vitesse (18,6%) mais qualifié pour le second tour et bénéficiant du désistement du gaulliste Gérard Moularde (15,1%) et du candidat réformateur. Au second tour, l’ancien maire fut gratifié de 44,9% des voix contre 55,1% à René Lamps, qui avait reçu le soutien du Parti socialiste (PS), du Parti socialiste unifié (PSU) et de Lutte ouvrière (LO), qui avait présenté Michel Rotman dans la première circonscription de la Somme.

Maurice Vast se retira ensuite de la vie politique mais continua à s’occuper d’associations de bienfaisance et d’aide aux personnes âgées : le Lion’s club d’Amiens et les Amis des vieux, qu’il avait fondés. Sa société, la CIPELIA, fut reprise par Igol. Officier de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre des Palmes académiques, officier de l’ordre de la courtoisie française, Maurice Vast reçut le titre de maire honoraire d’Amiens en 1973.

Hospitalisé en novembre 1979, il mourut à l’âge de 81 ans. Il eut des obsèques civiles et fut inhumé au cimetière Saint-Acheul à Amiens.

La trajectoire politique de Maurice Vast illustre à la fois le processus de relève politique de l’après-guerre par des élites issues de la résistance, la « notabilisation » de la SFIO sous la IVe République et le reclassement au centre d’une frange d’élus socialistes opposés aux restructurations de leur parti à la fin des années 1960 et au début des années 1970. La rupture précoce de Maurice Vast avec la SFIO annonce celles d’Etienne Gagnaire et Georges Donnez (1967), puis d’Emile Muller (1970) et Max Lejeune (1972). Maire de la Libération et de la reconstruction d’Amiens, premier magistrat pendant 21 ans, Maurice Vast occupe paradoxalement peu de place dans la mémoire collective amiénoise, qui en conserve l’image d’un homme de droite et d’un notable au parcours politique ambigu.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article145614, notice VAST Maurice [VAST Maurice, Alfred, Diogène] par Julien Cahon, version mise en ligne le 11 avril 2013, dernière modification le 3 septembre 2020.

Par Julien Cahon

Maurice Vast en 1971
Maurice Vast en 1971
Le Courrier picard, 11 mars 1971

SOURCES : Arch. Dép. Somme, série W et fonds Max Lejeune (37J). — Arch. OURS, dossier Somme. — Arch. FJJ, dossier Somme. — Le Cri du peuple, 1945-1973. — Le Courrier picard, 1945-1979. — Julien Cahon, Les gauches dans la Somme, 1924-1978, Amiens, Encrage, 2013. — Raphaël Dufour, Maurice Vast, Itinéraire politique d’un maire d’Amiens, 1944-1973, Amiens, mémoire de maîtrise, 2001. — Alain Trogneux, Dictionnaire des élus de Picardie. Tome 1 : la Somme, Amiens, Encrage, 2004.

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