LE LUC Maurice, Jean

Par Alain Prigent, Serge Tilly

Né le 21 novembre 1920 à Morlaix (Finistère) ; fusillé le 7 juin 1944 à Angers (Maine-et-Loire) ; mécanicien puis canonnier ; FTPF.

Maurice Le Luc était le fils d’Eugène Le Luc, facteur né en 1882 à Lorient (Morbihan), mutilés de la guerre 1914-1918 et d’Adèle Prigent, cigarière à la manufacture de Morlaix née en 1886 à Ploujean (Finistère). Frère jumeau d’Eugène Le Luc, il demeurait rue du Port à Ploujean et était célibataire.
Maurice Le Luc fit un apprentissage de mécanicien, travaillant sur ce métier dans le civil. Le décès de sa mère en juillet 1936 alors qu’il avait 16 ans favorisa son engagement dans la Marine Nationale. Le 25 avril 1938 à Brest il pris un engagement volontaire pour une durée de 5 ans et il suivi la formation de canonnier pendant plusieurs mois obtenant la qualification de breveté canonnier.
Avant la drôle de guerre s’enchaînèrent plusieurs affectations sur différents bâtiments de la Marine Nationale comme matelot 2ème classe canonnier, en octobre 1939 il embarqua sur le contre torpilleur le "Chacal" qui participa à "la bataille de Dunkerque". Le 24 mai 1940, le bâtiment subit une violente attaque de la Luftwaff, au cap d’Alpresch au large de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), touché par 4 bombes, il prit feu avant de sombrer, il y eu 97 morts ou disparus et 170 rescapés parmi lesquels Maurice Le Luc.
Le 3 octobre 1940, il embarqua sur l’aviso dragueur de mines "l’Elan" utilisé comme escorteur, le bâtiment arrivant à Beyrouth le 15 avril 1941.
Pendant "la campagne de Syrie", "l’Elan" fut torpillé, une nouvelle fois l’équipage fit naufrage, débarqué et fait prisonnier par les Anglais, transféré dans un camp en Syrie le 25 juin 1941. Maurice Le Luc fut rapatrié le 25 août 1941 au 5ème dépôt à Toulon -réservé aux marins n’ayant pas d’affectation embarquée-.
En octobre 1941, il embarqua sur l’aviso "Commandant Rivière" qui sera à Bizerte pour "la campagne de Tunisie" en 1942, ce bâtiment sera saisit par les Allemands après le sabordage de la flotte à Toulon, une nouvelle fois prisonnier Maurice Le Luc sera rapatrié de nouveau au 5ème dépôt à Toulon le 26 décembre 1942, devenu Quartier Maître 2ème classe.
Maurice Le Luc fut démobilisé, il dut choisir entre tenter de rejoindre l’Angleterre pour entrer dans FFL et rentrer dans ses foyers à Morlaix. Il ne voulu pas rejoindre le général de Gaulle en Angleterre ayant été maltraité par les Anglais lorsqu’il fut prisonnier en Syrie.
Maurice revint à Morlaix et se joignit fin décembre 1942 à un groupe de Résistants du secteur du mouvement "Justice" dans lequel il y avait son frère jumeau Eugène Le Luc.
En 1943 et 1944, Maurice Le Luc avec des camarades participa à diverses actions menées contre l’occupant : sabotages, récupération d’armes et de matériel, attaque de la prison de Quimper (Finistère), sabotages d’un train de marchandises...
Afin d’éviter les saisies dans les fermes pour rémunérer les Résistants vivant dans la clandestinité, n’ayant pas le droit aux tickets d’alimentation, il fut décidé de mener une action contre la perception de Tréguier (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor).
Contact fut pris par Paul Bourdoulous avec un des gendarmes du secteur de Tréguier proche de la résistance pour mettre au point l’opération, Paul Bourdoulous demeurant non loin de Tréguier à Kerbors (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor).
Le 27 mars 1944, l’opération de saisie réussie mais tourna mal, le contrôleur de la perception ayant alerté deux gendarmes de Tréguier qui vinrent sur place et aperçurent Maurice Le Luc et Paul Bourdoulous en possession de la mallette contenant l’argent. Sans sommation préalable, l’un d’eux tira un coup de feu, blessant Maurice Le Luc au ventre. Jean Roger fut également arrêté soupçonné d’être un complice.
Connaissant de vue les gendarmes Paul Bourdoulous convint Maurice Le Luc de se rendre afin d’éviter une effusion de sang entre Français. C’est ce qu’ils firent et lorsqu’ils furent désarmés l’un des deux agents tira un coup de feu en l’air avec l’un des revolvers de Maurice Le Luc.
A 17h15, ils furent arrêtés et incarcérés à la maison d’arrêt de Lannion (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor) dans la même cellule que Jean Roger supposé complice, en fait ce dernier était venu rejoindre Maurice Le Luc et Paul Bourdoulous pour les aider dans leur mission, n’étant pas porteur d’une arme il fut libéré.
Lors de leur arrestation Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc furent trouvés porteurs de plusieurs armes et munitions : 1 revolver 12.7mm, 2 revolvers modèle 1892, 1 revolver à barillets en mauvais état, 1 pistolet automatique "Mauser" -allemand- avec chargeur, 10 cartouches 12.7mm, 51 cartouches 7.65mm, 17 cartouches pour le modèle 1892 et 15 cartouches pour mitraillettes.
Durant leurs détentions ils furent insultés et martyrisés par le gardien chef de la maison d’arrêt de Lannion. Maurice Le Luc incarcéré sous la fausse identité de "Maurice Le Gall" resta sans soin avec sa blessure à l’abdomen.
Le frère jumeau de Maurice Le Luc, Eugène décida de se rendre à la maison d’arrêt afin de lui apporter un colis et pour repérer les lieux dans le but de tenter d’organiser leurs évasions. Eugène Le Luc se trouva emprisonné à son tour à cause de ses faux papiers. Devant se marier le 12 avril 1944, avec l’aide de son avocat et avec le versement d’une caution de 1000 francs, il fût libéré avec obligation de réintégrer la maison d’arrêt après la cérémonie, c’est accompagné d’un policier et d’un milicien qu’elle se déroula en présence de deux seuls témoins.
Eugène Le Luc ne rentra pas à la maison d’arrêt et avec l’aide de ses témoins et d’un camarade François Michel –frère de son épouse-, et Edouard Breneol, qui portaient dissimulées dans les poches de leurs imperméables des grenades menacèrent de tout faire sauter à la mairie en fin de cérémonie permettant à Eugène Le Luc de ne pas rejoindre la maison d’arrêt de Lannion.
Eugène Le Luc se réfugia chez Madame Coquin agent de liaison des Groupes de résistance de la région de Morlaix qui tenait un bar à proximité de la mairie. Le lendemain la noce se retrouva à Ploujean une petite bourgade de campagne pour la cérémonie religieuse et le repas.
Quelques jours plus tard Eugène Le Luc rejoindra son groupe "Justice" dans un maquis, étant devenu le seul responsable, ses camarades William et Bob étant également arrêtés.
Eugène Le Luc fut recherché. Il dut se cacher avec son épouse à la campagne, mais malheureusement le projet de faire évader son frère Maurice Le Luc et Paul Bourdoulous ne pu se réaliser.
Sur réquisition du procureur de la République de Lannion du 4 mai 1944, Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc furent transférés le 5 mai 1944 à la maison d’arrêt de Rennes, celle-ci étant surchargée en détenus, le 9 mai 1944, Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc furent transférés à la maison d’arrêt du Pré-Pigeon à Angers (Maine-et-Loire) avec vingt-huit autres hommes.
Le 6 juin 1944, une cour martiale de la Milice se réunit dans une salle de la maison d’arrêt d’Angers. Elle était constituée de quatre hommes, Hulot -président-, Viennot, Foucault et Sontag, arrivés dans la matinée. Trois selon une autre source dont un dénommé Seutin. Devant eux comparurent Paul Bourdoulous, Maurice Le Luc et un autre homme dont nous ignorons l’identité. Ce dernier était accusé d’avoir attaqué une ferme, violé la fermière et volé des denrées alimentaires. Il déclara n’appartenir à aucune organisation de la Résistance. Quant à Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc, ils furent accusés d’avoir attaqué à main armée une perception, d’avoir volé 100 000 francs et d’avoir tiré, sans les atteindre, sur les gendarmes lancés à leur poursuite. Ils reconnurent les faits après un interrogatoire. Vers 21 heures, vu l’heure tardive, le président de la cour informa les prévenus que l’audience était levée et que le verdict serait rendu le lendemain.
Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc furent affreusement martyrisés, la blessure à l’abdomen de Maurice Le Luc ne fut jamais soignée, elle s’infecta, ses tortionnaires s’acharnant sur cette blessure pour tenter de le faire parler.
Le 7 juin 1944, à 5h, la cour martiale de la Milice prononça la sentence aux trois hommes. Le premier fut renvoyé devant un tribunal ordinaire comme droit commun. Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc furent condamnés à la peine capitale. Sans possibilité de faire appel, ils furent exécutés immédiatement. Tous les deux furent conduits dans la clairière de Belle-Beille à Angers.
À 6h30, Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc tombèrent sous les balles du peloton constitué de gendarmes français. Une fois les décès constatés par le docteur Bigot, médecin-légiste, leurs corps furent mis en bière et transporté au cimetière de l’Est à Angers. Ils furent inhumés dans le carré 51, rang 6 et fosse 14.
D’après le témoignage de l’aumônier de la maison d’arrêt qui assista Paul Bourdoulous et Maurice Le Luc jusqu’à leurs derniers instants.
Le 7 juin 1944 au matin, le poteau d’exécution était dressé dans la cour de la prison. A 6h30, Maurice Le Luc, Paul Bourdoulous et d’autres camarades furent envoyés sur leur propre cercueil au champ de tir, un sac de chaux près d’eux.
Ils chantèrent La Marseillaise, au moment de l’exécution, Maurice Le Luc demanda à parler à un officier, pensant qu’il allait avouer à la dernière minute il s’approcha, mais Maurice Le Luc, lui cracha au visage et cria : "Vive la France". Ils furent immédiatement fusillés en criant "vive la France", et "vive de Gaulle".
Le peloton d’exécution était composé de gendarmes français et de quelques miliciens, commandés par le lieutenant de gendarmerie de la brigade de Segré (Mayenne).
Quelques mois plus tard quand la famille appris l’exécution, son frère Eugène entreprit d’aller chercher le corps de son frère. Le gardien du cimetière refusa de lui indiquer où furent inhumés "les terroristes". Il dû employer la manière forte et le gardien lui indiqua l’endroit où se trouvait le corps de son frère qui fut déposé sous les ordures du cimetière, à l’endroit où l’on dépose les fleurs fanées et les anciennes plantes, il déterra le cercueil, l’ouvrit et constata que la moitié du corps de son frère était brûlé par de la chaux vive. Eugène Le Luc récupéra la caution de 1000 francs après des démarches.
La dépouille fut ramenée au cimetière de Ploujean où il fut inhumé.
Quelques années plus tard Eugène Le Luc le frère de Maurice reçut la visite de l’infirmière ayant travaillé à la maison d’arrêt d’Angers. Elle lui donna tous les détails des tortures que son frère jumeau avait enduré. En apprenant ces détails il fit des cauchemars ne pouvant plus dormir.
Les juges miliciens furent jugés par contumace par la Haute Cour de justice de Paris mais Seutin, intendant de Milice, arrêté plus tard, fut jugé par le tribunal militaire d’Angers, condamné à mort et fusillé le 16 novembre 1944.
Le nom de Maurice Le Luc figure sur le mémorial de la clairière de la Belle-Beille à Angers, tous les troisièmes dimanches du mois d’octobre, une cérémonie a lieu devant le monument des fusillés de la clairière de la Belle-Beille au cours de laquelle le nom de Maurice Le Luc est cité.
La rue du port à Morlaix porte le nom de Maurice Le Luc, il y vécut au numéro 21.
Maurice Le Luc avait 23 ans.

Lettre écrite de la maison d’arrêt de Rennes.

Rennes le 5 mai 1944 .
Mon cher papa et sœurs,
Je suis maintenant à Rennes et je profite d’un moment pour vous écrire a tous et surtout ne vous faites pas de soucis à mon sujet car tout va bien. Je suis de passage ici et sans doute nous allons être transféré à Angers ou est le tribunal spécial. J’espère que vous êtes tous en bonne santé et que tout va bien pour vous. Souhaitez le bonjour à Eugène qui s’est marié et quand cette guerre finira, j’espère nous pourrons fêter sa noce ensemble. A part cela tout va bien avec moi et le moral est bon et vivement que je parte retourner naviguer. Vous direz à Eugène de m’expédier un peu d’argent car cela me rendrais service car je suis fauché comme les blés.
Sur ces mots, je vous quitte et j’attends votre réponse avec impatience. Bons baisers, bonne santé à tous et surtout pas de bille.
Pourriez vous demander à Madame Coquin si elle pourrait expédier la Dim de Paul à Madame Paul Bourdoulous.
Je souhaite à Eugène beaucoup de bonheur et qu’il soit Heureux.
Maurice.

dernière lettre de Maurice Le Luc remise quelques mois après sa mort par l’aumônier de la maison d’arrêt d’Angers qui l’assista jusqu’à sa mort.

Le 7 juin 1944.
Bien chères petites sœurs, frère et père.
Aujourd’hui je viens de passer à la cours martiale. J’espère que ma lettre vous trouvera tous en bonne santé, n’oubliez pas vous avez de beaux jours à passer et j’espère que vous serez heureux car la vie est belle, vous savez l’avenir vous réservera de beaux jours.
J’espère que papa est en bonne santé et que tout va bien avec lui. J’espère quand il recevra ces mots, il sera en forme. J’espère mon petit papa que tu feras tes ballades comme autrefois, et toi mon cher frère Eugène tu t’es marié et j’espère que vous resterez unis. Je suis heureux pour toi et j’espère que tu auras beaucoup d’enfants. Quand à moi mon cher papa, soeurs et frère je vais maintenant vers une autre vie là haut. Je penserai beaucoup à vous et il vous faudra prier pour moi. Maintenant chers parents je vous quitte pour toujours et j’espère que vous vivrez tous heureux. Adieu bien chers parents, j’espère qu’un jour nous, nous reverrons tous au ciel.
Vive la France !
Maurice.

Site des Lieux de Mémoire du Comité pour l’Étude de la Résistance Populaire dans les Côtes-du-Nord

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article146804, notice LE LUC Maurice, Jean par Alain Prigent, Serge Tilly, version mise en ligne le 27 mai 2013, dernière modification le 11 février 2021.

Par Alain Prigent, Serge Tilly

Maurice Le Luc en tenue panachée.
Résistants FTP au maquis de Commana dans les Monts d’Arrée (Finistère), à droite Eugène Le Luc, frère de Maurice Le Luc.
fausse carte d’identité de Maurice Le Luc.
Procès verbal de l’arrestation de Maurice Le Luc, Paul Bourdoulous et Jean Roger.
plaque de la rue Maurice Le Luc en ardoise.

SOURCES : DAVCC, Caen, dossier (qui contient un rapport du préfet d’octobre 1965 sur Bourdoulous, sa condamnation et son exécution), 27 P 8. – Arch. Dép. Côtes-d’Armor, 2W30, 2W235, 2W157, 2W235. – Arch. Dép. Maine-et-Loire, 197 J 5, 303 W 288. – Arch. mun. Angers, 4H103. – Serge Tilly, « L’occupation allemande dans les Côtes-du-Nord (1940-1944), Les lieux de mémoire », Cahiers de la Résistance Populaire dans les Côtes-du-Nord, no 10, 2004 et no 11, 2005. – Acte de décès, Registre des inhumations du cimetière de l’Est à Angers. – Registre de la maison d’arrêt d’Angers. – État civil, Trébeurden. – Notes Jean-Pierre Besse et Bertrand Gogendeau.
Martine Barosco - Le Luc nièce de Maurice Le Luc et fille cadette de son jumeau Eugène Le Luc.

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