DELPORTE Antoine.

Par Jean Neuville - Jean-Paul Mahoux

Mons (pr. Hainaut, arr. Mons), 15 décembre 1855 – Saint-Gilles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 11 octobre 1919. Ouvrier typographe, dirigeant de l’Association libre des compositeurs et imprimeurs typographes de Bruxelles, membre de la Ligue ouvrière de Saint-Gilles, député du Parti ouvrier belge pour l’arrondissement de Bruxelles, conseiller communal et échevin de Saint-Gilles jusqu’à sa mort.

Deuxième enfant de Jean Delporte et de Marie-Antoine Vereden, Antoine Delporte fréquente l’école des Petits Frères de Mons jusqu’en 1865. Apprenti typographe dès l’âge de onze ans, il poursuit son instruction en cours du soir et obtient son certificat de capacité lors du premier concours cantonal pour adultes organisé à Mons. En 1871, au décès de son père, Delporte et son frère, Charles, lithographe, prennent en charge leurs trois frère et sœurs.

Comme beaucoup de typographes venant de la province, Antoine Delporte émigre à Bruxelles, probablement attiré par les hauts salaires et les perspectives d’emploi, plus nombreuses, dans la capitale. Installé rue des Comédiens en 1879, il est d’abord employé au Moniteur puis à l’Imprimerie des travaux publics. Il abandonne le métier pour devenir journaliste au Peuple en 1894.


Le militant syndical

Membre effectif de l’Association libre des compositeurs et imprimeurs typographes de Bruxelles dès son arrivée dans la capitale, Antoine Delporte est désigné le 5 mai 1881 pour faire partie d’une commission chargée d’examiner la révision du tarif de main-d’œuvre. Il devient le secrétaire-adjoint de l’Association le 3 juin 1881. Du 8 juin 1883 au 3 décembre 1885, il est secrétaire de son Association. En 1884, il est un des membres de la commission chargée d’une enquête sur le travail dans les prisons. Il est ensuite élu vice-président de l’Association, il le restera jusqu’au 2 juin 1887. Sur la proposition de Charles De Wit*, l’Association libre crée, le 4 février 1886, une commission « qui aurait pour but de s’opposer à l’envahissement des ateliers par les apprentis ». Delporte fait partie de cette commission mais aussi de la délégation « chargée d’aller trouver les patrons pour leur demander leur concours et arriver ainsi insensiblement à une réglementation de l’apprentissage à Bruxelles ».

Durant ces divers mandats syndicaux, Antoine Delporte se montre particulièrement préoccupé par la question de l’apprentissage. En 1885, il fait partie de la délégation envoyée par la ville de Bruxelles à l’Exposition universelle d’Anvers. Il rédige un long rapport sur l’imprimerie (92 pays) dans lequel il expose ses appréhensions devant la menace de spécialisation trop poussée dans le métier. L’apprenti, entré trop jeune à l’atelier, a un horizon restreint « parce que l’insuffisance de ses connaissances l’empêche de planer sur le travail d’ensemble ». Beaucoup restent manœuvres, non par manque d’aptitude mais à cause d’un mauvais apprentissage. « Encore quelques années de ce système et il n’y aura plus que des spécialistes dans l’imprimerie. On obtiendra des produits plus soignés peut-être dans les détails du travail, mais n’ayant pas ce cachet original qui est le reflet de la pensée, de l’intelligence, du génie de l’ouvrier ou de l’artiste ». Delporte relate les efforts de l’Association libre pour obtenir un accord avec les patrons réglant l’apprentissage comme la proposition faite avant 1867, de créer une chambre syndicale composée de patrons et d’ouvriers ou encore l’idée d’établir, en 1880, une école professionnelle à ses frais. Dans ce rapport, il s’en prend vivement à l’ancien président de l’Association libre, Joseph Dauby, devenu responsable patronal qui loue les établissements de province disputant avantageusement le marché de la capitale, « astreint à des exigences que ne connaissait pas la province ».
Ce rapport signale également les imprimeries où, selon lui, l’opposition patronale « a pris un caractère plus odieux par l’introduction des femmes dans les ateliers de composition où elles travaillent pour un salaire inférieur de 40 à 50 p.c. de celui des hommes ». Il cite notamment l’imprimerie Zech de Braine-le-Comte dont le directeur, Guillaume Zech, est président du Comité cantonal des Œuvres sociales chrétiennes de Soignies et imprimeur du Bulletin des œuvres sociales du diocèse de Tournai. Et il ironise en soulignant que la position sociale chrétienne maintient « la femme au foyer »...!

Le 31 juillet 1886, Antoine Delporte dépose, en tant que délégué de l’Association libre, devant la section bruxelloise de la Commission du travail instituée en avril 1886 à la suite des grèves de mars dans la région de Charleroi. Il demande une meilleure réglementation de l’apprentissage, l’ouverture d’écoles professionnelles, une loi sur l’obligation scolaire car « le rôle de l’État, c’est précisément de défendre le faible contre le fort, l’enfant contre le père si celui-ci méconnaît ses droits. »

Antoine Delporte est très actif dans la presse syndicale. Il est ainsi un des collaborateurs du journal, Le Typographe, dont le premier numéro est publié le 1er août 1877. Il participe à la rédaction de La Fédération typographique belge du 4 octobre 1884 au 8 janvier 1891. Bien qu’ayant terminé son mandat de vice-président, il continue à représenter son syndicat qui le délègue, en novembre 1888, au Congrès international ouvrier organisé à Londres. Le 19 novembre 1890, il est adjoint à la délégation permanente mise en place pour diriger la grève dans les maisons ne payant pas le tarif de l’Association libre.

Delporte est secrétaire du Comité mixte patrons-ouvriers de l’École professionnelle de typographie inaugurée au Palais du midi à Bruxelles le 16 novembre 1889 et ce jusqu’en 1892.

Antoine Delporte est un des huit délégués du Conseil général du Parti ouvrier belge à siéger au premier Comité de la Commission syndicale de Belgique, lors du Congrès du parti en avril 1898 à Verviers. Lors du IIIe Congrès syndical de 1901, il présente un rapport sur « Le rôle des syndicats dans le mouvement ouvrier moderne » et au cours du VIe Congrès de 1904, un rapport sur la réorganisation des conseils de prud’hommes.


Le militant politique

Antoine Delporte se lance dans le débat politique. Le 24 juillet 1882, c’est en qualité de secrétaire adjoint de l’Association libre qu’il participe à la fondation d’En Avant !, Ligue typographique bruxelloise pour la réforme électorale, à l’initiative de Jean Dumont*, rédacteur en chef du Typographe, de Joseph Maheu et de Désiré Vandendorpe. Cette ligue dont le but est d’obtenir le suffrage universel, doit éviter à l’Association libre, statutairement apolitique, de s’affilier à une organisation politique. Quelques mois après sa création, la ligue publie un manifeste cosigné par Delporte, membre du comité. Comme d’autres, il s’intéresse de près au mouvement socialiste en passe de se donner une structure politique. Plusieurs sources indiquent que Delporte est de tendance libérale progressiste lors de son arrivée à Bruxelles. Son adhésion au socialisme trouve peut-être son origine dans ses activités au sein de la ligue En Avant, où les typographes socialistes sont très présents. Mais la ligue va afficher ses sympathies pour l’Association libérale au détriment de la Ligue ouvrière de Bruxelles lors des élections communales de 1884. Il continue à y militer, contrairement à d’autres ouvriers socialistes qui démissionnent. Delporte fait preuve de modération et du sens du compromis qui sont les deux traits essentiels de son parcours politique.

Antoine Delporte devient membre de la Ligue ouvrière de Saint-Gilles en 1884. La même année, en février, il est engagé à La Réforme, journal progressiste fondé par Paul Janson. Il y rencontre un correcteur, Gustave Defnet, futur cofondateur du Parti ouvrier belge (POB). Les deux hommes resteront très liés. Leur itinéraire n’est d’ailleurs pas sans similitudes.

Secrétaire de l’Association libre des typographes, Delporte essaye d’associer cette dernière à la fondation du POB, sans succès. C’est comme délégué de la ligue En Avant ! que Delporte participe au Congrès ouvrier des 4 et 5 avril 1885. Il y signale le refus − contenu dans une lettre − de l’Association libre d’adhérer au nouveau parti, « décision qui n’implique nullement un désaveu de ce congrès » (...) « mais on se trouvait devant un texte de règlement interdisant à l’association de s’occuper de politique ». Delporte s’incline devant le règlement, mais il tentera à plusieurs reprises d’amener l’Association à prendre part au moins à certaines manifestations politiques. Ainsi, c’est sur sa proposition que l’Association libre décide, le 6 mars 1890, de faire placarder une affiche appelant les travailleurs à participer à la manifestation du 1er mai ayant pour but la réduction de la durée du travail à neuf heures. Le 18 juillet 1890, il propose à l’Association libre de participer à la manifestation en faveur du suffrage universel du 10 août. Il s’oppose à V. Lefèvre* qui dépose un ordre du jour s’y opposant, car il estime les typographes suffisamment représentés par la ligue En Avant !. Delporte emporte une victoire, vite remise en question par le rejet de sa proposition lors du poll des 25 et 26 juillet (387 voix contre, 127 pour).

Relayé dans le combat syndical par Émile Hubert et Gustave Conrardy, Antoine Delporte se consacre de plus en plus à la politique et au journal, Le Peuple, dont il est un des collaborateurs. Moins connu qu’un Louis Bertrand ou qu’un Gustave Defnet, il figure pourtant parmi les personnalités les plus agissantes de l’aile modérée du POB. Secrétaire de la Fédération socialiste bruxelloise, Delporte est également membre du Bureau du Conseil général du POB de 1889 à la veille de la Première Guerre mondiale. À chaque réélection du Bureau, il obtient un score, reflet de sa grande popularité : par exemple, en 1890, il est réélu avec 128 voix sur 130 votants. En 1891 et en 1904, il obtient le renouvellement de son mandat par acclamation, etc.

Antoine Delporte participe activement aux Congrès du POB. Il y intervient dans la plupart des questions importantes. Il est partisan d’un programme politique minimal, capable de rallier l’ensemble des classes ouvrières. En témoigne sa tentative infructueuse, lors du Congrès de 1889, de trouver un compromis entre l’Association générale ouvrière désireuse de scinder le POB en quatre sections distinctes et autonomes (syndicats professionnels, mutualités, coopératives, ligues politiques) et le Bureau du parti, opposé à cette division. À ce Congrès, Delporte intervient également dans la discussion relative à la constitution et l’affiliation obligatoire à la « Caisse des grèves du parti ouvrier ». Il y signale que la Fédération de Bruxelles n’a pu arriver à un consensus unanime sur l’obligation de la caisse pour tous les syndicats.

Lorsque la question des alliances électorales en vue du scrutin de 1890 est discutée au Congrès du POB de cette année, Antoine Delporte ne s’y oppose pas, à l’inverse, par exemple, du délégué de la section d’Anvers, Constant Goetschalk*. Il y voit des avantages car elles « agrandissent le cercle de la propagande ouvrière ». Lors du Congrès de 1894, sa position ne varie pas. Il déclare : « Une élection faite avec alliance met le programme du parti en première ligne. Les adversaires obligent les électeurs à discuter et à se prononcer sur le collectivisme. Dans les arrondissements où les socialistes lutteront seuls, le collectivisme ne sera pas même discuté parce que la lutte se concentrera entre les partis bourgeois ». Il ne s’agit pourtant, chez Delporte, que d’une position tactique : « Il ne faut pas cependant qu’il y ait alliance partout. Dans les grands centres, où le parti ouvrier est fort, eh bien ! Qu’on lutte seul ».

Le 17 avril 1893, Antoine Delporte fait partie de la délégation qui se rend chez Paul Janson pour lui demander, sans succès, de ne pas accepter le système du vote plural mais d’exiger le suffrage universel pur et simple. Après les élections législatives de 1894 qui voient vingt-huit socialistes et radicaux, dont L. Bertrand et G. Defnet, élus à la Chambre des représentants, Delporte entre à la rédaction du Peuple (en même temps que Léon Meysmans*).


Le député

Lors des élections législatives partielles du 5 août 1896, Antoine Delporte se présente sur la liste d’alliance démocratique de Bruxelles, sans succès. C’est finalement le 27 mai 1900 qu’il entre au Parlement comme député de l’arrondissement de Bruxelles grâce à la représentation proportionnelle. C’est un parlementaire très présent, réputé non seulement pour les grands discours qu’il prononce régulièrement, mais aussi par les interruptions qu’il provoque surtout lorsque les députés du Parti catholique interviennent.

Un des thèmes qui polarise l’attention de Delporte est l’antimilitarisme. Lors de la session parlementaire de 1900-1901, il prononce un long discours où il critique le coût de l’armée et les dépenses pour les forteresses. Son antimilitarisme ne rejette pas la « défense nationale ». Lors de la séance du 9 octobre 1901, il déclare : « ... nous qui haïssons la guerre, qui pensons que même ce mot de guerre est un anachronisme dans ce siècle, nous qui pensons que les peuples doivent absolument désarmer, nous faisons cette concession : nous ne demandons pas actuellement la suppression complète des armées. Nous voulons accomplir le devoir qui incombe à tous les peuples de se défendre s’ils sont attaqués. Nous entendons accomplir ce devoir dans toute son étendue ». Il formule néanmoins deux critiques. D’abord, il s’élève contre la longueur du temps de service : « Toutes les années passées à la caserne sont des années perdues pour le travail national ; les années passées à l’atelier sont des années profitables au pays (...). Vous prenez nos enfants pour des parades militaires qui sont devenues ridicules dans l’état de nos mœurs. Faites donc des milices nationales, donnez à chaque citoyen belge un fusil et confiez-lui la mission de défendre le territoire s’il est attaqué ». La seconde critique concerne le fait que l’armée est surtout considérée comme un instrument de maintien de l’ordre. « La préoccupation d’employer l’armée surtout en vue de combattre un ennemi intérieur est tellement grande aussi bien chez les membres de la droite que sur les bancs du gouvernement et parmi les militaires professionnels que cette préoccupation s’est manifestée même au sein de la commission militaire. (...) Il faut savoir si l’on peut compter sur l’armée pour perpétuer la domination économique d’une classe sur les autres classes de la population et surtout pour perpétuer la domination politique d’un parti sur les autres partis à la faveur d’un régime électoral sophistiqué ». Il fustige également « le foyer d’analphabétisme et de dégradation morale » que représente l’armée. Toutes ses interventions se basent sur les écrits d’un officier de carrière socialiste, Émile Calonne.

Lorsque la Chambre adopte, le 1er décembre 1909, après une longue discussion, la loi de milice qui supprime le remplacement militaire, Antoine Delporte n’est pas satisfait. Si le projet supprime le tirage au sort et le remplacement, « d’autre part, il intronise l’expédient de l’appel d’un fils par famille, lequel répartit d’une manière injuste entre les habitants des diverses régions les charges personnelles imposées aux Belges ; il exonère en fait les mômes de tout service en temps de paix, alors que cette dispense est moins justifiée que la nécessité pour les enfants d’ouvriers d’achever leur apprentissage ou de parfaire à l’insuffisance du salaire des parents ; enfin − malgré la réduction du temps de service actif − le projet augmente le temps de service global... ». Respectant la décision du Conseil général du POB, Delporte se résout à voter le projet mais il continue à dénoncer les inégalités contenues dans la loi : remplacement entre frères, exemption des prêtres, des instituteurs, etc. Par contre, en décembre 1910, lorsqu’on discute du contingent pour 1911, il persiste à ne pas voter celui-ci. « ... nous sommes et nous restons adversaires des armées permanentes, nous n’avons aucune raison de modifier notre attitude à l’égard de la loi du contingent parce qu’une iniquité aurait été supprimée dans le mode de recrutement... ».

La question scolaire retient également l’attention de Antoine Delporte. Dès la séance parlementaire du 25 juillet 1901, il intervient lors du débat sur le budget de l’instruction publique en disant notamment que « les socialistes ne désirent pas recommencer une guerre scolaire ». Il défend l’aide financière de l’État, car, dans l’agglomération bruxelloise, « un grand nombre d’élèves viennent à l’école n’ayant rien mangé ». Le Congrès du POB de 1906 retient sa conception de l’école publique. « L’enseignement est un service public qui incombe à l’État et aux communes. Nous entendons le développer et notamment le compléter par la cantine et le vestiaire. La cantine communale réalise d’une façon embryonnaire le principe socialiste : l’entretien des enfants par la collectivité. Nous créons l’école publique, scientifiquement et moralement neutre ; et nous disons à tous les enfants : Venez-y ! Puis, nous créons la cantine et le vestiaire communaux, et nous disons à tous les enfants : Venez-y ! Mais ce n’est pas parce que tels enfants ne viennent pas à l’école publique qu’ils doivent être exclus de la cantine et du vestiaire communaux. Seulement, ceci exclut tout subside aux écoles et aux œuvres de vêtement et d’alimentation privées. Pas de subsides aux œuvres cléricales ».

Antoine Delporte participe à la lutte en faveur du suffrage universel (SU). Au Congrès du POB de 1901, il présente un rapport sur la conquête du SU et les moyens d’y parvenir. « Ce qu’il importe, c’est d’organiser d’abord la propagande qui aurait pour objectif une manifestation nationale à Bruxelles. Il faut faire non œuvre hâtive, mais œuvre sûre et définitive... » Lors du débat qui s’ensuit, il insiste à la prudence dans l’action : « Nous entendons arracher nos réformes, lambeau par lambeau ; nous ne brisons pas le crâne contre des murailles que nous ne pourrions ébranler. Continuons à allier la prudence à la ténacité ; poursuivons notre chemin, plantons des jalons chaque jour, et allons de l’avant ! N’abandonnons pas cette marche en avant sûre et persévérante. Nous ne serions plus le parti ouvrier belge si nous agissions autrement ». Sa proposition d’organiser une manifestation nationale le 15 août est rejetée par le Congrès.

Au Parlement, lors des débats sur les projets relatifs aux élections provinciales et communales qui débutent le 6 février 1902, Antoine Delporte souligne la position illogique de la droite catholique et spécialement de son leader, Charles Woeste. « ... lorsque le pays est calme, lorsque les ouvriers se bornent à revendiquer, sous une forme légale et modérée, un droit qu’ils considèrent ne pas pouvoir leur être refusé, on prétend qu’il n’y a pas de mouvement pour la réforme préconisée et l’on déclare ne pas vouloir céder à l’injonction de quelques personnalités. Au contraire, si les ouvriers, voulant démontrer qu’il y a un mouvement, organisent les manifestations bruyantes après les meetings, ce qui est pour eux le seul moyen de faire connaître leurs revendications, on déclare alors ne pouvoir céder à la pression de la rue ».

Antoine Delporte veut démocratiser la vie politique. Il développe ainsi une explication sociologique de l’unité ouvrière qui résulterait de l’attitude de la droite. Par exemple, au cours de la séance du 22 janvier 1913 à la Chambre, la proposition de révision de la Constitution est discutée. Delporte y déclare : « N’oubliez pas que si en Belgique, nous n’avons pour ainsi dire qu’un seul parti ouvrier, qu’un seul organisme politique représentant l’ensemble des intérêts du prolétariat − à part quelques petites organisations créées à côté − c’est en grande partie grâce à ce privilège considérable du censitarisme que vous avez maintenu trop longtemps. Ce privilège odieux a favorisé le parti ouvrier dans ses développements successifs ; en s’appuyant surtout sur la revendication du suffrage universel qui était bien la revendication générale de la classe ouvrière, on a maintenu l’unité ouvrière. Grâce à cette revendication, un grand nombre d’ouvriers sont venus s’enrôler dans nos rangs qui seraient peut-être restés indifférents. Vous avez abouti aux mêmes résultats tant que vous avez maintenu le système du remplacement militaire... ».

Parmi les questions qui interpellent Antoine Delporte, on peut citer la concession de certains services publics à des particuliers. Ainsi lors du débat sur le budget des chemins de fer, postes et télégraphes à la séance du 18 février 1904, il défend le principe des régies et s’oppose au fait de « préconiser en quelque sorte la concession de nos services publics à des particuliers ou tout au moins de laisser faire des concessions de ce genre ». Delporte s’élève contre ce qu’on entend dire à droite « que l’État est un mauvais industriel et un piètre commerçant, qu’il exploite mal, qu’il ne produise jamais de bénéfices parce qu’il est obligé de tenir compte de trop d’intérêts ».

Antoine Delporte dénonce également la concurrence faite aux travailleurs par le travail effectué par les prisonniers. Cette question figure à l’ordre du jour du Congrès du POB de 1907. Delporte y déclare : « Il faut concilier l’intérêt des travailleurs et celui des malheureux qui doivent subir leur peine et qu’il ne faut pas absolument mettre au ban du monde du travail ». Il s’engage d’ailleurs à traiter de la question à la Chambre, ce qu’il fait à l’occasion de la discussion du budget de la justice pour 1908 les 22 et 23 janvier 1908. « Il faudrait », dit-il, « occuper les prisonniers à des travaux d’utilité publique. On pourrait aussi consacrer plus de temps à la formation et l’éducation. Pour cela, il faudrait plus d’instituteurs alors qu’il y en a moins que d’aumôniers. » On notera encore son opinion sur les débits de boissons qu’il fait valoir à l’occasion de la discussion du projet de loi augmentant les droits sur l’alcool les 12 et 13 février 1903 : « Je tiens à dire que si je condamne l’alcoolisme et si j’ai pris, pour ce qui me concerne, une part dans la campagne antialcoolique menée par mon parti, je ne veux pas laisser croire que toute la classe ouvrière pourrait se passer de cabaret, se privant ainsi des seuls agréments que généralement elle peut se donner (...) le cabaret est presque le seul lien de réunion où les travailleurs puissent se rencontrer avec des camarades ».

Antoine Delporte intervient, lors des discussions des budgets des ministères, sur les conditions de travail notamment du personnel des chemins de fer en juillet 1901, des employés des finances en 1905, des enseignants en 1906. Ces interpellations concernent également les travailleurs du privé. Lors du débat sur le budget du ministère de l’Industrie et du Travail en mai 1904, il critique l’action, déficiente, des pouvoirs publics quand il s’agit d’appliquer les lois sociales ou d’en voter de nouvelles : « ... si les pouvoirs publics n’interviennent pas énergiquement, les travailleurs seront sacrifiés et resteront dans un état de subordination injustifiable. C’est pourquoi nous disons à l’honorable ministre qu’il ne doit pas se contenter de faire étudier les griefs qui lui sont signalés mais que ses inspecteurs doivent découvrir les infractions aux lois de protection ouvrière ».


Le mandataire communal à Saint-Gilles

En 1890, Antoine Delporte participe activement à la campagne électorale, comme en 1895. La liste de cartel avec les libéraux s’y révèle catastrophique. Les « ouvriers » obtiennent moins de voix que leurs colistiers « bourgeois » et ne sont pas élus.
En 1899, il est élu conseiller communal. Au décès de Gustave Defnet en janvier 1904, il devient échevin des Travaux publics et le reste jusqu’à sa mort. C’est sous sa direction que se poursuit l’édification du nouvel Hôtel de ville. Pendant la Première Guerre mondiale, il met tout en œuvre pour venir en aide aux chômeurs. Il se distingue en refusant de livrer la liste de chômeurs destinés au travail obligatoire. Il préside le Comité local de secours et d’alimentation ainsi que plusieurs associations d’aide à la population.

Sans être véritablement un leader du POB, Delporte reste un dirigeant et représentant socialiste de premier ordre au début du XXe siècle. Sa conception de l’enseignement public, scientifiquement et moralement neutre, adoptée au Congrès du POB de 1906, est une de ses dernières contributions au parti. Les années 1910 marquent en effet une certaine diminution de son combat politique dans les structures du parti.


Le journaliste du Peuple

Collaborateur au Peuple depuis sa fondation en 1885, Antoine Delporte en devient secrétaire de rédaction lors de l’élection au Parlement de ses principaux rédacteurs, Louis Bertrand et Gustave Defnet en 1894. Dans ses éditoriaux, il s’emploie à justifier les renoncements tactiques du Bureau du POB, notamment en ce qui concerne le déclenchement de la grève générale en faveur du suffrage universel, action qui faillit être arrêtée lors de l’agitation survenue au moment du vote du suffrage plural en avril 1893. Il se borne à proposer l’organisation d’une manifestation nationale tout en attendant l’heure propice, c’est du moins ce qu’il signale dans le rapport présenté avec Edouard Anseele lors du Congrès extraordinaire du parti à Liège en 1901. Néanmoins, sur cette question du suffrage universel, Antoine Delporte est très actif comme le montre sa participation aux meetings organisés à Bruxelles et en province lors des grèves générales de 1902 et 1913. Il y apparaît comme un orateur simple et chaleureux. Paul Janson, impressionné par cet ouvrier autodidacte, parlera de son « éloquence persuasive ».

Les fonctions que Antoine Delporte occupe au Peuple lui permettent de défendre la politique socialiste en matière de développement des organisations dont le syndicat et la coopérative sont les pivots. Loin de la prose tempétueuse d’un Jean Volders, il a un style limpide et concis. Sa correspondance épistolière avec Ernest Solvay concernant l’idéologie libérale, parue dans Le Peuple entre décembre 1897 et janvier 1898, en est une bonne illustration.

C’est sous la direction de Antoine Delporte que l’essor de la presse socialiste se poursuit. Le Peuple, édité dans un format identique à ceux des autres quotidiens bruxellois depuis 1891, triple son tirage en moins de quinze ans. À ses côtés, paraît désormais une doublure, L’Écho du Peuple. Il contribue à la transformation de la feuille de propagande qu’est Le Peuple en un grand organe de presse. Sa conception du rôle du comité de rédaction est claire - et il s’oppose à ce sujet à Georges Defuisseaux* lors du Congrès de Verviers de 1891 - : centralisé à Bruxelles et libre de refuser l’insertion d’articles des correspondants.

Marié depuis 1891 à Emma Doresse, ouvrière tailleuse de Bruxelles, père de deux filles dont Louise qui épousera Willy Serwy, Antoine Delporte décède moins d’un an après la Première Guerre mondiale, en octobre 1919, victime d’une hémorragie interne. Membre fondateur de la Société de libre de pensée de Saint-Gilles depuis 1908, il est inhumé, après des funéraires civiles, dans le cimetière de sa commune. L’avenue Jef Lambeaux où il était domicilié depuis 1903 porte aujourd’hui le nom de Place Antoine Delporte.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article146955, notice DELPORTE Antoine. par Jean Neuville - Jean-Paul Mahoux, version mise en ligne le 30 mai 2013, dernière modification le 16 juillet 2021.

Par Jean Neuville - Jean-Paul Mahoux

ŒUVRE : Avec GREYSON A. et STEENS H., « Rapport sur l’imprimerie présenté à l’administration communale de la ville de Bruxelles », dans Exposition universelle d’Anvers 1885. Recueil des rapports des ouvriers délégués par la ville de Bruxelles, Bruxelles, 1885 – Mémoire sur le projet de loi accordant la personnification civile aux unions professionnelles, Bruxelles, 1889 – Prud’hommes et conseil de l’industrie et du travail, Bruxelles, 1891 – Projet de réforme militaire du gouvernement, Bruxelles, 1901 – La question militaire, Bruxelles, 1909 (édition bilingue) – Le parti social. Articles et lettres de MM. A. Delporte et E. Solvay, publiés dans le journal Le Peuple (1897-1898), s.l., s.d. – Collaboration au Peuple, 1885-1914.

SOURCES : Institut Émile Vandervelde, dossier biographique d’Antoine Delporte – HUBERT E., Histoire de l’Association libre des compositeurs et imprimeurs typographes de Bruxelles, Bruxelles, 1892 – « Nos candidats. Antoine Delporte », La Réforme, 30 mai 1896, p. 1 (icono) – BERNIER F., Monographie de Saint-Gilles, Bruxelles, 1908 – Le Peuple, 12 octobre 1919 ; 16 octobre 1919 – Antoine Delporte. In memoriam, commune de Saint-Gilles, 15 octobre 1919 – De Vooruit. Almanak, s.l., 1920, pp. 44-45 – CONRARDY G., Histoire de la Fédération locale, Bruxelles, 1921 – BERTRAND L., Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830, t. 2, Bruxelles, 1907 ; Souvenirs d’un meneur socialiste, 2 vol., Bruxelles, 1927 – Le peuple en 1932, Bruxelles, 1932 (icono) – BONDAS J., Un demi-siècle d’action syndicale : 1898-1948. Histoire de C.S. de la CGTB et de la FGTB, Anvers, (1948) (icono) – SERWY V., La coopération en Belgique, t. IV : La vie coopérative - Dictionnaire biographique, Bruxelles, 1952, p. 129 – PUISSANT J., La politique communale du Parti ouvrier belge, 1884-1895. Son application dans trois communes bruxelloises, mémoire de licence ULB, Bruxelles, 1964-1965, p. 296 ; « Antoine Delporte », dans Biographie nationale, t. XXXVII, 1er fascicule, Bruxelles, 1971-1972, col. 203-204 – RENARD C., La conquête du suffrage universel en Belgique, Bruxelles, 1966 – Notice d’Antoine Delporte réalisée par E. Bijl, section Journalisme de l’Université libre de Bruxelles, 1990-1991.

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