DELATTRE Achille.

Par Jean Puissant

Pâturages (aujourd’hui commune de Colfontaine, pr. Hainaut, arr. Mons), 24 août 1879 − Baudour (aujourd’hui commune de Saint-Ghislain, pr. Hainaut, arr. Mons), 13 juillet 1964. Ouvrier mineur, journaliste, dirigeant syndical socialiste, conseiller communal, échevin puis bourgmestre de Pâturages, conseiller provincial du Hainaut, député de l’arrondissement de Mons représentant le Parti ouvrier belge, ministre, vice-président du Parti ouvrier belge puis président du Parti socialiste belge, ministre puis ministre d’État.

Achille Delattre est, avec Louis Bertrand, un des rares militants importants d’origine ouvrière, à avoir rédigé une substantielle autobiographie. Il est également l’auteur de recueils de textes, historiettes, historiques, folkloriques, descriptifs de situations sociales que son passé de journaliste rend parfaitement lisibles et attractifs. Ses Souvenirs, publiés en 1957, contiennent des éléments d’information précieux sur la formation, le travail et l’entrée en politique du futur ministre du travail. Suivons-les.


Le milieu

Achille Delattre est né au « Cul du Qu’vau », un hameau de Pâturages, commune houillère du Couchant de Mons, dans une famille de mineurs depuis plusieurs générations. Le père, Prudent Delattre (1845-1916), ouvrier charbonnier, est d’origine protestante, la maman, Clarisse Bruneau (1846-1922), fréquente l’église. Il a plusieurs frères et sœurs. Le père semble être indifférent sur le plan religieux, jusqu’au moment où il propose à son épouse, excédée des prêches partisans d’un nouveau curé, de suivre la célébration dominicale au temple protestant. « Voilà comment ma famille devint protestante » (voir DELATTRE, A., Souvenirs, Cuesmes, 1957). Le protestantisme est très présent dans le hameau, issu d’une souche résiduelle remontant au XVIe siècle dans la commune proche de Dour (pr. Hainaut, arr. Mons). Il participe du « Réveil » protestant, caractéristique de la deuxième moitié du siècle dans la région, en particulier chez les mineurs. Achille Delattre, quinze ans à l’époque, ne fréquente plus l’église. Il travaille depuis plusieurs années et évolue vers d’autres horizons. En 1928, il assiste, en tant que député, au service solennel célébré à l’occasion du centenaire du temple de Pâturages.

Achille Delattre suit l’école primaire chez les Frères Maristes, seule école du hameau, réussit avec fruit le concours cantonal en 1891. Il a la possibilité de poursuivre ses études, ses frères et sœurs travaillent. Nulle pression ne s’exerce sur lui. Ses copains, « la vie » sont au fond. Il devient mineur à l’âge de douze ans, comme son père. Il travaille dans les charbonnages du Borinage central, de l’Escouffiaux et d’Hornu et de Wasmes.


Le travail et la militance

Achille Delattre descend à six heures du soir et remonte à six heures du matin. Il est successivement « releveur-terre, porteur de bois, bouteur, scloneur, pour devenir coupeur de voie et abatteur vers l’âge de 18 ans avec mon frère, puis mon beau-frère pour guide. » Il est congédié le 2 septembre 1900 après une grève et met plusieurs semaines à retrouver du travail. Il est « marqué ». Il quitte ce dernier emploi en septembre 1904, à la suite d’un accident de travail handicapant pour ce type de métier. Il devient alors porteur de L’Avenir du Borinage, le quotidien socialiste régional, auquel il commence à collaborer comme correspondant local. Ses chroniques concernent les problèmes de la mine. Il est convaincu que son père et son frère aîné, congédiés du charbonnage où ils travaillaient également, sont victimes de ses textes et de ses engagements. Désormais, sa trajectoire professionnelle se fond avec sa trajectoire militante. Il a vingt-cinq ans et une expérience de treize années de mineur de fond et de quatre grèves majeures.

C’est en effet son métier de mineur qui entraîne Achille Delattre vers la lutte. Après la grande dépression de la fin des années 1870 et des années 1880, la situation économique s’améliore mais les salaires ne suivent pas. Les mineurs, excédés par la dégradation de leur situation lors de la crise (chômage et baisse de salaire), accordent leur confiance et leur avenir à l’avocat, Alfred Defuisseaux*, qui les convainc de rallier le Parti ouvrier belge (POB) et sa principale revendication, le suffrage universel. Se basant sur leurs grèves incessantes, il leur propose, dans un langage fleuri et radical, de les « arracher à l’égoïsme de la bourgeoisie » par une grève « noire », totale et au finish. Ce comportement entraîne l’exclusion de Defuisseaux du POB et la création du Parti socialiste républicain (1887-1889), très influent dans les bassins miniers du Hainaut au point que le POB n’y subsiste plus que par ses coopératives, Le Progrès dans le Centre, La Justice à Wasmes (aujourd’hui commune de Colfontaine, pr. Hainaut, arr. Mons) dans le Borinage...

Les forces « socialistes » se ressoudent en 1890 et se lancent dans la conquête du suffrage universel (grèves générales de 1891 et de 1893). Les mineurs borains y participent majoritairement, persuadés que la réforme permettra d’améliorer, comme on le leur promet, leur situation. Ils commencent par ailleurs à chômer le 1er mai 1890 en faveur de la diminution du temps de travail, à l’appel de l’Internationale socialiste. En octobre 1894, le POB remporte une victoire éclatante aux premières élections au suffrage universel masculin à vote plural, dans l’ensemble des bassins miniers wallons, mais surtout dans le Borinage. Le POB, avec les frères Defuisseaux et deux « mineurs », obtiennent au premier tour 54,8% des voix et six députés dont deux condamnés : Alfred Defuisseaux* qui rentre triomphalement d’exil et Alphonse Brenez. Tous deux sortent littéralement de prison, en raison de leur éclatante élection. Les élections communales de 1895 confirment l’élan. Aux élections provinciales, moins triomphales, le POB emporte 55% des voix dans le canton de Pâturages. Aux élections communales de 1895, avec un électorat réduit, la majorité absolue est obtenue à Cuesmes (pr. Hainaut, commune et arr. Mons), Quaregnon (pr. Hainaut, arr. Mons) et Pâturages.

Le jeune Delattre entame sa vie d’adulte au travail (1891-1895) dans cette période de luttes sociales, d’exaltation et de victoires qui se succèdent. Il nous dit l’effervescence qui gagne toute la région, en particulier les gigantesques manifestations qui parcourent le bassin minier le 1er mai 1895, ne laissant aucun ouvrier des charbonnages au travail. Il participe à sa première grève, en avril 1893, en faveur de l’introduction du suffrage universel dans l’article 47 de la Constitution. Il ressent le choc provoqué le 17 avril par la fusillade déclenchée par la garde civique de Mons pour empêcher les mineurs borains d’accéder à la ville et qui coûte la vie à sept manifestants. Événement tragique qui érige « une barrière de sang » entre la ville et son hinterland. Delattre participe à la grève de 1897 sur le règlement de travail, à celles de 1900 pour les salaires et à celle de 1902, à nouveau en faveur du suffrage universel pur et simple cette fois. À l’issue de cette dernière, lors de l’appel à la reprise du travail par la direction du POB, il partage le sentiment de trahison de beaucoup de grévistes.

Achille Delattre nous dit également l’importance de l’accès à l’étude, à la lecture, à l’instar de Louis Bertrand. Il lit L’Écho du Peuple dès 1895, doublure du Peuple, « des livres d’histoire ou à tendance sociale » et il en achète. En 1902, il propose, à la surprise générale, de créer une bibliothèque à la Maison du peuple de Pâturages et obtient cent francs pour acheter une armoire et quelques livres. Bientôt la veuve du pharmacien Mesplon, ancien libéral et aussi ancien conseiller communal du POB, lui fait un don de livres qui élargit l’offre. Il lit l’histoire des Girondins de Lamartine et découvre la Révolution française. Il lit également « à haute voix » l’Histoire de la coopération en Belgique de Louis Bertrand, ouvrage en deux tomes parus en 1902-1903. Lors de la fête de la Sainte-Barbe de 1901, Louis Pépin*, bourgmestre faisant fonction de Pâturages et député suppléant, enseignant de profession, en appelle aux jeunes « qui se sentent capables de tenir une plume ». En janvier 1902, quelques jeunes se réunissent chez lui et décident de créer une nouvelle section syndicale de mineurs. Pour les former, est créé un cercle d’études sociales où Pépin prononce quelques conférences et puis les laisse « nous débrouiller ». Il leur prête quelques ouvrages, dont ils lisent un chapitre et l’exposent aux autres. Ils décident de pratiquer l’exercice en français et comme personne n’ose le parler, ils décident de fermer la lumière pour ouvrir la parole (voir DELATTRE, A., op. cit., p. 34). Comme Louis Bertrand lorsqu’il évoque son entrée en militance et en responsabilité, Delattre tend à faire passer le témoignage personnel au second plan derrière ce qui peu à peu se confond avec l’histoire.

Après avoir recréé en 1902 une section syndicale locale, affiliée à la Fédération régionale des mineurs et à y adosser une caisse de secours mutuels, Achille Delattre participe également à la recréation d’une section de Jeunes gardes socialistes (JGS). Il cite ses camarades : Émile Beugnies*, le farceur bohême, Edouard Descamps*, président de la Jeune garde et futur chanteur d’opéra, Henri Malengraux*, resté militant local, Léon Neusy*, futur dirigeant de coopérative et futur bourgmestre de Pâturages.

Militant syndical, Achille Delattre est le représentant de Pâturages au Comité régional des mineurs. Il anime la grève de 1905 sur les salaires. Le 29 juillet 1907, il dépose longuement, au nom du Syndicat des mineurs de Pâturages qui compte 1.660 membres, devant la Commission d’enquête sur la durée du travail dans les mines de 1907, à l’origine de la loi fixant à neuf heures la journée de travail pour les mineurs de fond. C’est la première loi du genre en Belgique. Il participe à la campagne menée contre les mesures prévues par la loi sur les retraites en 1911, à la grève de 1912 contre le paiement des salaires à quinzaine consécutif à la même loi, puis à la grève générale en faveur du suffrage universel en 1913.


Militant permanent, le syndicalisme l’emporte

En 1909, Achille Delattre postule en vain au Secrétariat permanent de la Régionale des mineurs. Mais c’est le journal qui l’engage. Il devient rédacteur rémunéré à L’Avenir du Borinage en 1910. Après quelques années « mixtes », il entame sa carrière professionnelle de militant. Durant la Première Guerre mondiale, les expériences se multiplient. Otage durant quatre jours en 1914, employé des services de ravitaillement, il est déporté du travail de septembre 1917 à mars 1918, dans le nord de la France. Il peut regagner Pâturages au prétexte de gérer « sa mutualité ».

À l’issue du conflit, Achille Delattre est amené à prendre la direction de L’Avenir du Borinage, mais bientôt, il est nommé secrétaire régional des mineurs en remplacement d’Alfred Labbé*, décédé en 1919, puis très vite secrétaire national de la Centrale nationale des mineurs en août 1920. Or l’époque est mouvementée. La Belgique connaît sa période gréviste la plus importante. Les ouvriers, les mineurs en particulier, épuisés par quatre années de privation, veulent rattraper les conditions d’existence de 1914 et obtenir les revendications traditionnelles de diminution du temps de travail tandis que les employeurs veulent maintenir les conditions de rémunérations de 1914. Or la guerre et son cortège d’inflation sont passés par là. Une anecdote souligne les particularités de la situation. Achille Delattre, tout nouveau secrétaire régional, a, en janvier 1920, « une surprise doublée, je l’avoue, d’une certaine satisfaction », explique-t-il. « Sans m’y attendre, je vis entrer dans mon petit bureau de la Maison du peuple de Hornu (siège du syndicat) Monsieur Sauvage, directeur gérant du Grand-Hornu. Monsieur le directeur, lui dis-je, mon petit moment de surprise passé, vous êtes le premier homme de votre genre à pénétrer dans un antre syndical. Mais je suis sûr que c’est l’intérêt général qui vous y amène. Soyez donc le bienvenu. » (Voir DELATTRE, A., op. cit, p. 69). Pour rappel, depuis le début des grèves généralisées, à partir de 1836, le patronat charbonnier refuse toujours de rencontrer des délégués ouvriers (excepté à Charleroi en 1890, mais ils se sont bien jurés de ne pas recommencer). L’État, libéral, catholique, ne l’y a jamais ni incité, ni contraint. Cette fois, la situation change. La reconstruction du pays, la relance de son économie, le rôle central du charbon dans ces perspectives, mais surtout la participation du POB au gouvernement, son succès aux élections de 1919 conduisent à transformer en profondeur les relations industrielles. Le ministre socialiste de l’Industrie et du Travail, Joseph Wauters*, crée, en 1919, des commissions paritaires au sein desquelles représentants des employeurs, représentants des salariés, en présence de fonctionnaires du ministère, préparent le passage à la journée des huit heures, décidée par le gouvernement. Devant la multiplication des grèves, le ministre leur demande de débattre des moyens d’y mettre fin. Les patrons charbonniers, réticents, sont bien obligés de se plier à l’injonction.

La Commission nationale paritaire des mines, la deuxième du genre après celle de la sidérurgie, est créée en avril 1919. Elle est présidée par le directeur général de l’Administration des mines, spécificité de ce secteur. Achille Delattre devient rapidement du côté ouvrier, avec Joseph Dejardin, président de la Centrale nationale des mineurs et député de l’arrondissement de Liège, un pilier de la négociation. La Centrale est forte de 120.000 membres, maximum historique obtenu par une tentative de « closed shop », notamment dans le Borinage. « Pas syndiqué, pas de travail ». Du moins une nette majorité de mineurs sont syndiqués. Une large majorité l’est à la Centrale affiliée à la Commission syndicale et au POB. Dans le Borinage, le syndicat socialiste regroupe, à lui seul, 74% de la main-d’œuvre totale en 1920, 60% en 1939. La convention collective du 19 février 1920 construit les différents niveaux de concertation, depuis les délégués de puits qui préfigurent les délégations syndicales d’après la Seconde Guerre mondiale, aux comités de conciliation locaux qui réunissent les délégués de puits et les représentants des patrons, à la Commission régionale mixte par bassin et enfin à la Commission paritaire nationale. Les premiers acquis contenus dans les conventions collectives concernent la journée des huit heures bien sûr, mais aussi la liaison des salaires à l’index des prix, le minimum (relatif) de salaire, l’indemnité de maladie sans condition (après trois mois de travail, contrairement aux anciennes caisses de prévoyance), le charbon gratuit.

Les conventions collectives font faire un énorme bond en avant à la condition du mineur, mais elles impliquent la paix sociale et bouleversent les relations sociales antérieures, caractérisées par la grève. Les critiques fusent immédiatement. Elles s’organisent à la suite de la grève de la métallurgie d’Ougrée-Marihaye (aujourd’hui commune de Seraing, pr. et arr. Liège) en 1922, menée par Julien Lahaut qui, à la suite de son exclusion de la Centrale des métallurgistes de Belgique, et donc du POB, crée les Chevaliers du travail. Il retient de leur ancêtre du pays de Charleroi, la nécessité d’une complète autonomie syndicale par rapport au parti. Cette organisation réunit des adhérents soucieux de cette autonomie et refusant des considérations liées aux conventions collectives. Julien Lahaut est rejoint par les communistes, les seuls à l’avoir entièrement soutenu lors de la grève. Plusieurs groupes de mineurs adhèrent aux Chevaliers du travail, nouvelle mouture, réunissant autonomistes (« anarcho-syndicalistes » pour donner une étiquette lisible) et communistes qui mènent une opposition frontale aux dirigeants « réformistes » de la Centrale des mineurs. Achille Delattre consacre beaucoup d’efforts (et de pages) à cette lutte sans merci d’autant plus qu’il est élu député du POB en novembre 1921.

La grève de 1924 permet à Achille Delattre de marquer sa position et d’obtenir l’appui de sa Centrale régionale. Cette grève qui s’oppose à une « reprise » de glissement de salaire commence au Rieu du Cœur à Quaregnon (pr. Hainaut, arr. Mons). Elle dure treize semaines. Le patron décide, d’autorité, de « reprendre » une augmentation de salaire extra-conventionnelle. Le Borinage, dans son ensemble, arrête le travail durant neuf semaines. Le conflit est donc long, dur, violent. Un ouvrier est tué par la gendarmerie. Les autorités sont démunies car l’article 310 du Code pénal qui permettait d’imposer la liberté du travail a été abrogé en 1921 en vertu de l’accord gouvernemental de 1919. Les ingénieurs sont obligés d’entretenir eux-mêmes l’outil de travail (exhaure, aération, nourrissage des chevaux…). Durant ce mouvement, Delattre défend le principe et le respect des conventions signées, mais en essayant d’obtenir l’élargissement des responsabilités des commissions mixtes (à savoir que les « reprises » de glissement de salaire devraient être avalisées en commission paritaire) et donc de faire des commissions paritaires des instruments de « cogestion » du travail et des rémunérations. Le conflit s’achève le 13 octobre, après acceptation de la délibération de la Commission nationale mixte des mines, présidée par le ministre de l’Industrie et du Travail, Paul Tschoffen en personne. Mais les tensions entre mineurs et patrons se poursuivent, attisées par la Centrale révolutionnaire des mineurs, créée par le Parti communiste de Belgique (PCB), tandis que les Chevaliers du travail à Charleroi restent contrôlés par « l’opposition » trotskyste en 1928.

Les effets de la crise des années 1930 et la politique déflationniste du gouvernement conduisent les patrons charbonniers à la « reprise » d’augmentations extra conventionnelles des salaires, consenties précédemment. Mêmes causes, mêmes effets ! Une grève générale, partie du Borinage le 19 juin 1932, s’étend aux bassins miniers hainuyers en juillet, puis aux entreprises métallurgiques. Elle est soutenue activement par l’extrême-gauche et prend des aspects insurrectionnels et d’opposition frontale aux directions syndicales et politiques, à Charleroi en particulier. L’armée intervient en plusieurs endroits. La Centrale nationale des mineurs propose de décréter la grève générale qui est refusée par la Commission syndicale et le Conseil général du POB. Le 22 août à Jolimont, Achille Delattre a une confrontation verbale violente avec Julien Lahaut devant des centaines de grévistes. Ce ne sont plus seulement les salaires qui sont en cause, mais le chômage, partiel et complet, qui croît de manière spectaculaire, provoquant un effondrement des revenus. Des puits ferment définitivement dans le Borinage à cette époque, d’autres ne produisent que trois jours par semaine.

Durant cette période de grève, Achille Delattre est au four et au moulin. Il siège au Parlement et est le principal dirigeant syndical national des mineurs - Joseph Dejardin, malade, est à la fin de sa vie ; Alfred Lombard* a soixante-huit ans -. Il défend inlassablement la politique nouvelle de concertation, la prééminence du syndicat dans le mouvement, la discipline dans l’organisation générale. Il cherche à garder le contact avec les mineurs exaspérés qui contestent toutes les institutions, en faisant des propositions destinées à restaurer la confiance. Après dix semaines de grève éprouvantes, le travail reprend peu à peu au Borinage en dernier lieu comme toujours, vers la mi-septembre. Si l’assaut contre les directions syndicales durant le conflit est rude, Delattre, avec difficulté, maintient le cap. Jamais, il ne baisse la tête. « Oh, ce Delattre, quel entêté », aurait soupiré, à l’issue d’une réunion, le directeur général des mines, Lebacq (Voir DELATTRE, A., op. cit., p.99). A. Delattre est devenu le parfait représentant du « réformisme social-démocrate » et il est vilipendé, pour cette raison, par les organisations opposées mais aussi au sein de sa propre centrale et au sein du parti. Le Conseil général du POB réaffirme alors la nécessité absolue de la cohérence entre mouvement politique et mouvement syndical et, par la même occasion, tout en reconnaissant la légitimité de la critique au sein du parti, condamne et menace de sanctions ceux (notamment l’hebdomadaire L’Action socialiste, animée par Albert Marteaux et Paul-Henri Spaak*) qui contestent publiquement les décisions des organisations légitimes.

Le bras de fer reprend avec les employeurs en 1934. Ces derniers, après avoir exigé l’abandon de l’indexation des salaires, en acceptent à nouveau le principe, mais sur la base des salaires de 1919. La Centrale nationale des mineurs et Delattre exigent que la référence reste la convention collective de 1920, mais, en contrepartie, ils reconnaissent le principe de la préservation de l’outil en cas de grève (exhaure, entretien des chevaux…). Le gouvernement intervient et obtient l’apaisement en acceptant des aides spécifiques à l’industrie charbonnière. C’est le début de l’intervention économique de l’État dans l’industrie.

Des tentatives sont alors faites au niveau international pour proposer une régulation du marché charbonnier, mais l’accession d’Hitler à Berlin ne laisse aucune chance de ce côté. Lorsque Achille Delattre devient ministre en 1935, ses responsabilités syndicales sont suspendues, mais il les reprend dès son mandat terminé. Il reste président de sa Centrale de 1944 à 1958 puis en devient le président d’honneur. Il participe régulièrement aux conférences puis au Comité de l’Internationale des mineurs où il représente la Belgique depuis 1920. Il en est le secrétaire de 1927 à 1934, puis le président de 1945 à août 1954. Il présente des rapports, notamment en 1924 à Nîmes (département du Gard, France), 1951 à Luxembourg (Grand Duché de Luxembourg), en 1954 à Dortmund (Allemagne)…

« J’ai participé à des grèves comme ouvrier, j’en ai dirigées comme militant, et j’en ai subies comme ministre », dit Delattre (Voir DELATTRE, A., op.cit., p. 361). Son expérience en la matière est incontestable. La grève est, pour lui, « …un puissant moyen pour le peuple de faire entendre sa puissante voix et de renverser les obstacles à ses légitimes revendications » mais comme « ultime recours », après épuisement de l’espace de discussion, de concertation, de négociation qu’offrent les commissions paritaires. Au risque d’apparaître comme « gréviculteur », il ne condamne pourtant pas la grève spontanée, même en contradiction avec les statuts et procédures syndicaux. Mais elle impose une réaction immédiate et résolue des responsables pour y mettre fin, si elle se révèle sans objet ou pour trouver rapidement une solution négociée dans le cadre des commissions paritaires locales… En revanche, Achille Delattre est opposé à l’arbitrage obligatoire, « la conciliation est toujours recommandable et souvent possible ». Il pense bien sûr aux mineurs qu’il connaît bien. Par contre, quand il s’agit des services publics, l’arbitrage lui semble le meilleur moyen de concilier les intérêts des travailleurs et ceux des utilisateurs. L’argumentation est complexe et mérite d’être relue. (Voir DELATTRE, A., op. cit., p. 369 et sv.)


Le mandataire

Lorsqu’un journaliste lui demande « comment il était venu au parti socialiste », Achille Delattre, interloqué, pense : « J’en étais, en fait, en venant au monde en raison de l’atmosphère familiale. » (Voir DELATTRE, A., op. cit., p. 311). Il participe à sa première campagne électorale communale, comme propagandiste, en 1903, comme candidat en 1907, sans être électeur puisqu’il n’a pas trente ans. Il est élu conseiller communal à Pâturages en 1907. En 1921, il devient échevin, mandat qu’il abandonne durant sa période ministérielle, puis le 10 juin 1939, bourgmestre de Pâturages. Il succède à son « ami » Léon Neusy*, décédé.

Le 4 novembre 1940, Achille Delattre est révoqué de son poste de bourgmestre en raison de son exode en France - du 16 mai jusqu’au début d’août comme tant d’autres - au moment de l’invasion allemande. Dans une lettre lui proposant de démissionner, le secrétaire général de l’Intérieur, Vossen, souligne que ce n’est pas son vote à la session du Parlement à Limoges (critique à l’égard de Léopold III) qui est en cause mais son abandon de poste de bourgmestre, ce qui illustre à ce niveau, la dimension politique assumée à l’époque par les secrétaires généraux. Le conseil communal est suspendu le 28 mai 1941, et le pouvoir local confié aux rexistes. Delattre, de retour de clandestinité, est rétabli dans ses fonctions de bourgmestre par la Résistance en septembre 1944. Il le restera jusqu’à son décès. Sous sa direction, la section locale du Parti socialiste belge, qui succède au POB en 1945, obtient onze sièges sur treize aux élections communales de 1946, de 1952 et de 1958. Les communistes n’obtiendront de siège qu’avant, en 1938, et après son maïorat, en 1964.

Achille Delattre est conseiller provincial du Hainaut de 1919 à 1921. De 1921 à 1954, il est député de l’arrondissement de Mons. Il poursuit en parallèle ses deux carrières syndicale et politique (il se fait installer un lit au siège de la Centrale nationale des mineurs, situé à la rue Stevens à Bruxelles). Étant donné l’importance des fonctions exercées, Delattre fait partie des comités fédéral et exécutif de la Fédération socialiste républicaine du Borinage, dont il devient rapidement l’un des principaux dirigeants, l’un de ceux qui font de la Fédération boraine l’un des plus fidèles et solides soutiens du Conseil général du POB et de sa politique « ministérialiste ». Il est appuyé dans ce rôle par Georges Plumat*, secrétaire fédéral, bourgmestre de Quaregnon, qui tient parfaitement l’appareil, d’une poigne d’ancien sous-officier (durant la Première Guerre). Ceci n’empêche pas la Fédération d’envisager la grève générale en 1933 et de se distinguer par ses refus répétés d’approuver le budget de la guerre ou les crédits à l’enseignement confessionnel.

Achille Delattre prononce en janvier 1922 son « maiden speech » à la Chambre, à propos d’un coup de grisou au « Poirier » à Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi). En 1926, après l’échec du gouvernement« travailliste » Poullet-Vandervelde, à la suite d’une intervention remarquée au Conseil général (« … il n’est pas vrai que les ouvriers n’ont rien à sauver en Belgique, les riches retrouveront toujours tout ou partie de leur fortune, pas les pauvres. »), il est appelé à reprendre le même discours à la Chambre pour défendre la participation du POB au gouvernement d’union nationale du catholique Henri Jaspar au nom « de la défense du franc des travailleurs », … « par intérêt de classe et aussi pour l’intérêt du pays » (applaudissements sur les bancs des trois partis nationaux). C’est la réitération de la position syndicale majoritaire favorable, par opportunité, à la participation gouvernementale comme en 1919.

En 1930, alors que le Borinage est en grève, et qu’un blocage dans les relations entre patrons et syndicats risque d’aggraver la situation, Achille Delattre obtient une amélioration substantielle de 4.800 à 6.000 francs, soit 25%, des pensions de mineurs. Cette augmentation est concédée par le gouvernement pour ramener le calme et la fin de la grève. Delattre est accueilli en fanfare, avec des fleurs, par des milliers de personnes, en gare de Pâturages.

En 1932, la politique « institutionnelle » de Achille Delattre (voir plus haut) fait l’objet d’une critique féroce et violente durant le long conflit social de l’été. Mais au poll fédéral, préparatoire à la confection des listes en vue des élections législatives de novembre, il obtient 24.000 voix sur 25.000. Il est donc plébiscité. Contrairement aux espoirs des contestataires, les résultats du scrutin électoral n’affectent pas le POB (il est dans l’opposition au Parlement) dans l’arrondissement de Mons, contrairement à Charleroi. Le parti progresse en voix et en sièges, tout comme le Parti communiste belge (PCB) avec qui il obtient le pourcentage le plus élevé, 68,08%, pour la gauche ouvrière dans l’entre-deux-guerres.

Les années 1930 sont très dures jusqu’au moment où les milieux économiques se rendent comptent que la politique de l’offre et de réduction budgétaire conduisent le pays vers le fond. L’opposition du POB n’y est pas pour grand-chose, mais le Plan du travail, suscité par Henri de Man*, adopté par le parti à la Noël 1933, ouvre des convergences avec une autre politique.
Achille Delattre n’est pas favorable à l’ambiance suscitée par la campagne en faveur du Plan. « Cela ne vous plaît pas beaucoup non plus ! », lui glisse Émile Vandervelde* lors de la manifestation nationale du 18 janvier 1935. Delattre fait pourtant approuver le Plan par les Borains, avec des accents radicaux qui permettent de rallier les opposants à sa ligne modérée, les JGS en particulier.

Achille Delattre devient ministre du Travail et de la Prévoyance sociale le 25 mars 1935, seul syndicaliste - et le premier à devenir ministre - du gouvernement « de Rénovation nationale », réunissant les trois grands partis nationaux, dirigé par le catholique Paul Van Zeeland. Il a pour objectif la relance de l’économie basée sur une dévaluation de 26%. Delattre y siège avec Paul-Henri Spaak* qui l’a combattu dans L’Action socialiste et avec Henri De Man qu’il ne porte pas dans son cœur. De son point de vue, l’accent est mis sur la résorption du chômage et le renforcement du rôle des commissions paritaires. Si le premier point est la priorité générale, le second lui revient probablement. Le 20 mars précédent, reçu par le roi Léopold III, il a dû souligner l’importance capitale de ces commissions et la nécessité de voir les acteurs sociaux, en particulier les employeurs, les respecter et appliquer leurs décisions. Dès avril, il utilise son influence pour obtenir un accord en commission nationale pour calmer l’agitation qui se manifeste chez les mineurs (une avance à valoir sur une augmentation ultérieure des salaires aux moments où ceux-ci baissent en raison d’une diminution de l’index). Il obtient des moyens pour soutenir les mutualités en difficulté en raison de la crise. Le 27 juillet 1935, Delattre préside à la mise en place de l’Office national du placement et du chômage (ONPC), dont la direction est confiée à Henri Fuss, rapatrié du Bureau international du travail pour la circonstance, à la création de camps de travail volontaires pour jeunes chômeurs, à la relance et à la multiplication des commissions paritaires, à la réorganisation du ministère. Il obtient de nouveaux crédits pour la construction de nouveaux logements sociaux, gelés depuis les débuts de la crise économique.

Lors des élections législatives du 24 mai 1936, la participation au poll fédéral diminue nettement ce qui annonce le recul du POB. Achille Delattre y obtient 14.463 voix sur 17.000, contre 10.038 à son jeune opposant « révolutionnaire », Walter Dauge*. L’intéressant est de noter que 7.500 votants, au moins, ont porté leurs suffrages sur les deux hommes que tout oppose (âge, statut social, positions idéologiques et politiques), refusant de trancher entre « réformisme » et « révolution ». Les résultats ne suivent pas : le POB recule nettement (moins 20%) en particulier dans les cantons borains, au profit du PCB (plus 10%) et de l’Action socialiste révolutionnaire de Dauge, exclu du parti (8,45%). Cette fois, c’est non seulement la différence de politique proposée par les uns et par les autres, mais sans doute l’hostilité au POB suscitée par l’effondrement des institutions financières du parti et la perte de leur épargne par certains déposants, qui explique le résultat. Le total des trois listes s’élève à 67%. Plus généralement, les partis de gouvernement perdent largement les élections, malgré l’amélioration relative de la situation économique, mais ils poursuivent la politique entamée (les partis d’opposition gagnants n’ont rien en commun : extrême droite, nationalistes flamands et communistes).

Achille Delattre conserve son poste ministériel. C’est lui qui gère en première ligne la grève générale de juin 1936, consécutive à la victoire du Front populaire en France. Le mouvement commence le 2 juin chez les dockers anversois, bientôt suivis par les mineurs wallons, puis par la plupart des corporations et des syndicats. Le 17 juin, une première Conférence nationale du travail est convoquée, réunissant ministres et représentants des partenaires sociaux. Des « recommandations » sont faites en matière d’amélioration des salaires, des allocations familiales, des congés payés (six jours), de liberté syndicale, d’évolution vers la semaine de quarante heures. Les syndicats en position de force, face à un gouvernement qui ne s’est pas encore présenté au Parlement après une sévère défaite électorale de ses trois partis, n’ont de cesse d’introduire ses mesures dans les conventions collectives sectorielles. Dès le lendemain, Delattre préside en personne la Commission paritaire des mines. Il refuse de lever la séance après de longues heures de discussion. Il fait, selon ses dires, fermer la porte de la salle à clé, en exigeant un accord qui intervient durant la nuit (Voir DELATTRE, A., op. cit., p. 171).

Le gouvernement prenant sa part des engagements envisagés, Achille Delattre dépose, de son côté, immédiatement trois projets de loi concernant la durée du travail dans les industries insalubres, le paiement des salaires et les congés payés. La première semaine de congés payés fait l’objet de la première loi votée le 8 juillet, suivie de celle du 9 juillet sur la durée du travail déterminée par arrêté royal, après décision des diverses commissions paritaires sectorielles. Le bouleversement est considérable. L’objectif, après la priorité accordée à la résorption du chômage, est de préserver la classe ouvrière des sirènes des « extrémismes ». Les employeurs sont obligés de suivre. Achille Delattre fait également modifier la législation des pensions en supprimant l’enquête préalable sur les ressources, en alignant les pensions d’invalidité des mineurs sur les pensions de vieillesse et en augmentant celles-ci. Son projet d’assurance chômage obligatoire avec précompte n’aboutit pas avant son départ du ministère. Son collègue au premier gouvernement Paul Van Zeeland, Max-Léo Gérard, grand bourgeois libéral, ingénieur des mines (ce qui les rapproche), frère jumeau d’un dirigeant du patronat, dit de lui, dans ses souvenirs intimes, non sans condescendance : « … ancien mineur, brave homme, en réalité peu instruit, débordé par sa charge, incapable d’exposer une affaire quelque peu compliquée au Conseil, et qui était entièrement sous la coupe de son entourage et d’un Cabinet fort mal composé. J’eus avec lui de grands différends et d’excellents rapports ».

Le futur Premier ministre, le catholique Hubert Pierlot, lui propose en février 1940, de reprendre le même poste, mais il décline. Delattre a donc été ministre du Travail et de la Prévoyance sociale dans les deux gouvernements Van Zeeland, puis dans ceux de Paul-Émile Janson et de Spaak de mars 1935 à février 1939.

Achille Delattre reprend alors ses activités syndicales et politiques. Il est vice-président du POB à la suite du décès d’Émile Vandervelde* en décembre 1938 et de l’accession à la présidence de De Man. Mais il assume de fait la présidence dont De Man s’est retiré pour s’engager dans l’armée dès les débuts de la « drôle de guerre ». Le 16 mai 1940, il prend le chemin de l’exode avec le secrétariat du POB et des dirigeants syndicaux, soucieux de mettre leurs avoirs à l’abri. Il est à Limoges (département de la Haute Vienne, France) le 31 mai et soutient la condamnation de l’attitude du roi qui s’est constitué prisonnier. Il réunit les membres du Bureau du parti et prononce l’exclusion de l’ex président De Man qui, de son côté, vient d’en annoncer la dissolution en juin. Après avoir erré en France, il rentre le 6 août en Belgique.

Destitué, nous l’avons vu, de ses fonctions de bourgmestre, Achille Delattre participe discrètement aux activités clandestines de la Centrale nationale des mineurs (CNM) et du parti, notamment à la parution du Peuple clandestin et du régional Renaissance nationale (1940-1941). Il est l’organisateur de la diffusion de la presse clandestine dans sa commune. Il tente de déjouer les manœuvres de l’Union des travailleurs manuels et intellectuels (UTMI), syndicat imposé par l’occupant allemand. Il se prononce en faveur de l’unification du mouvement syndical. N’ayant pas suivi les conseils qui lui sont donnés de quitter définitivement son domicile, Delattre est arrêté, suspecté de collectes de fonds, en septembre 1942 et incarcéré dans l’isolement à la prison de Mons durant quelques semaines. Arrêté à nouveau le 9 octobre 1943 dans le cadre d’arrestations collectives de plusieurs responsables syndicaux et politiques socialistes, il est incarcéré à Mons puis à la citadelle de Huy (pr. Liège, arr. Huy) jusqu’au 20 décembre, ce qui lui permet de célébrer la Sainte-Barbe avec ses codétenus. Quelques jours plus tard, il entre en clandestinité. Il est caché chez des « amis » dans les Ardennes namuroises et hainuyères.

Le 3 septembre 1944, Achille Delattre est rétabli « manu militari » dans ses fonctions de bourgmestre par un groupe du Front de l’indépendance. Le 7 septembre, il préside le premier Conseil général du parti à Bruxelles et participe à sa reconstruction.

De même, à la Centrale nationale des mineurs, partisan de l’unification syndicale, il se heurte aux réticences - c’est le moins qu’on puisse dire - du « Syndicat unique des mineurs », créé par la résistance communiste pendant la guerre. Les membres de ce syndicat seront les derniers avec les carriers à être intégrés à la Fédération générale du travail de Belgique (anciennement Commission syndicale et Confédération générale du travail de Belgique) en 1955. En effet, la fusion programmée n’a pas lieu avant les débuts de la « Guerre froide », notamment en raison des instructions de la Fédération syndicale mondiale en 1947 de maintenir les syndicats uniques qui subsistent.

La situation est plus sérieuse que les auteurs socialistes le laissent entendre. Les syndicats uniques sont en difficulté administrative, financière, surtout les carriers, mais ils ont encore la confiance de nombreux mineurs. Aux premières élections sociales de 1950, la CNM sort largement en tête avec 75% des voix, la Confédération des syndicats chrétiens (CSC) suit avec 13%, et le Syndicat unique (SU), avec 12%, talonne cette dernière. Dans le Borinage, le Syndicat unique obtient 26,7% des suffrages alors que le PCB n’a plus que 12% des voix dans l’arrondissement en 1950. C’est la preuve du maintien d’une opposition non négligeable à la politique conventionnelle et « étatique » de la CNM. Achille Delattre la sous-estime, tant est grande son hostilité aux communistes : « … ils se déclaraient ardemment partisans de l’union et, pour faire croire à leur sincérité, ils se disaient avec force ou bien « unitaires » ou bien « uniques ». »

Achille Delattre est fait ministre d’État le 9 septembre 1945. À ce titre, il participe le 23 mars 1950 à une réunion « informelle » des ministres d’État lors de la « crise » royale. Il est ensuite invité à rencontrer Léopold III à Genève (Suisse) mais refuse de s’y rendre. Il est membre du bureau du POB, puis du Parti socialiste belge (PSB) fondé en 1945, où il représente la Fédération boraine de 1923 à octobre 1947, date à laquelle il démissionne et est remplacé par Léo Collard*. Élu vice-président du POB en 1939, aux côtés du président, Henri de Man, il est réélu à cette fonction à la Libération, avec Achille Van Acker comme président. Il devient président du Parti lors de l’entrée de ce dernier au gouvernement jusqu’au Congrès de la victoire des 6-7 octobre 1945 et la création du Parti socialiste belge (PSB).

Achille Delattre est à nouveau ministre, cette fois, du Combustible et de l’Énergie du 23 mars 1947 au 27 novembre 1948 dans le gouvernement socialiste-catholique de Paul-Henri Spaak. Sous le précédent gouvernement, Achille Van Acker, Premier ministre, avait lancé, sous son autorité, la Bataille du charbon, indispensable pour relancer l’économie belge et participer activement à la fin de la guerre. En 1947, la mission du nouveau ministre, Delattre, est d’obtenir l’augmentation de la production et la restructuration du secteur charbonnier. Il répète qu’il est favorable à la nationalisation : « celle-ci seule peut agir dans l’intérêt général, tandis que les intérêts privés, capitalistes, sont, par essence même, égoïstes et indifférents aux nécessités de l’économie générale » (Voir DELATTRE, A., op. cit., p. 278). Mais la nationalisation ne figure à l’agenda gouvernemental ni en 1944, ni en 1947. La réalisation même du « Pacte social », rendu public à la Libération, rend l’idée caduque. Sont mis en place des organismes de contrôle et de proposition : les « Conseil » et « Institut » nationaux des charbonnages. Mais les suggestions de rationalisation et de concentration se heurtent à l’inertie. « Le régime minier belge continue donc à « boiter fortement » ». (voir DELATTRE, A., op. cit., p. 279)

La construction du Marché européen et particulièrement de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), établie par le Traité de Paris conclu en avril 1951, changeront la donne. En attendant, les tentatives de mutualisation des bénéfices au profit des entreprises déficitaires se heurtent aux résistances des propriétaires par ailleurs actifs dans les industries consommatrices (sidérurgie, électricité…) qui réclament des quantités croissante à bas coût. En fait, c’est la collectivité qui compense par l’augmentation des subventions. La libération des 40.000 prisonniers de guerre allemands travaillant dans les charbonnages, même si leur rendement était faible, implique un effort considérable de recrutement de mineurs. C’est la raison de l’accord belgo-italien, « des hommes contre du charbon », de juin 1946.

En 1947, le nouveau ministre a en charge cette nouvelle « bataille », qui implique également l’amélioration de la condition des mineurs (maintenir les anciens, recruter de nouveaux) pour retrouver la production d’avant guerre. Le 3 décembre 1947, il s’adresse aux mineurs, à la veille de la Sainte-Barbe, par le biais de la radio pour leur souhaiter une bonne fête. Il lance non un appel viril à l’augmentation de la productivité, mais une incitation à la réflexion sur l’absentéisme du samedi et surtout du lundi en parlant d’organisation du travail. « Est-il possible de faire fosse, d’atteler un trait convenablement quand il y a tant de manquants ? ». Réflexion de mineur à mineur. Préoccupé de longue date par les ravages de la silicose, Delattre soutient les efforts de recherches de l’Institut d’hygiène des mines de Hasselt (pr. Limbourg, arr. Hasselt) et crée les premiers « centres médicaux-techniques » de traitement des malades à Morlanwelz (pr. Hainaut, arr. Thuin) en 1948 et à Awans (pr. et arr. Liège), inauguré en 1949.

Le ministère du Combustible et de l’Énergie ne survit pas à au départ de Achille Delattre, consécutif à la grâce accordée à deux condamnés à mort borains pour crimes durant la Collaboration. Cet événement conduit à la démission du ministre, catholique, de la Justice, Paul Struye, et, par effet de compensation, à celle de Delattre, élu de l’arrondissement qui vient d’obtenir « la peau » du ministre.

L’activité politique nationale de Achille Delattre est définitivement terminée. Celle du syndicaliste se poursuit, notamment sur le plan international, mais ce sont désormais le Borinage et Pâturages qui concentrent ses activités. Il est président de la Fédération régionale des mutualités socialistes depuis 1921, date à laquelle il succède au docteur Caty. Conseiller communal pendant cinquante-six ans, il reste bourgmestre de sa commune jusqu’à sa mort. Son influence reste considérable. Dans le canton de Pâturages, le PSB continue à engranger plus de 50% des voix (49% en 1946, 61% ensuite) jusqu’à sa mort. C’est le canton borain où les communistes ont obtenu le moins de voix. La social-démocratie l’a emporté. Delattre est un acteur essentiel de cet ancrage avant que les problèmes « communautaires » ne bousculent les équilibres politiques du dernier tiers du XXe siècle.


« Mon violon d’Ingres » : Achille Delattre écrivain

Achille Delattre écrit beaucoup, comme journaliste d’abord, puis comme responsable syndical. Mais il mêle les deux lorsque pour attirer le lecteur. Il publie dans l’austère Ouvrier mineur des historiettes, contes édités ensuite. Retraité, il s’essaye à des ouvrages plus importants, à un roman, à la poésie. L’auteur utilise le terme, sinon la forme du « conte » pour rendre compte de son expérience historique (familiale) et sociale (personnelle). Le style est volontairement et naturellement simple, parfois parlé, imagé, où le dialecte est souvent présent, celui de la « mallette ». Son public, celui auquel il s’adresse, est, en principe, constitué d’ouvriers. Il n’y dérogera pas et n’est donc considéré ni comme un écrivain, ni comme un écrivain prolétarien. Paul Aron consent en 2005 : « Pourtant ses textes supportent la comparaison avec nombre d’écrits prétendant à la reconnaissance littéraire », mais lui-même, souligne-t-il, « le récuse ».

En 2005, J. Gousseau l’intègre pourtant bien, avec raison, parmi les « écrivains prolétariens », étant donné le point de vue de l’auteur autant que la diversité des genres pratiqués, de leur qualité. Achille Delattre n’est pas repris dans L’Encyclopédie du mouvement wallon, à juste titre si on considère qu’il n’a participé à aucune organisation ni institution wallonne. Ses sentiments wallons n’en sont pas pour autant négligeables. Il figure ainsi dans l’anthologie, Les conteurs wallons, parue à Bruxelles en 1989.

Achille Delattre explique n’avoir pas été favorable à l’indépendance des organisations sociales du parti et à la création d’un PSB uniquement politique en 1945. « J’ai toujours craint, et je le crains encore, que le parti socialiste belge se détache des populations ouvrières pour devenir un parti de petits bourgeois » (voir DELATTRE, A., op. cit., p.260). C’est bien vu !

Achille Delattre fait l’objet de funérailles grandioses en présence de 10.000 personnes, selon Le Peuple, qui revêtent encore une incontestable dimension nationale. « Le Parti est impitoyable pour ses militants durant leur vie et mais il sait leur faire un bel enterrement », avait formulé Louis Bertrand. Delattre, de par son parcours exceptionnel, d’une grande cohérence, relève indiscutablement de la catégorie des « héros de la classe ouvrière », sans en avoir pourtant revêtu les attributs les plus relevés. Il n’a été ni malheureux, ni vaincu. Lors d’un hommage, A. Van Acker s’adresse à lui en ces termes :

« Tu es toujours resté un militant,

Ancien ouvrier, tu as une tête d’aristocrate,

Ancien mineur, tu parles la langue d’un artiste. »

Achille Delattre se marie en 1902 avec Léa Quenon (1880-1957), fille de mineur, dont le père et deux frères figurent parmi les 113 mineurs tués lors de la catastrophe de « La Boule » à Quaregnon (pr. Hainaut, arr. Mons), le 4 mars 1887. Ils ont une fille devenue directrice d’école à Pâturages. Achille Delattre est détenteur du Grand cordon de l’ordre de Léopold ainsi que de d’autres distinctions.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article146909, notice DELATTRE Achille. par Jean Puissant, version mise en ligne le 29 mai 2013, dernière modification le 24 juillet 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : Rédacteur puis collaborateur à L’Avenir du Borinage, à L’Ouvrier mineur, à L’Aurore, au PeupleL’union fait la force, drame social pour cercles dramatiques, 1907-1908 − La nationalisation des mines, Bruxelles, 1923 (traduit en néerlandais) − Les méthodes modernes du syndicalisme, Bruxelles, 1924 (traduit en néerlandais) − Une grande bataille sociale. La grève des mineurs du Borinage, août-octobre 1924, Bruxelles, 1925 - Les pensions de vieillesse. Réflexions sur la loi clérico-libérale, Bruxelles, 1925 − Réflexions sur le syndicalisme, Bruxelles, 1926 − Vade mecum du délégué de puits et du militant mineur, Bruxelles, 1931 − La pension des mineurs, Bruxelles, 1931 − avec DUJARDIN J. et LOMBARD A., La lutte contre le grisou en Belgique, Bruxelles, 1931 ; 2e édition, Cuesmes, 1947 − Problèmes charbonniers, s.l., (1939) − Histoire de nos corons, 1ère série, Paris-Bruxelles, 1939 − Histoire de nos corons, 2e série, Verviers, 1953 − Dans la bourrasque, histoire d’une famille de mineurs, Bruxelles, 1946 − Le chant de la mine, poèmes, Liège, 1946 − Combats, Bruxelles, 1948 − Avant l’aube, Bruxelles, 1949 − L’héritage Antoine Coulisse, Wasmes, 1950 − Préface dans DETHIER N., Centrale syndicale des travailleurs des mines de Belgique, 60 années d’action : 1890-1950, La Louvière, 1950 − Souvenirs, Cuesmes, 1957 − À la gloire du mineur, Cuesmes, 1958 − Le chant de la mine. Recueil de poèmes, s.l., 1958 − Alfred Defuisseaux, un homme, une période, Cuesmes, 1959 − Floria, roman, Paris-Bruxelles, 1956 − Histoire et folklore, Cuesmes, 1961.

SOURCES : DETHIER N., Centrale syndicale des travailleurs des mines de Belgique, 60 années d’action : 1890-1950, La Louvière, 1950 − BRUWIER M., BUSIEAU M., DORSIMONT, D., 1885-1985. Histoire des fédérations. Mons-Borinage, Bruxelles, 1985 (Mémoire ouvrière, 8) − KURGAN-VAN HENTERYK G., PUISSANT J., « Industrial Relations in the Belgian coal industries since the end of the Nineteenth Century », dans FELDMAN G., TENFELDE K. (édit.), Workers, Owners en Politics in Coalmining. An international comparison of industrial relations, New-York-Oxford-München, 1990, p. 203-270 − PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, réédition, Bruxelles, 1993 − MAERTEN F., « Du murmure au grondement. La résistance politique et idéologique dans la province du Hainaut pendant la Seconde Guerre mondiale (mai 1940-septembre 1944) », Analectes d’histoire du Hainaut, 7, Mons, 1999, p. 118-119, 306 − HEMMERIJCKX R., Van Verzet tot koude oorlog, machtstrijd om het ABVV (1940-1949), Brussel-Gent, 2003 − GOUSSEAU J. (dir.), Dallo zolfo al carbone Scriture della miniera in Sicilia e nel belgo francofono a cura, Palermo, 2005 (textes de P. Aron, J. Gousseau, J. Puissant) − KURGAN-VAN HENTENRYK G., M.L. Gérard, un ingénieur dans la cité (1879-1955), Bruxelles, 2010 − GÉRARD M.-L., Souvenirs pour mes enfants, Bruxelles, 2012.

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