COUDROY Charles, Ernest, Jean-Baptiste, Benoît.

Par Jean Puissant

Né à Tournai (pr. Hainaut, arr. Tournai), le 18 décembre 1833. Agent d’affaires, cabaretier, militant de l’Association internationale des travailleurs dans le Borinage (pr. Hainaut), mutuelliste.

Signalé originellement comme tourneur en bois, Charles Coudroy entre à l’armée à l’âge de quinze ans comme élève tambour au Huitième Régiment de ligne. Il est congédié avec le grade de sergent-major en 1856. Signalé à Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi) en tant que télégraphiste à la Compagnie des chemins de fer du nord à La Bouverie (aujourd’hui commune de Frameries, pr. Hainaut, arr. Mons), il s’installe à Pâturages (aujourd’hui commune de Colfontaine, pr. Hainaut, arr. Mons) où il tient un cabaret en 1868. Il est également « praticien ». Marié à Stéphanie Minart, il est père de cinq enfants. En 1872, Charles Coudroy plaide effectivement au Tribunal civil de Mons ou à celui de simple police de la commune. Il aurait été directeur d’une usine de couverture et fait l’objet de poursuites, sans conséquences. Il est mal noté par la justice, pour des faits d’ivresse, de querelles avec sa femme, de dettes… Le procureur du Roi à Mons signale dans un rapport à l’administrateur de la sécurité publique, daté du 20 novembre 1868 : « Il s’occupe d’affaires véreuses, et on le considère comme un individu de mauvaise foi ». Il s’agit donc d’un personnage disposant d’une certaine formation, au passé chaotique. Il n’est toutefois fait mention d’aucune condamnation, lui-même s’en défend.

Le contact avec l’Association internationale des travailleurs (AIT), selon Charles Coudroy qui y aurait assisté, a lieu lors du procès des inculpés de la fusillade de l’Épine à Montigny-sur-Sambre (pr. Hainaut, arr. Charleroi) le 26 mars 1868, aux Assises de Mons, procès qui a lieu du 15 au 19 août 1868. Ce contact est à l’origine de l’organisation de plusieurs meetings dans le bassin. Le premier d’entre eux a lieu le 30 août 1868 au « Cul du qu’vau », hameau de Pâturages, où Coudroy a ses affaires. Désiré Brismée et Eugène Steens* y prennent la parole. C’est la première fois que des mineurs borains ont une rencontre avec des orateurs « socialistes ». Sept autres rencontres se déroulent dans les mois qui suivent. Une « Fédération boraine » est créée et ses statuts sont votés le 1er décembre 1868. Le 17 janvier 1869, il est décidé de créer une feuille hebdomadaire, La Fédération boraine.

La référence à l’AIT est explicite mais les divergences le sont tout autant. Les organisations, créées par Charles Coudroy, sont une société de secours mutuels (blessure, maladie…) et une caisse de retraite (veuvage, pension après quinze années d’affiliation à l’âge de 57 ans en cas d’incapacité de travail), qui doivent être complétées par une coopérative internationale de consommation. Il n’est pas question de la caisse de résistance prévue par l’AIT. En fait, Coudroy a flairé une bonne affaire. La Caisse de prévoyance des ouvriers mineurs, fondée le 1er janvier 1840, doit être renouvelée en 1870. Les ouvriers critiquent cette institution gérée par les employeurs et l’AIT revendique son remplacement par une caisse ouvrière. Charles Coudroy, qui la qualifie de « caisse d’imprévoyance », considère qu’elle doit être gérée par les ouvriers, pour les ouvriers, et qu’elle peut accorder des indemnités plus importantes. L’article 17 des statuts de la Fédération boraine prévoit une rémunération de deux centimes par mois pour le secrétaire général et les secrétaires des sections (jusqu’à 10.000 membres, ensuite prélèvement dégressif). Coudroy espère voir les 25.000 mineurs adhérer à la nouvelle société. Les délégués du Conseil général de l’AIT, Désiré Brismée et Eugène Hins, dénoncent la manœuvre et créent à Cuesmes et à Jemappes (aujourd’hui communes de Mons, pr. Hainaut, arr. Mons) une « Fédération du Borinage », reconnue par l’AIT tandis que la « Fédération boraine » ne l’est plus (Pâturages, Quaregnon, Wasmes, Wasmuël et Eugies). Devant le conflit, la section de Frameries, soucieuse de son autonomie, se désaffilie. La rupture a lieu après la réunion du 17 janvier 1869. Coudroy est soutenu par Delasalle* et La Nouvelle tribune du Peuple, opposés à la direction de l’AIT.

L’affaire peut sembler anecdotique mais elle a des conséquences importantes. Les autorités, qui ne comprennent rien à ce qui se passe, procèdent à l’arrestation de tout le monde à l’occasion de la grève d’avril 1869 (12 avril-1er mai). Elles sont désireuses, comme le dit le Procureur général, de mettre fin à la sédition et profitent de l’occasion pour tuer dans l’œuf les associations naissantes (« … frapper un grand coup sur ces bandits »). Le Parquet se rend compte, tardivement, qu’il n’y a rien d’illégal, que l’article 310 du Code pénal, introduit en 1866, ne permet pas d’interdire les caisses de résistance, que le trésor de l’Internationale est un fantasme. Les poursuites sont interrompues. C’est un fiasco juridique mais un succès politique. L’AIT est définitivement affaiblie par l’arrestation de sa direction (arrestations, perquisitions, saisies...). L’élan qui s’est créé en 1867-1868 est brisé. L’AIT ne reste présente dans la région qu’à Cuesmes et à Jemappes, à l’état de traces, jusqu’en 1885. Les ouvriers échaudés ont perdu de l’argent et se méfient des associations, de leurs déchirements.

En revanche, les rodomontades de Charles Coudroy sont à l’origine d’une légende historiographique toujours vivace comme la diffusion des chiffres belges des internationalistes, à savoir 70.000 membres de l’AIT en Belgique, par Oscar Testut dans son livre, L’Internationale, publié à Paris en 1871. Coudroy imagine les 30.000 mineurs borains affiliés à sa caisse de secours. Il va même jusqu’à évoquer 300.000 internationalistes dont 92.000 mineurs (leur nombre total dans le pays). C’est lui qui nourrit le soupçon du « trésor » de l’AIT. Les autres chiffres sont à l’avenant, puisque le Borinage est à 30.000 membres, les autres fédérations (Bruxelles, Verviers…) sont à l’unisson. De fait, il y en a 2 à 3.000 dans le Borinage, ce qui est considérable en soi (en quelques semaines).

Lors des grèves d’avril 1869 qui aboutissent à quatre morts et des blessés dans les confrontations avec les forces de l’ordre, Charles Coudroy tente de jouer les intermédiaires auprès d’Imbault, administrateur délégué des « Charbonnages belges » à Frameries, se faisant fort d’obtenir l’arrêt de la grève, si les charbonnages acceptent quelques concessions, sans succès. Au Gouverneur de la province, il explique : « Je connais l’esprit borain, tant que les soldats ne se montrent pas, l’ouvrier crie beaucoup, mais il est facile à conduire ». D’après l’enquête de police, il est établi que Coudroy a cherché à calmer les esprits. Arrêté le 16 avril, libéré le 30 avril et mis hors cause le 29 juillet 1871, Charles Coudroy tente de donner à nouveau quelques meetings, mais le ressort est cassé, les caisses dissoutes. Il disparaît du paysage, sauf que signalé, il est intercepté à la frontière française comme « communeux » en 1871. Il est toujours agent d’affaires à Pâturages en 1872.

Ce personnage doit-il pour autant figurer dans ce dictionnaire ? Charles Coudroy est qualifié d’« escroc », d’« agent du gouvernement », de « traître »… par les dirigeants de l’AIT ! Oui, dans la mesure où il joue un rôle non négligeable, durant ces quelques mois, dans la conscientisation et la primo-organisation des mineurs borains. C’est par son intermédiaire que les dirigeants de l’AIT arrivent dans la région (Désiré Brismée, Delesalle, Hins, Splingard, Steens…). De nombreux meetings, fortement suivis, se tiennent. Un premier effort considérable d’organisation se manifeste, plusieurs associations sont créées (certaines subsistent). Des débats contradictoires sur les fins et moyens du mouvement ouvrier ont lieu durant plusieurs mois. L’organe, La Fédération boraine, dont le sous-titre est « journal hebdomadaire. Politique, Économie sociale. Philosophie. Sciences. Littérature. Beaux-Arts, 10 centimes », connaît treize numéros de janvier à mai 1869 et il ne manque pas d’intérêt. Il est tiré à des milliers d’exemplaires, 4.000 selon le journal lui-même. Le comité de rédaction annoncé compte Roch Splingard*, Eugène Steens,* Victor Arnould et Charles Coudroy. Ce dernier jouit d’une incontestable popularité à Pâturages, à La Bouverie. Des manifestations pour sa libération se déroulent dans plusieurs communes. Une pétition d’une centaine de mineurs est remise aux autorités. Mais surtout les textes publiés dans le journal témoignent d’une incontestable culture politique. « Nous admettons la révolution sociale par l’ordre, la vérité, la justice et l’instruction, nous la répudions… par la violence et l’excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns envers les autres ». « Nous allons plus loin (que l’AIT), nous nous portons fort que des grèves séditieuses ne surgiront plus dans le Borinage, car nous saurons, par la confiance que nous inspirons aux ouvriers… les ramener au bien et leur indiquer la meilleure voie à suivre, celle de la pacification, sans le concours des baïonnettes et des bonnets à poils. » (La Fédération boraine, 31 janvier et 14 mars 1869). Charles Coudroy rejette « toute manière de voir des Bakouninistes, Cabetistes, Owenistes » et surtout des Jésuites. Il est effectivement très anticlérical, partisan de la séparation de l’Église et de l’État, de la conscription, du suffrage généralisé pour ceux qui savent lire et écrire, du libre échange, de l’extension du jury dans tout type de tribunal. Il termine son exorde par « Combattre, toujours combattre les doctrinaires ». Il s’agit, dans une large mesure, du programme du libéralisme progressiste auquel il faut effectivement le rattacher.

Le journal de Charles Coudroy, très cher, s’adresse peu aux prolétaires. En revanche, les sociétés de secours mutuels, les premières ébauches d’achats groupés, suscitent l’adhésion de nombreux mineurs. Si son intérêt personnel le conduit incontestablement dans ces événements, il s’inscrit dans la lignée de personnes issues de la « middle class »qui ont essayé de médiatiser les révoltes minières dans la région, à l’instar d’un Michez (1826) ou même plus tard d’un Defuisseaux (1886). Les ouvriers pétitionnaires, qui demandent le 24 avril 1869 la libération de Charles Coudroy, argumentent : « Il leur fallait un homme à leur tête, capable, intelligent, d’un jugement sûr, d’une probité reconnue, appréciateur des besoins des ouvriers, les ayant connus et les connaissant dans leurs mœurs et leur caractère, et sachant aussi leur donner un règlement utile et sage. Cet homme, ils le rencontrèrent en la personne de Charles-Ernest Coudroy… Les instruisant par des conférences où ressortaient son talent et son esprit de conciliation quant aux réformes matérielles, il sut conquérir les sympathies des ouvriers du Borinage… Jusqu’à ces derniers et malheureux jours, il resta continuellement l’ami, le protecteur et le père des soussignés… » (Lettre au Procureur général, 24 avril 1869, probablement rédigé de sa plume).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article147056, notice COUDROY Charles, Ernest, Jean-Baptiste, Benoît. par Jean Puissant, version mise en ligne le 4 juin 2013, dernière modification le 28 juin 2021.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : La Fédération boraine, 31 janvier-14 mai 1869.

SOURCES : HENNAUX-DEPOOTER L., Misères et luttes sociales dans le Hainaut (1860-1869), Bruxelles, 1959 – WOUTERS H., Documenten betreffende de geschiedenis der arbeidersbeweging ten tijde van de Ie Internationale (1866-1880), delen, I, III, Leuven-Paris, 1970-1971 (Cahiers du Centre interuniversitaire d’histoire contemporaine, 60) – FREYMOND J. (dir.), La Première Internationale. Recueil de documents, Genève, 1971 – PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Bruxelles, 1993.

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