COUDRAY Étienne, Antoine, Frédérique

Par Gilles Pichavant

Né le 24 décembre 1784 à Notre-Dame-de-Bondeville (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), mort le 2 mars 1851 à Notre-Dame-de-Bondeville ; ouvrier de filature à Notre-Dame-de-Bondeville, dans la filature de MM. Darpentigny et Desbarres ; mêlé aux grèves de 1825 dans les vallées de l’Austreberthe et du Cailly, visant à obtenir des ajustements de salaire ; condamné pour délit de coalition.

Fils d’un imprimeur en indiennes, Étienne Coudray devint ouvrier fileur à Notre-Dame-de-Bondeville. L’un de ses frères, devint fileur comme lui, et un autre, plus jeune, contremaitre de filature. Le 11 octobre 1808 à Notre-Dame-de-Bondeville, il se maria avec Marie-Catherine Berson, une ouvrière en filature. Ils eurent au moins deux enfants, morts en bas-âge. En 1825 Étienne Coudray était l’un des ouvriers les plus anciens de la filature Darpentigny-Desbarres où il travaillait depuis douze ans.

A l’automne 1823, puis en juillet 1825, les manufacturiers des vallées du Cailly et de l’Austreberthe prétextèrent l’augmentation du coton pour réduire à chaque fois les salaires de 10%, provoquant un appauvrissement général de la population ouvrière. Le samedi 2 juillet 1825 jour de paye, à l’annonce de la nouvelle baisse de salaire, François Berson, son beau-frère, fileur comme lui dans la même filature, demanda seul son livret ou le maintien du tarif. Le directeur accepta de lui rendre son livret à la fin de la quinzaine suivante, mais payée au nouveau tarif. Évidemment François Berson refusa, et à partir de ce moment une mobilisation ouvrière sans précédent se développa dans la vallée, marquée par la mise en place d’une organisation semi clandestine, l’instauration de cotisations, la tenue de réunions. L’argent collecté, fut remis Étienne Coudray qui fut désigné caissier de la coalition, et l’argent — la bourse — fut secrètement confiée par lui à son frère Félix Coudray. S’appuyant sur Jean-Baptiste Duparc, fileur à Pavilly (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), autre beau-frère d’Étienne Coudray, la coalition s’étendit dans la vallée de l’Austreberthe.

Dans la seconde moitié du mois de juillet 1825, les ouvriers fileurs réussirent à faire remonter les salaire, faisant céder les uns après les autres les patrons filateurs de Pavilly, de Barentin, de Maromme, Notre-Dame-de-Bondeville, de Montville et du Houlme. Pour ce faire ils avaient instauré une caisse de solidarité pour indemniser les ouvriers en grève, en même temps qu’ils dissuadaient les ouvriers au chômage de venir s’embaucher à leur place. Dans chaque fabrique, des collectes furent organisées, des délégués et un caissier désigné. À plusieurs reprises les délégués des diverses filatures se réunirent dans des cafés, l’un situé au cœur de Notre-Dame-de-Bondeville, l’autre à Pavilly, au bas de la route en direction de Saint-Jean-du-Cardonnay. Ils y tinrent conseil, écrivirent des lettres aux fileurs des fabriques qui n’avaient pas encore rejoint le mouvement, et prirent des décisions d’action. Étienne Coudray joua un rôle central dans cette coalition, en tant que caissier général.

Un dispositif visant à fabriquer un alibi aux fileurs les plus exposés fut inventé, les militants devant s’abstenir de prendre part au mouvement déclenché dans leur propre fabrique, et s’ils devaient le faire, ils devaient paraître contraints et forcés. Les fileurs recevaient alors une lettre anonyme était lue en assemblée. Puis des ouvriers inconnus de la direction se présentaient aux portes des filatures pour faire arrêter le travail, en stoppant au besoin la roue à aubes qui entraînait les machines.

Grâce à cette organisation, début août 1825 il ne restait qu’une dernière filature où les salaires n’avaient pas encore été rehaussés : la filature Levavasseur au Houlme. On continuait à y rogner sur tout, y compris sur le temps des repas. Les ouvriers des autres fabriques incitèrent leurs camarades de cette fabrique, à agir eux aussi, « dans la crainte que la stupidité de Levavasseur ne soit imitée par les autres chefs de filatures ».

Ces ouvriers s’y heurtaient à forte partie, car le propriétaire, le Baron Jacques Levavasseur était alors l’une des plus grandes fortunes de la Seine-Inférieure. Descendant d’une famille d’armateurs de Rouen qui avait fait fortune dans le grand commerce et le commerce triangulaire, il était à la fois filateur, armateur, importateur de coton, et assureur de navires.

La lutte dans cette entreprise prit un tour dramatique les 6 et 8 août 1825, marqué par l’affrontement, le 8 août, entre 2000 fileurs armés de piques, de bâtons et de pierres, renforcés par des ouvriers de diverses professions, et 60 gardes royaux à cheval qui tentèrent de les disperser sabre au clair toute la journée. Si de nombreux ouvriers furent blessés, la mort du gendarme Vivier, blessé par un coup de fusil, entraîna une répression féroce de la part des autorités. Le préfet fit dépêcher sur place un détachement de 400 hommes de troupe, et se déplaça en personne pour organiser la répression. Il décréta l’État de siège qui conduisit à l’arrestation de plus de 130 personnes dans la soirée et les jours qui suivirent.

Quatre fileurs furent jugés aux assises. L’un d’eux, Jules Roustel fut condamné à mort pour le meurtre d’un gendarme, pendant que 3 autres furent condamnés aux travaux forcés.

Lorsqu’il fallut juger la coalition, les autorités furent assez embarrassées. Le nombre des inculpés avait été réduit à 75, les autres ayant été très vite libérés, dont François Berson. Mais il ne fut sans doute pas envisageable de condamner les 75.

Le 16 août le procureur dut se résoudre à en relaxer 25 : LAROSE Louis Félix, de Barentin, HEDIER Cécile, CAFOURNEL Anne, GRAINDOR Jean Auguste, CANTEL Aimable, de Pavilly ; CARZY Alzéard et FILLEUL Antoine Benoit, de Montville ; VESQUES Louis, LEROUX Amand, MEYANT, Hyppolite, et JOLY Jean Prosper, de Malaunay ; PHILIPPE Louis François, Mme DELAHAYE, née GREVON et PETIT Pierre, Rosalie DORMESNIL née QUESNEL, QUESNEL Jean François, QUEVILLON Jean Baptiste, et GUEROULT Jean Baptiste, du Houlme ; GOUELLE, Jean-Charles, et BENARD Aimable, de Bondeville ; MINARD Jean Stanislas, DIJON, Pierre Félix, et BARBIER Pierre Charles Vincent, de Déville ; CAUMONT Louis et HURARD Pierre Victor, de Rouen.

Mais le nombre d’accusés était encore trop élevé. Le 23 août on dut se résoudre à en relaxer 25 autres : COLIGNON Pierre Auguste, COLIGNON Louis, PAIN Eugène, FOULON Louis Frédérique, GRAVE Jean Louis, de Pavilly ; MERCIER Jean Auguste, de Barentin ; Mme Madeleine LEZURIER née QUESNEL, BALLOUT Louis, CARON Jacques, DESBLEDS Michel, BRIFFARD Prosper Nestor, et Mlle LETELLIER du Houlme ; ALEXANDRE Arsène, d’Emanville ; JOUANNE Louis Alexandre d’Houppeville ; MAZURIER Jean, LE BILLONNAIS Amédée, de Montville ; DUMONT Jacques Lambert, de Maromme ; DAMOURETTE Narcisse Désiré, de Bondeville ; VINTRAS Désiré, FARCY Jacques, GOUELLAIN Jean Hyacinthe, AVEIGNE Auguste, de Malaunay, PLOUIN Père, PLOUIN René, fils, et BAUNEL Napoléon de Rouen.

Mais il en restait encore trop. À l’ouverture du procès le 11 septembre, 10 autres furent encore relaxés : PETIT Parfait, de Fresquiennes ; BARBIER Vincent, de Déville ; LECLERC Arsène, FOUET Louis Joachim, HUREL Ange Benjamin, de Malaunay ; GODALLIER Isidore Julien, BEAUCOUSIN Jean-Christophe, du Houlme ; BINET Jean-Pierre, de Barentin ; MARTIN dit FAUCON Thomas, de Pavilly ; EDDE dit LARGILLIER Adolphe, de Sotteville, LA FERRIERE Aimé, originaire de Paris.

Il en resta 15 ; DUPARC Jean-Baptiste, DUBREUIL François Amable, CANTEL Pascal, MOREL dit L’Avocat, Jean-Louis Sébastien, CHOPART Alphonse, FEUTRIER Modeste, BEUF Paschal, MAILLARD Jean-Baptiste, BIGOT Elie, de Pavilly ; MIOCQUE Alexandre, de Maromme ; CHANDELIER Louis-Auguste, de Montville, DUPREY Valentin, LEMOINE François, COUDRAY Louis Frédérique, et GUEROULT Jean-Louis de ND-de-Bondeville.

Le 28 septembre ils furent 14 à être condamnés à deux mois de prison, Alexandre MIOQUE étant relaxé. Parmi eux, les deux beau-frères : DUPARC Jean-Baptiste et COUDRAY Louis Frédérique.

Mais l’affaire ne s’arrêta pas là, car le procureur du roi fit immédiatement appel, au prétexte que le tribunal avait écarté l’accusation de « chefs ou moteurs de la coalition » et, donc, ne leur avait pas infligé la peine prévue au 2e paragraphe de l’article 415 du code pénal, qui prévoyait un emprisonnement de deux ans à cinq ans. Cependant le 24 octobre, la cour d’appel confirmait ce jugement de deux mois d’emprisonnement.

Un aspect notable de ces condamnations c’est que, parmi ces condamnés aucun ne travaillait dans les filatures du Houlme. Par contre, une majorité d’entre eux étaient employés dans celles de Pavilly, située à une dizaine de kilomètres, origine vraisemblable de la coalition. On trouve, en effet, trace de mouvements sociaux dans ses filatures dès 1823.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article146796, notice COUDRAY Étienne, Antoine, Frédérique par Gilles Pichavant, version mise en ligne le 27 mai 2013, dernière modification le 6 décembre 2018.

Par Gilles Pichavant

SOURCES : Arch. Dép. Seine-Maritime, 2 U 563, 2 U 565, 10 M 330, 4E. — Journal de Rouen, août-octobre 1825. — Alain Alexandre, Aspects des revendications sociales dans la vallée du Cailly, in Les Cahiers de Sylveison, N° 10, sept 2006. — État civil.

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