OBERLIN Charles [OBERLIN Étienne, Bernard, Charles

Par Daniel Grason

Né le 1er octobre 1899 à Champigneulles (Meurthe-et-Moselle), fusillé après condamnation le 23 août 1943 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; chauffeur ; résistant Front national.

Fils d’Aloïs Oberlin et de Caroline née Herb, frère de Laurent Oberlin, Charles Étienne Oberlin naquit à Champigneulles. Il exerça la profession de chauffeur de chaudières. Il épousa le 9 novembre 1926, à Champigneulles, Yvonne Kern. Le couple résidait au lieu-dit La Fourasse à Champigneulles. Sept enfants naquirent. Au moment de son arrestation, Yvonne était enceinte d’un huitième enfant. Sous le Front populaire, il adhéra à la CGT. Il devint membre du Parti communiste en 1937 et le resta jusqu’à sa dissolution en septembre 1939, toute fois sans assumer de responsabilités particulières.
Sous l’Occupation, « dans le courant de l’année 1942 », il effectua plusieurs distributions de tracts à Champigneulles, « d’abord sur la demande d’un Italien prénommé Alex (…) puis d’accord avec le nommé Becker René, qui lui avait été présenté par Simon Marcel (…) Vers le mois d’août 1942, (son frère) Oberlin Laurent Bernard (vint) loger chez (lui) qui mit à sa disposition une chambre située au-dessus d’une remise attenante à la maison. À partir de ce moment, cette chambre devint le refuge de plusieurs individus recherchés pour activité communiste et terroriste, puisque les nommés Simon Marcel, Nadany Boleslaw, Marchewska Édouard et Oberlin Laurent devaient y séjourner durant une période plus ou moins longue : Simon y resta deux mois consécutifs, Nadany environ 4 mois et Marchewska quelques semaines. Il est juste de dire que Charles Oberlin, bon ouvrier, travaillait régulièrement, partant le matin et ne rentrant que le soir à son domicile. Il n’avait donc que peu d’occasions de se rendre dans la chambre réservée à son frère et ses complices et il n’y allait effectivement que rarement. Néanmoins, il n’ignorait pas la présence de toute cette bande sous son toit puisqu’il voyait assez fréquemment les uns et les autres, il savait également à quelle activité ils se livraient (sabotages, cambriolages) et qu’ils étaient recherchés par la police ». Charles Oberlin avait donc distribué clandestinement des tracts et hébergé chez lui des militants recherchés ; il s’agit de « recel de malfaiteurs » pour la police.
La vie de Charles Oberlin et de sa famille bascula le 8 janvier 1943. Nadany Boleslaw, Marchewska Édouard et Oberlin Laurent conduits par Marcel Simon sectionnent 159 demi accouplements de frein de wagons Westinghouse stationnés en gare de Champigneulles le 7 janvier entre 22 heures et 23 heures 20. Le travail terminé, sur le chemin du retour, vers 23 heures 30, ils furent accrochés par deux gendarmes de la brigade de Frouard en patrouille à Champigneulles. Un des gendarmes fut blessé à une épaule par balle. Les membres du groupe, indemnes, passèrent la nuit dans la maison de Charles Oberlin. Au petit matin, Marcel Simon rentra sur Nancy. Charles partit à son travail. Restèrent Laurent Oberlin, Édouard Marchewska, Boleslaw Nadany et Mme Oberlin.
La réaction allemande fut immédiate : quatorze cheminots en poste au cours de la nuit furent arrêtés le 8 au matin. Ils furent libérés le 1er février 1943 parce que qu’ils étaient des « employés indispensables pour la bonne marche de la gare » et « qu’on ne (pouvait) leur reprocher qu’une imprudence grossière ».
La réaction du commissaire Charles Courrier, le chef du Service Régional de Police Judiciaire à Nancy, fut tout aussi immédiate. « Une série de perquisitions simultanées, au nombre de 38, (eut lieu) chez les individus connus pour leur sympathie à l’idéologie communiste et leur improbité (sic) ». Ces opérations furent effectuées par « l’ensemble du personnel disponible des services de police de sûreté, assisté de cinq fonctionnaires des services de Renseignements Généraux et de 30 gendarmes, ensemble 75 agents ». Une perquisition fut effectuée chez Charles Oberlin. Laurent Oberlin et Marchewska Édouard parvinrent à s’enfuir mais Boleslaw Nadany fut découvert et arrêté. Interrogé, il passa aux aveux et « désigna ses complices », récapitula les actions auxquelles il avait participé depuis son passage dans la clandestinité en quittant Varangéville le 11 avril 1942, détailla son parcours clandestin jusqu’à son hébergement dans la famille Oberlin à partir de juillet 1942. Il indiqua enfin trois cachettes, dans un moulin abandonné à Champigneulles, sur le plateau de Malzéville et dans un verger à Bouxières-aux-Dames où la police put saisir « 27 grenades offensives, 9 obus, 2 révolvers, 24 paquets de dynamite, 2 000 tracts. » La 15e brigade régionale de police judiciaire procéda à 26 arrestations et identifia les militants en fuite : Marcel Simon alias Alfred, Édouard Marchewska alias Jean, Laurent Oberlin alias Bernard.
Quant à Charles Oberlin, il prit la fuite dans les conditions suivantes : « Le 8 janvier 1943 vers 16 heures 25, quelques minutes avant de quitter son travail, (il) vit arriver sur le chantier son frère Oberlin Laurent et Marchewska. En quelques mots, ceux-ci l’informaient qu’au cours de la nuit écoulée ils avaient commis un acte de sabotage en gare de Champigneulles, qu’à leur retour, ils avaient rencontré deux gendarmes sur lesquels ils avaient tiré, que la police venait d’arriver chez Oberlin, qu’ils avaient pu prendre la fuite et que Nadany était arrêté. Oberlin Laurent Bernard remettait alors un gros révolver chargé à son frère et lui conseillait de prendre la fuite. Il lui demandait toutefois d’attendre environ deux heures dans le bois, à proximité du chantier où (il) travaillait pendant que Laurent Bernard Oberlin et Marchewska iraient chercher Simon. Ceux-ci qui partaient aussitôt en direction de Laxou, devaient prendre Charles Oberlin à leur retour. Mais ce dernier, après être resté jusqu’à la nuit dans le bois aux environs de sa maison, (prit) la décision de partir sans attendre le retour de son frère et des deux autres, et de se rendre chez sa sœur Mme Cachet demeurant à Dompcevrin (Meuse). Après avoir marché toute la nuit à travers bois jusqu’à Liverdun et toute la journée sur la route, Charles Oberlin arrivait à Dompcevrin le 9 janvier vers 21 heures et se couchait dans le foin dans une dépendance de la maison Cachet, séparée du corps du logis. Il y restait dissimulé jusqu‘au lundi matin 11 janvier. La faim l’ayant fait sortir, il se présenta à sa sœur puis à son beau-frère à qui il expliqua sa situation, leur disant qu’il était recherché par la police parce qu’il avait logé des communistes chez lui. La sœur et le beau-frère consentirent à l’héberger ». Charles Oberlin resta planqué dans la famille Cachet, qui comptait 11 enfants. Il aida discrètement son beau-frère, invalide, aux travaux de jardin et de coupe de bois. Il écrivit aussi une lettre au procureur de la République à Nancy et trois lettres à sa femme Yvonne, détenue à la prison de Nancy.
« Sa trace n’avait pu être retrouvée quand nous parvenaient des renseignements d’après lesquels Oberlin Charles pourrait se trouver réfugié chez sa sœur Mme Cachet Caroline, domiciliée à Dompcevrin (Meuse) », précisa le commissaire Lienemann, de la section anticommuniste de la XVe brigade, dans un rapport du 12 février. « Aussitôt alertés par nos soins, les gendarmes de Saint-Mihiel procédaient, dans la matinée du 9 février 1943 à de minutieuses investigations au domicile des époux Cachet à Dompcevrin, et y découvraient Charles Oberlin, dissimulé dans un placard et armé d’un révolver modèle 1873 chargé de 6 cartouches, dont il n’a pas fait usage. Il a été aussitôt mis en état d’arrestation. (…) Suivant vos instructions (celles du chef du SRPJ, le commissaire Courrier) Oberlin Charles a été ramené par nos soins à Nancy, à nos bureaux où il a été interrogé sur les faits de recel de malfaiteurs (il n’est inculpé que du chef de menées communistes). (…) Le révolver et les cartouches ont été remis à la Sicherheitspolizei de Nancy qui m’en a donné décharge ». Les époux Cachet et Charles Oberlin furent « écroués en même temps au quartier allemand de la maison d’arrêt de Nancy, la Sicherheitspolizei de Nancy s’étant saisie de l’affaire Simon, Nadany, Oberlin et autres ».
Charles Oberlin comparut devant le tribunal militaire de la Feldkommandantur de Nancy. Il fut condamné, le 25 mars 1943 à trois ans de prison pour « activité communiste et détention d’arme prohibée ». La sentence, probablement estimée trop légère, fut remise en cause par le MBF. Charles Oberlin fut donc transféré à la prison de Fresnes en attendant son deuxième procès. Il fut jugé le 13 mai 1943 par le tribunal militaire du Gross Paris qui siégeait rue Boissy-d’Anglas dans le VIIIe arrondissement. Cette fois, il fut condamné à mort pour « action en faveur de l’ennemi et activité de franc-tireur ». Il fut fusillé le 23 août 1943 à 16 heures 14 au Mont-Valérien et son corps inhumé au cimetière d’Ivry-sur-Seine.
Son corps fut restitué à la famille le 18 juillet 1947. Il aurait été réinhumé à Champigneulles.


L’aumônier allemand, l’Abbé Franz Stock assista à son exécution. Il écrit dans son journal :« Lundi 23 août 1943
5 exécutions
1 heure, départ pour Ch. Midi. Là : Paul Pérol (Cartyrade) à mort pour matériel explosif. Puis allé à Fresnes : Montanaro, Albert ; Albiero Armand (20 ans) ; Marszaleck, François (Polonais, anniversaire aujourd’hui) ; Oberlin, Charles (père de 7 enfants, le plus vieux a 14 ans), Nancy, femme aussi condamnée à mort et envoyée en Allemagne ; le premier et le dernier ne se sont pas confessés, pas communié, les autres oui. Oberlin répétait : "J’ai la conscience tranquille, n’ai jamais fait de mal" (a hébergé des communistes). »
A la différence de son frère Laurent, Charles Étienne Oberlin n’a participé à aucune action à main armée ou de sabotage. Dans sa lettre qu’il adresse à sa fille aînée Geneviève le 17 mai 1943, de sa cellule n° 485 de la prison de Fresnes, il confirma ce fait.

Il avait laissé une lettre (orthographe d’origine respectée)
Fresne le 17 Mai 1943
Ma chère fille [Geneviève]
Je t’écrie ces deux mots pour te faire savoir que j’ai quitter Nancy, et j’ai de nouveau passé devant le tribunal militaire de Paris, je sui condamné à mort, peut-être que je serai gracier a cause de ma charge de famille, en tous cas sache que j’aurai du courage, et que je mourrai la t^te haute, car je n’ai rien et pas de crime sur la conscience c’est une belle chose, mais ma chère fille je pense à vous tous, et j’ai le coeur bien gros de vous laisser si jeunes, mais quoiqu’il arrive, je compte sur toi qui et forte pour veiller sur les petits frères et soeurs, et de bine obéir à ta mère qui n’est pas forte il faudra mon enfant travailler comme si j’était présent tu me feras le serment d’être bine sage sur ta lettre et d’être très bonne avec ta mèretu a eu le bon exemple j’espere. Enfin si tu peux me trouver du tabac (ici j’ai droie) et un peut a manger cela me fera plaisir, mais il ne faut pas se priver pouyr moi soit des pommes de terre à l’eau cuites. Tu est la seule à qui j’apprend ma condamnation car je n’ai droit qu’a une lettre toute les troi semaines quant à toi écrit moi trsè souvent cela me fera plaisir je t’embrasse de tout mon coeur de père ainsi que tes frères et soeur sans oubliez notre petitte maman. Ton père qui vous aime tous et qui pense journellement a vous
Troisième Division celulle 435
prison Allemande
Fresne (Seine)
Vitte une réponse cela me fera plaisir.
Oberlin Charles

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article146326, notice OBERLIN Charles [OBERLIN Étienne, Bernard, Charles par Daniel Grason, version mise en ligne le 8 mai 2013, dernière modification le 5 novembre 2020.

Par Daniel Grason

Dossier du SRPJ de Nancy

SOURCES : Arch. PPo., 77W 1231. – AVCC, Caen, Boîte 5 / B VIII 4, Liste S 1744-138/43 (Notes Thomas Pouty). – Arch. Dép. Meurthe-et-Moselle, 927 W 223. — Site Internet Mémoire des Hommes. – État civil, Arch. départ. Meurthe-et-Moselle. — Dernière lettre communiquée par Jean-Claude Magrinelli (document des AD Meurthe-et-Moselle). — Franz Stock, Journal de guerre, op. cit., p. 171. — Notes de Daniel Grason.

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